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La chronique de A. Merad : Eviter le piège de la précipitation

06 avril 2019 à 0 h 18 min

Entre la fièvre de la rue, qui ne veut faire aucune concession, et l’impératif politique pour la gestion de la transition, il y a certainement une sacrée dose de réalisme et de rationalité à respecter pour ne pas avoir à le regretter plus tard. Dans le jargon sportif, on dit qu’«il ne faut pas confondre vitesse et précipitation».

C’est bien ce qui est exigé aujourd’hui du mouvement de contestation populaire, s’il veut maintenir la pression positive sur le système et atteindre in fine son noble objectif qui est la consécration de le IIe République. En voulant appliquer d’un bloc la doctrine du dégagisme, qui devrait emporter tout sur son passage, y compris Gaïd Salah, il risque de tomber dans le mauvais calcul.

Du moins dans le piège de la mauvaise projection. La passion aveuglante, alliée à une certaine idée de la «purification» ou de nettoyage intégral, qui mettrait tous les serviteurs – même ceux malgré eux – du système honni, dans un moule unique du «tous pourris», pourrait dans cette conjoncture très particulière s’avérer être une conseillère du diable, au moment où les esprits doivent se cristalliser sur la ligne de la raison et de l’efficience du combat. Ceci pour dire que demander avec autant de célérité la tête de Gaïd, à l’heure où il représente encore la seule autorité structurée du pays, et qui, de surcroît, semble par ses positions de principe et ses actes accéder aux revendications de fond du «hirak», pourrait relever non seulement d’une lecture erronée de l’équation de la crise constitutionnelle que les Algériens vivent avec un degré d’inquiétude porté à son paroxysme, mais constituer aussi et surtout un sérieux blocage pour la mise en place sereine de la phase transitoire.

Il est des moments dans le cheminement patriotique où il faut savoir garder la tête froide devant les événements pour mieux avancer. Les négociateurs politiques ou autres parmi les plus émérites savent que les grandes batailles se gagnent en restant lucides et en ayant cette capacité intelligente de savoir faire les concessions pour préserver les objectifs essentiels. Entre les desiderata bouillonnants et intempestifs de la rue, qui vont souvent dans tous les sens, nourris par un caractère de revanche incontestable, et le discours politique, qui doit filtrer le bon grain de l’ivraie, il ne faut pas rater l’opportunité du bon choix.

La nouvelle élite politique qui est en train d’émerger du mouvement, et qui, sans être dans la fonction de porte-parole, peut, à juste titre, se prévaloir d’une appréciable marque de confiance vis-à-vis des manifestants l’a compris. Elle donne la preuve par ses propos empreints de sérénité et une communication toujours braquée sur les fondamentaux de la transition que les choses peuvent aller vers la progression si les acteurs potentiels du combat libérateur ont cette conscience de ne pas se résoudre à aller plus vite que la marche de l’histoire.

Gaïd n’étant dans cette feuille de route qui a abouti jusque-là à des acquis inestimables qu’une parenthèse qui sera réglée en temps opportun, il est dans l’intérêt du «hirak» de ne pas se disperser dans les raccourcis émotionnels pour mieux maîtriser l’avenir. Car il faut se préparer à affronter le plus dur de l’aventure en évitant comme il est dit le redoutable écueil de… la précipitation. Il est évident que forger un consensus dans une atmosphère volontariste où chacun a sa version sur le mode d’emploi pour arriver le plus vite à la transformation du système sans autre logique que celle qui relève de l’application immédiate de la souveraineté populaire, reste un exercice très très difficile. La vox populi a ses raisons que parfois la politique a du mal à transcender, voire à convertir en discours cohérent, performant.

Mais, dans la foulée de la dynamique révolutionnaire, il est peu probable que cette même politique qui doit façonner une énorme clameur venue des entrailles en un message clair en faveur de la liberté, du droit et de la justice, puisse trouver l’équilibre nécessaire pour ne céder ni à la tentation d’une dérive populiste parfois inévitable, ni à la crainte de voir la révolution qui est menée avec beaucoup de générosité par le peuple algérien manquer de puissance, à l’orée de son aboutissement. C’est dans ces phases les plus tumultueuses de la révolution que l’on a le plus besoin de raisonner, d’être rationnel et méthodique.

Si on doit effectivement se montrer intransigeant sur le départ des symboles du régime déliquescent, à l’image de Bedoui et Bensalah, sur le refus catégorique de leur confier la conduite de la transition démocratique, il est tout aussi impératif de ne négliger aucun élément d’appréciation pouvant ouvrir aussi larges que possible les voies de cette même transition, surtout pas les acteurs de premier plan qui ont les capacités conjoncturelles à sa réalisation dans un climat serein et apaisé. Pour y parvenir, il faut conjuguer la volonté à l’intelligence.

Ce qui est cependant sûr, c’est que la vigilance reste de mise pour protéger la révolution du peuple de toutes sortes de déviances. Autrement dit, pour écarter de son chemin toutes les tentatives de récupération dans le seul but de lui confisquer sa véritable paternité. A commencer par celle très insidieuse du Président sortant qui, dans sa lettre d’adieu, a voulu dans un dernier geste de désespoir s’approprier une sorte de glorification sur le dos du mouvement populaire conquérant, alors que son règne despotique et féodal a été aboli par ce dernier. Bouteflika a raté son rendez-vous avec l’Histoire en laissant derrière lui un pays exsangue, et ce n’est certainement pas à l’aune de son abdication que les larmes de crocodile qu’il a versées pourraient lui valoir un quelconque rachat.

La confession qui a agi en direct sur l’une des présentatrices de la Télévision publique comme une grosse charge pathétique n’a pas eu le même effet sur les réseaux sociaux, ni sur la population, trop échaudée par tant de cynisme de sa part. Cela dit, on remarque que toute une cohorte d’affidés du système n’hésitent pas, tout comme le Président déchu, à se présenter devant les médias comme des serviteurs ayant toujours œuvré dans l’intérêt du peuple. Plus patriotes qu’eux on n’en trouverait pas… Mais là aussi, ils pensent leurrer qui ? Les figures récurrentes qui symbolisent le système dans toute son ignominie sont connues par les Algériens. Rien ne sert donc de changer de face à l’heure où le «hirak» s’est projeté dans une autre étape de son existence, plus déterminante que celle de s’attarder à régler des comptes à ceux qui ont perdu à jamais leur dignité.


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