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mardi, 07 décembre, 2021
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L’ âme du hirak que le pouvoir ne peut pas vaincre

07 novembre 2020 à 10 h 16 min

Ce qui est extraordinaire chez nos gouvernants, c’est qu’ils parlent toujours au nom du peuple mais sans jamais lui donner raison. Ils disent qu’ils sont là pour incarner sa volonté, mais quand celle-ci s’exprime à une très large majorité et du plus profond des sentiments populaires, elle est toujours réduite à rester un vœu pieux.

Non seulement on ne lui accorde aucune considération comme si elle relève d’une chimère, mais on la rejette catégoriquement lorsqu’elle touche au problème sensible de la souveraineté, en n’hésitant pas, le cas échéant, à la réprimer violemment pour lui enlever toute tentation de se propager.

Depuis que le pouvoir a été confisqué au lendemain de l’indépendance du pays, détruisant brutalement les rêves de liberté les plus fous et les aspirations légitimes des Algériens à vivre dans une société de justice et de droit, la volonté populaire dans sa sacralisation démagogique n’a été qu’un alibi pour les régnants.

Tous les dirigeants qui se sont succédé à la tête de l’Etat ont construit leur gouvernance exclusive, voire leurs diktats anti-populaires sur cette politique d’imposture qui mène droit au système totalitaire. Le peuple est glorifié pour son patriotisme, sa bravoure, sa conscience nationaliste, mais n’a pas droit à la parole.

La seule posture qu’on lui aménage est le silence, l’obéissance ou le… béni ouiouisme. Il ne doit pas contester, ni se plaindre. Il doit être fier dans sa soumission. Très reconnaissant donc d’avoir des dirigeants qui pensent pour lui, qui le couvent dans son assistanat et lui dictent la voie à suivre. Un parfait sujet d’asservissement de type monarchique qui devient malgré lui un simple élément de décor pour suppléer des appétences de domination sans aucune limite, conférant aux gardiens du régime une franchise et une autonomie de sévir sous forme de doctrine inébranlable.

La pyramide du pouvoir est ainsi inversée, allant du haut vers le bas dans un sens contraire à la logique, pour asseoir l’emprise quasi indiscutable des gouvernants sur les gouvernés. L’argument massue avancé pour étouffer délibérément son émancipation est que le peuple manque de maturité politique et n’est jamais prêt à se fondre dans une société démocratique.

Il est ainsi marginalisé pour ses tendances incontrôlées à verser dans «l’aventurisme» n’étant pas suffisamment expérimenté (ou cultivé) et apte à assumer les responsabilités que lui ouvrent pourtant la Constitution et les institutions du pays. En somme, le peuple reste le peuple, c’est-à-dire une entité primitive qui doit se plier aux desiderata de ses dirigeants bien plus éclairés.

Bien qu’il ait démontré sa capacité à faire émerger une élite intellectuelle, politique ou technocratique extrêmement efficiente, parfaitement en mesure de le représenter et de lui permettre en toute compétence de s’impliquer dans les affaires de l’Etat, on continue de manière désespérante à le considérer comme quantité négligeable sur laquelle rien de sensé ne peut être bâti.

Il nous revient à l’esprit, à titre anecdotique, ce leitmotiv époustouflant ayant longtemps servi d’appât pour les gens du sérail invitant la génération d’après-guerre à transmettre le fameux flambeau à la jeunesse montante.

Génération du renouveau

Devant l’obstination des «historiques» qui se sont attribués une légitimité éternelle, et qui donc se sont passés le témoin entre eux et leurs… affidés ou progénitures, cette jeunesse qui a fréquenté les universités et les hauts lieux du savoir, animée d’une conviction profonde de pouvoir apporter un changement qualitatif et sur laquelle étaient investis tant d’espoirs de voir l’Algérie se mettre au diapason de ses potentialités parmi les plus entreprenantes, a longtemps attendu son tour qui n’est en fait jamais venu naturellement.

La génération du renouveau fait peur aux barons du régime parce qu’elle apporte un autre regard sur la société, une expertise plus intelligente et plus moderne dans la gestion des affaires publiques. Combien sont-ils ces jeunes qui ont vieilli en consumant leurs désillusions, et c’est sur leur dos que s’est écrit l’histoire d’une gérontocratie dominante qui a su se reproduire et qui a fait de l’instrument du pouvoir et de la gouvernance un «monopole» et une propriété en mesure de résister au temps et aux événements. C’est cette composante «traditionnelle» autoproclamée gardienne du temple qui a façonné à son image et à son tempérament, au fil des années, la relève au niveau des postes de direction stratégiques du pays.

C’est elle qui, par conséquent, a détenu et détient toujours le don d’ubiquité d’orienter le système dans ses positions politiques délétères au point de produire aujourd’hui le déni le plus invraisemblable de la volonté populaire qu’ait connue l’Algérie depuis sa naissance en tant que nation. Au palmarès des atteintes au principe de la souveraineté populaire assumées par le pouvoir, la récente «validation» du scrutin pour la révision de la Constitution rejetée à près de 80% par la population restera comme une performance totalitaire marquante.

Certes, le pouvoir absolutiste compte à son actif de nombreuses dérives, arbitraires, et taches noires qui témoignent de sa déloyauté vis-à-vis du peuple, mais ce dernier passage en force pour imposer la Loi fondamentale proscrite par une très large majorité de citoyens est considéré comme le scandale de trop qui reflète son inconséquence politique. Sa faiblesse à convaincre par autre chose que l’abus d’autorité. Et partant son sens de l’incongruité traduit par cet entêtement à vouloir anticiper sur une victoire imaginée sur le néant.

Le retour de manivelle est foudroyant, surtout que dans son infinie insouciance le sérail et ses exécutants ont prévu une «triomphale fête démocratique». Apparemment, l’échec populaire patent de l’élection présidentielle qui a porté Tebboune à la magistrature suprême avec un taux de légitimité populaire insignifiant n’a pas servi de leçon. Voilà qu’on fonce de nouveau droit dans le mur quitte à rendre encore plus béante la fracture qui sépare le pouvoir du peuple. Au lieu de se ressaisir et faire face à une réalité qui les interpelle sur leurs graves manigances, les dirigeants persistent et signent en déclarant que ce «projet constitutionnel est ‘‘halalisé’’ et qu’il constitue désormais le socle de la nouvelle Algérie», avec cet art consommé de transformer comme par enchantement une déroute en succès.

C’est une façon peu magnanime de faire un pied de nez à la souveraineté populaire qui a exprimé son refus de cautionner le jeu du sérail à vouloir reconfigurer le système totalitaire sous une autre facette. C’est aussi une manière provocante à vouloir détruire les thèses du hirak qui s’avèrent pourtant les plus probantes pour une sortie de crise salutaire.

Il faut dire, d’ailleurs, que c’est l’âme et non la présence physique (les marches rituelles de mobilisation) du mouvement populaire qui a plané sur le sort prévisible de ce référendum constitutionnel. Les Algériennes et les Algériens qui ont boycotté se sont exprimés par esprit de solidarité agissant collectivement, preuve que la philosophie du hirak s’est bien ancrée dans les convictions des citoyens comme une révolution culturelle de résistance et de combat contre un système totalitaire qui s’enfonce dans ses turpitudes.

A l’enterrement du moudjahid Lakhdar Bouregraâ, il a tonné encore pour montrer qu’il n’a rien perdu de sa détermination. De nombreuses voix autorisées ont dénoncé cette tendance à la radicalisation du pouvoir qui ne mène nulle part sinon à la faillite. Elles se sont élevées pour appeler les officiels à faire preuve de sagesse en les invitant à revoir leur copie afin d’éviter le pire, et ce, au moment où le président de la République, malade et en soins à l’étranger, se trouve hors du jeu.

Parmi elles, celle de Foudil Boumala («Le chef de l’Etat doit démissionner suite à cette débâcle historique»), de la constitutionnaliste Fatiha Benabbou («Repoussé par le peuple, le projet de révision constitutionnelle doit être abandonné»), de la politologue Louisa Driss-Aït Hamadouche («Ce désaveu devrait servir à tirer la sonnette d’alarme»), de Louisa Hanoune («Le peuple, par le rejet franc du projet constitutionnel, réaffirme l’exigence du départ du système»), et bien d’autres personnalités qui, à travers des injonctions similaires, ont tenu à mettre en garde les dirigeants devant le danger d’instabilité qui se profile si des mesures de rééquilibrage ne sont pas prises.

Seront-elles écoutées ? Rien n’est moins sûr connaissant le «khechinisme» d’un potentat qui privilégie son égocentrisme et sa politique belliciste pour se maintenir, mais dont l’erreur fatale est d’ignorer que le hirak a non seulement éveillé les masses populaires, mais leur a permis surtout de se forger une conscience politique.


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