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Kamel Daoud a-t-il dérivé ?

16 janvier 2020 à 9 h 30 min

Quand Rachid Boudjedra attribuait à certains de nos écrivains faisant partie de la génération en vogue une mentalité de «colonisé», beaucoup ont trouvé ce regard un peu trop sévère, et même exagéré compte tenu du talent littéraire incontesté que renferment ces romanciers, et surtout de leur apport à la littérature algérienne au moment où celle-ci avait besoin d’un nouveau souffle pour être à la hauteur des grands noms qui lui ont donné ses titres de noblesse.

L’auteur de La Répudiation visait le plus «téméraire» d’entre eux, en l’occurrence Kamel Daoud dont les œuvres récentes, à ses yeux, sont idéologiquement plus référenciées à la mentalité de l’ancien colonisateur qu’au patrimoine historique et culturel de son pays. Il lui adressa en ce sens une critique sans concession qui a eu du mal à passer dans les milieux intellectuels algériens, une diatribe frontale pour lui signifier que sa «soumission» psychologique à l’intelligentsia outre-Méditerranée est une véritable dérive. Le rapport à l’écriture est ainsi vu comme une grave altération à la liberté de penser et de s’exprimer à partir de l’instant où il devient dépendant et s’exécute en fonction d’un imaginaire trompeur et souvent perfide, qui va trop loin aussi dans la déformation de la vérité. Excessif Boudjedra ? Nombreux sont aujourd’hui ceux qui révisent leur jugement sur son réquisitoire suite à la dernière frasque commise par l’ancien chroniqueur du Quotidien d’Oran par laquelle il vient de porter une monstrueuse estocade au hirak en prédisant sa chute imminente alors que le mouvement populaire ne s’est jamais bien porté et ne laisse apparaître aucun signe de fléchissement.

Faisant (enfin !) la Une d’un hebdomadaire qui a pignon sur rue, et s’étalant dans une très longue introspection à la limite de la psychanalyse sur la révolution pacifique, le jeune écrivain ne se retient pas de jeter l’opprobre sur ce mouvement populaire qui a émerveillé le monde en affirmant qu’il s’est condamné lui-même à sa perte en se coupant du pays profond.

Alors que c’est à travers toutes les contrées du pays qu’il s’est propagé comme une traînée de poudre, touchant petites et grandes agglomérations, rurales et urbaines, avec la même densité humaine, il affirme avec certitude que c’est dans les alentours de la grande Poste d’Alger que le hirak donne l’illusion de grandir. Mais là n’est pas l’essentiel de cet examen de conscience qui se veut hautement intellectuel à partir d’une tribune où on peut se permettre les pires extrapolations. Kamel Daoud, qui a le mérite d’assumer froidement ses interprétations, non pas en se fondant dans le mouvement pour ressentir ses pulsations, mais à partir d’une vision paternaliste à la limite de l’arrogance, assène à qui veut le croire que presque tout est induit dans cette mobilisation, notamment la référence quasi obsessionnelle au fantôme de «la main étrangère» qui la guette, représentée ici par la manipulation tricolore dans toute ses manifestations souterraines.

Tout est sciemment articulé autour de ce «lien» avec l’ancien colonisateur qui doit être visible et pas seulement suggéré. C’est donc pour nous dire que la France est bel et bien présente et pourquoi pas partie prenante quelque part dans ce hirak, alors que le problème est profondément algérien, que l’écrivain pose sur les marches populaires un regard qui est loin d’être neutre et désintéressé, méprisant pour la circonstance et plein de fausses notes, d’une virulence telle qu’il a immédiatement suscité un tollé sur la Toile pour dézinguer son auteur et le mettre en face de son égarement éthique. En filigrane, on retrouve cette mentalité de «colonisé» à travers une perception de l’événement qui agit systématiquement non pas pour rendre sa traduction plus abordable médiatiquement parlant, mais bien pour s’aligner sur la mire du maître penseur par qui doit obligatoirement transiter toute ascension ou promotion sociale et médiatique.

L’écrivain algérien qui passe désormais le plus clair de son temps dans l’hexagone a donc, après plusieurs tests dits de «conformité» avec les standards intellectuels de l’establishment français en subissant les épreuves des inévitables plateaux de télévision où il faut toujours avoir à l’esprit de réinventer l’opposition-conciliante dans les débats, s’est jusque-là montré très doué dans l’art de communiquer en respectant les règles de bienséance. Il a, comme il est dit plus haut, réussi à décrocher la Une du Point, ce qui représente dans son palmarès médiatique une belle performance qui en appellera sûrement d’autres. Cette promotion, cependant, est venue se greffer sur une grotesque trituration de ses méninges à propos d’une révolution pacifique de son propre pays à l’heure où celle-ci a toujours besoin de soutien médiatique objectif pour consolider encore davantage sa force de persuasion.

Au lieu de la montrer sous son véritable visage, offensive, rayonnante, porteuse d’un espoir immense pour la construction d’une vraie démocratie, et combattante à souhait contre l’un des régimes totalitaires parmi les plus féroces du monde, Kamel Daoud va chercher dans le lexique le plus savant pour minimiser sa valeur et sa dimension révolutionnaire. Le hirak pourtant s’assume avec ses forces et ses faiblesses. Il a déjà montré que sous sa pression, le système a craqué. Il s’est fissuré de toutes parts et tend plus que jamais à se soumettre à la volonté populaire. C’est grâce aussi à la militance active de son peuple que le mouvement insurrectionnel algérien a pu s’ériger comme acteur politique incontournable qui a pris en main son propre destin. Il a payé pour cela le prix fort de sa liberté.

Une répression permanente, et des milliers de militants en prison, parmi lesquels des leaders activistes qui se sont sacrifiés pour une cause juste. On est donc loin de l’image d’Epinal que le romancier veut imposer à ses lecteurs… français. D’où cette question que de nombreux internautes se sont posée : comment un auteur qui se proclame libre de sa pensée peut-il à ce point déformer la réalité, lui qui a été un «hirakiste» acharné contre le régime lorsqu’il signait ses chroniques dans un quotidien algérien ? Kamel Daoud a-t-il dérivé ? Sa réponse est venue d’un tweet par lequel il a essayé de faire son mea culpa. Mais trop tard, la balle est déjà sortie, laissant des traces qui marqueront sûrement sa carrière. Dommage.

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