Hirak, l’école de la citoyenneté | El Watan
toggle menu
samedi, 21 septembre, 2019
  • thumbnail of elwatan21092019





La chronique de A. Merad

Hirak, l’école de la citoyenneté

02 mai 2019 à 9 h 00 min

Le hirak a fait tomber le tyran et quelques-uns de ses barons. Il a fait atterrir les dossiers de corruption sur les bureaux de la justice. Des personnalités sont poursuivies pour des actes délictueux, certaines sont déjà sous les verrous, en attendant que d’autres, soupçonnées de malversations, subissent le même sort.

Il a réhabilité des fonctions jusque- là dégradées, humiliées comme celles des magistrats, des corps intermédiaires, des syndicats, des hommes de culture…

Il a redonné de la grandeur à notre identité. Mais au-delà des tergiversations sournoises du pouvoir, qui refuse de l’écouter, sa plus grande victoire depuis son avènement à ce jour reste sans conteste la conquête de la liberté de ton.

Bâillonnés, voire tétanisés par des années de censure dictée par un système de terreur et de répression, les Algériens se sont réappropriés, grâce à lui, l’usage de la parole pour s’exprimer, sans le moindre tabou, sur tous les aspects politiques qui touchent directement à l’avenir démocratique de leur pays. Le mur de la peur brisé, c’est la conscience politique dans sa plénitude qui investit les esprits.

La culture, ou la réflexion politique, longtemps considérées comme l’apanage de cercles initiés, se sont donc décomplexées pour se mettre à la portée de tout un chacun, sans exclusive ni barrière intellectuelle.

Dans et en dehors du mouvement insurrectionnel, qui est devenu une succession d’agoras effervescentes où l’échange d’idées et la confrontation d’opinions se font naturellement, avec une spontanéité et une recherche de la vérité absolument remarquables, la liberté de dire, de critiquer, d’argumenter et de faire entendre sa voix a retrouvé ses droits.

Cohérente ou maladroite, didactique ou savante, ordonnée ou incisive, passionnée ou coléreuse, elle est présente partout, avec cette particularité d’évoluer sur une même gamme, celle de la persuasion par l’approche strictement pacifique. Le mouvement insurrectionnel est non violent, c’est là que réside toute sa force.

Interactif, il a gagné en densité et en maturité grâce précisément à l’explosion prodigieuse de la liberté d’expression qui alimente son énergie.

A tous les âges, toutes catégories sociales confondues, toutes les sphères intellectuelles, les débats publics ou en famille ont envahi l’espace culturel pour devenir ce qu’on appelle aujourd’hui «la Révolution tranquille». Une Révolution devenue école de citoyenneté, où se forge la conscience politique. Le hirak, généreux et conquérant, a ainsi affranchi les strates pensantes et les potentialités actives de la société.

En deux mois et demi seulement de mobilisation toujours aussi tenace, persévérante et volontaire, il a débloqué les ressorts communicationnels pour faire de l’Algérie l’un des pays où la liberté de ton n’a pas de limites. Les premiers récipiendaires de cette émancipation somme toute salutaire auront été les médias grand public, mis jusque-là, pour diverses raisons politiques ou de marchandages financiers, sous l’influence des décideurs.

Nous ne parlons pas ici de ces groupes de presse qui se sont taillé une réputation exécrable indigne de la profession pour s’être volontairement vendus aux plus offrants, et qui ont une capacité extraordinaire de se recycler, mais des nombreux médias qui ont saisi l’opportunité de la contestation de la rue pour se surpasser et mettre fin à leur soumission.

Mis à part la Télévision publique, qui peine à se mettre au diapason des nouvelles exigences médiatiques, malgré ses quelques timides tentatives de rattrapage pour faire impression, la majorité des télés privées se sont rapidement adaptées au contexte créé par le mouvement populaire, en s’ouvrant sans retenue au débat contradictoire et aux critiques objectives pour aider à la compréhension des enjeux de la crise que traverse l’Algérie. En fait, à une large participation de l’expression populaire à travers différents acteurs de la vie publique issus des partis politiques, des syndicats, des associations, des universités…

Une palette d’intervenants, parmi lesquels beaucoup sont inconnus du grand public, mais qui se sont avérés, dans l’épreuve du direct et face à des journalistes coriaces, de redoutables interlocuteurs. Partout les plateaux se sont décantés avec une diversité d’opinions et une soif inextinguible de participer aux questionnements de l’heure, sauf ceux des écrans étatiques qui, visiblement, fonctionnent encore avec les vieux réflexes de la langue de bois.

L’émouvant cri de détresse lancé au peuple par une journaliste pour aider l’EPTV à se libérer du diktat qui lui est toujours imposé de manière implacable par l’autorité militaire et lui permettre de récupérer sa vocation de service public démontre que le passage d’une réalité à une autre au sein de cette institution n’est pas chose aisée.

Les journalistes, on le sait, se battent comme ils peuvent pour hâter le changement, mais il y a comme une étrange certitude qu’en ne se fondant pas suffisamment dans la philosophie du mouvement populaire, ils en sont venus à manquer de solidarité pour livrer la vraie bataille qui redonnera du sens à leurs revendications.

Le remplacement du directeur général a paru dans cette optique comme une simple formalité de circonstance pour calmer les ardeurs. La preuve, rien n’a pratiquement changé, et ce n’est pas la diffusion sélective d’images des manifestations soutenues par des commentaires évasifs qui prouvera que les lignes bougent à l’intérieur de l’Unique.

La Télévision publique donne vraiment l’apparence d’une institution en décalage avec ses potentialités, qui a donc besoin plus que jamais d’opérer sa propre révolution pour s’accorder avec son temps. Pour l’heure, de l’avis du plus grand nombre, elle est en train de rater un tournant historique de son existence.

Entre-temps, c’est dans les studios des télés offshore que se façonne l’intérêt médiatique de l’actualité. Cependant, il faut se garder de dire que dans ces plateaux, tout est clean, tout est en parfaite harmonie avec l’idée que l’on se fait généralement d’une communication plurielle.

Si a on vraiment du plaisir à suivre les interventions de certaines personnalités politiques ou de représentants de la société civile, parce que leurs messages sont d’une cohérence et d’une limpidité incontestables, nombreuses sont, par ailleurs, les opinions émises par beaucoup d’intervenants qui n’apportent pas grand-chose au débat, et qui, à l’opposé, nuisent à la clarification des idées par des argumentaires complètement faux.

Mais le plus détestable dans ces confrontations oratoires demeurent les volte-face de quelques figures publiques connues des masses populaires, lesquelles viennent dans le seul but de conforter leur réhabilitation.

Les partisans du ralliement intempestif au hirak sont très nombreux, mais la palme revient au second couteau du RND, Seddik Chihab, qui a abasourdi son auditoire en tournant la veste à une vitesse vertigineuse. Mais ce ne sont pas ce genre de personnages, trahissant leur propre conscience, qui intéressent le public.

Ce sont les résurrections des milliers d’étudiants, de travailleurs, de jeunes chômeurs, des artistes, hommes et femmes portés par l’idéal de liberté, qui composent la sève nourricière du mouvement et qui méritent toute l’attention parce qu’ils sont tout simplement l’espoir fécond de l’Algérie de demain.

Bien plus qu’une idée de combat qu’il transmet pour changer le système, le hirak s’érige en réalité, par l’unité de ses rangs et la communion de sa jeunesse, comme un authentique réceptacle de la citoyenneté, et c’est cette identité qui fait le plus peur au pouvoir.


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!