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D’une Constitution à l’autre ou la théorie du marketing politique

17 octobre 2020 à 10 h 34 min

Comme pour la Constitution de Bouteflika revisitée à trois reprises (2002, 2012 et 2016), celle que Tebboune s’apprête à reformuler en 2020 nous parle d’une ère plus juste, plus prospère, plus rigoureuse pour la société algérienne.

Au-delà des pouvoirs toujours plus pharaoniques qu’elles accordent à leurs initiateurs respectifs à chaque retouche adaptée aux circonstances (dixit des experts en Droit), les Lois fondamentales, si on doit comparer la nouvelle aux précédentes, ont cette particularité d’annoncer des changements radicaux dans le fonctionnement des institutions de la République pour les rendre plus harmonieuses avec les aspirations du peuple : élections transparentes, pluralisme politique effectif, alternance au pouvoir, justice indépendante, liberté de presse et d’opinion, préservation des droits citoyens, liberté du culte, droits de la femme… enfin toute la panoplie d’une émancipation démocratique structurée et défendue à grande échelle que les Algériennes et les Algériens auraient, dans l’absolu, tort de ne pas saisir.

Bouteflika a retenu la voie parlementaire pour faire passer, comme une lettre à la poste, les réajustements des textes de loi aux convenances de son pouvoir unipersonnel, Tebounne a opté pour le vote référendaire, chemin autrement plus risqué, avec la secrète assurance d’aboutir au résultat escompté. Un OUI massif qui prouverait que la trituration de la Constitution est d’abord, quoi qu’on dise, une entreprise de salubrité publique dans l’intérêt des citoyens et non pas une lubie de dirigeants pour renforcer un autoritarisme déjà très étendu.

Dans la forme donc, l’ancien Premier ministre de Bouteflika devenu Président à son tour par la grâce du hirak qui s’est révolté, pacifiquement, contre un règne de vingt ans de gabegie et de dévoiement de la gouvernance, reste à l’écoute de son projet qui sera soumis au verdict du peuple le 1er novembre, date symbolique de la Révolution algérienne nullement choisie au hasard. Il a l’espoir et même la certitude que «tout se déroulera comme prévu», une formalité de calendrier de par les propositions «révolutionnaires» qu’elle contient, en comptant toutefois davantage sur les mécanismes électoralistes rituels que sur l’adhésion réelle ou imaginée des populations.

La «combinaison» à trois temps de Bouteflika finalisée au terme d’une présidence (régence) chaotique n’a, pour sa part, jamais eu le temps de dépasser la philosophie de son contenu théorique. Mais donner une vraie vie à la Constitution par une application stricte de ses lignes directrices n’a nullement été au centre des préoccupations du président déchu.

Réviser la Constitution était pour lui une sorte d’examen de conscience qui lui permettrait de prendre encore plus de hauteur vis-à-vis de son peuple. Une façon aussi de montrer hypocritement son engagement à œuvrer pour l’édification d’une société plus légaliste où chacun trouverait son bonheur, en laissant le soin aux réformateurs constitutionnalistes de trouver les définitions les plus généreuses pour rendre les amendements attractifs. C’était le temps d’un choix imposé qui n’avait pas d’autre issue. C’était aussi le temps d’une action psychologique menée à un rythme effréné pour amener les Algériens à se faire une raison d’un tel compromis.

On se souvient bien des méthodes employées pour conditionner les esprits. Battage médiatique à sens unique, structures de l’Etat mobilisées, associations satellites mises en branle pour la même cause, sans oublier la clientèle classique et fidèle montant au créneau pour glorifier les ouvertures du changement, à sa tête les partis dits de l’alliance présidentielle et tous les relais de propagande très rodés pour ce genre d’entreprise. Dans tout ce magma où le populisme transpirait de toutes parts, les voix de l’opposition étaient absentes car tout simplement interdites d’antenne (tv et radios) et d’expression dans les espaces publics autorisés.

C’était étrange d’avoir de telles séquences où tout le monde se rangeait dans un discours unique pour faire la promotion d’une Constitution consacrant plus de liberté et accordant, noir sur blanc, des droits à l’opposition politique et voir en même temps cette opposition réprimée sans coup férir. A quoi donc sert une Loi fondamentale si elle est foulée aux pieds avant même d’être adoptée. Il en est pratiquement de même pour tous les principes démocratiques énoncés à travers une multitude d’articles mais restés lettre morte, alors que l’offensive de charme menée par le Pouvoir faisait de ces concepts des thèmes récurrents de mobilisation.

A bout de souffle, et face à une situation politique rendue désertique par lui, le Zaïm tenait à cette manipulation constitutionnelle pour tenter de retrouver un tant soit peu la confiance du peuple perdue depuis longtemps alors que sa santé gravement détériorée ne lui laissait pas beaucoup de perspective, et c’est dans ce contexte de projection très aléatoire qu’il obtint son quitus sans aucune surprise par une Assemblée croupion qui n’a jamais su faire autre chose que d’acquiescer.

Il faut dire qu’en maître absolu du pays, Bouteflika ne pouvait entrevoir aucune résistance à son projet. Il remporta cette bataille éminemment politique sans trop de gloire sachant que la Constitution n’était dans son esprit qu’une copie revue et corrigée qui ne pouvait en aucune manière interférer dans sa manière despotique de diriger l’Algérie.

Les Algériens ne retinrent de cet épisode procédural qu’une escroquerie de plus pour donner à son pouvoir plus d’hégémonie. Même ceux qui étaient persuadés de l’efficience de cette révision constitutionnelle, et qui finirent par croire à sa portée se sont rendu compte, après coup, de la supercherie. Le seul point qui servait de référence pour convaincre les sceptiques aura été le retour à l’obligation de deux mandats pour le Président élu (qu’il avait lui-même abolie) mais c’était nettement insuffisant pour influer sur le sentiment général de déception quant à la crédibilité de toutes les promesses engagées par le Pouvoir.

En dépit d’une Constitution consacrant en bonne et due forme les vertus et les règles de la démocratie dans tous ses aspects sociétaux, les Algériens continuaient à vivre le calvaire de la gouvernance clanique et totalitariste incarnée par la famille Bouteflika à travers sa justice aux ordres, ses atteintes aux droits de l’homme, ses trafics d’influence, sa politique d’étouffement de la presse, et, plus grave encore, à travers les phénomènes de la rapine et de la corruption qui n’ont épargné aucun secteur. Jusqu’au jour où le hirak fit irruption pour stopper une dérive étatique qui n’a sûrement pas son pareil dans le monde et éviter au pays une descente aux enfers encore plus dramatique.

Et c’est au moment où le même hirak exige le départ du système qui a permis une telle décadence que le nouveau Président fait de la révision de la Constitution laissée par Bouteflika un principe fondateur de la «nouvelle Algérie» qu’il compte instaurer au terme de son mandat. Il n’hésite pas pour cela à user des mêmes ingrédients électoralistes que son prédécesseur pour promouvoir sa résolution. Alors que dans tout le sérail sont mises en avant les vertus d’une rupture totale avec les anciennes pratiques de gestion et ses modes opératoires sectaires, c’est vers les bonnes vieilles formules de ce système tant décrié que l’on retourne pour mener à bien la campagne préparatoire en faveur du fatidique OUI.

Car c’est ce résultat qui conditionne l’objectif politique de Tebboune, et notamment la bataille de la légitimité pour laquelle le nouveau Pouvoir s’est investi. Lui aussi ne veut absolument pas rater la marche en essayant, contrairement à Bouteflika qui n’avait pas d’antagoniste déclaré de cette ampleur, d’améliorer sa relation avec le hirak, au besoin le faire changer d’avis, à la limite le rendre plus conciliant. Il fera ainsi carrément dans le remake en n’ayant pas peur d’offusquer même dans son propre camp. La nouvelle Algérie est chantée partout, mais dans les entrailles de la vie active de tous les jours, les pratiques despotiques n’ont pas évolué d’un iota.

Pas la peine de relever toutes les atteintes aux principes les plus élémentaires de la démocratie à construire, soutenue par ailleurs par une expédition référendaire menée sur le tempo de la pensée unique, mais force est de constater que cette offensive recèle en elle quelque chose de très paradoxal, voire d’élément contre-nature.

Comment peut-on parler de libertés quand des centaines de jeunes sont jetés en prison pour leurs opinions ? Comment parler de pluralisme de la presse quand les médias indépendants sont mis sous l’éteignoir pour empêcher la critique ? Ce sont, hélas, des vérités qui n’échappent pas à l’opinion internationale. Les images que nous voyons à la télé sont très explicites sur les intentions des nouveaux dirigeants avec cet axiome qui a été concluant jusque-là : faire l’exact contraire de ce que l’on dit. Evidemment que le vote pour la révision de la Loi fondamentale a toutes les chances de passer avec l’appui de l’administration, et qui rend l’effet de ces monologues sur les plateaux tv et les interventions en circuits fermés de la «société civile» bien dérisoire.

En conclusion, la Constitution, disent les hommes de droit, s’use si on ne s’en sert pas, et c’est pourquoi c’est son application qui devient fondamentale et non sa redéfinition qui s’apparente plutôt à un marketing politique.

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