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Comment devenir allié de son adversaire ?

23 avril 2020 à 7 h 00 min

Est-il possible d’assumer une haute responsabilité nationale sans renier ses convictions politiques ou idéologiques ?

C’est une question difficile à laquelle peu de dirigeants peuvent répondre avec exactitude. Ils diront, pour se convaincre eux mêmes, que l’exercice de cette mission dont ils ont la charge relève plus du Devoir avec un grand D que de la recherche d’une quelconque distinction promotionnelle, bien que dans le processus d’une carrière politique, administrative ou technique le mérite a droit d’être reconnu à son juste niveau.

Certains affirmeront par ailleurs qu’elle est carrément synonyme de sacrifice et qu’elle est même revêtue d’une valeur patriotique sachant que celui qui refuse de servir l’État dans l’une de ses institutions risque d’être éventuellement classé comme un «banni» de la société avec toutes les conséquences qu’entraînera sa proscription. Du moins sa mise à l’écart de la fameuse «matrice» pourvoyeuse du personnel dirigeant.

Il faut noter cependant qu’il y a deux catégories de postulants à la haute responsabilité : ceux qui sont «cooptés «pour leur subordination et qui donc renferment des capacités inépuisables de soumission, leur arme principale pour accéder aux échelons supérieurs de la hiérarchie, et ceux qui sont désignés pour leurs compétences et leurs qualifications professionnelles et qui, dans le contexte de notre système, ont toujours constitué l’exception par rapport à la règle.

C’est généralement au sein de cette dernière frange de responsables que les préposés aux fonctions suprêmes sont souvent confrontés au problème ressenti à l’intérieur de soi et qui s’apparente à ce qu’on pourrait appeler la «clause de conscience» lorsque leurs certitudes et les idées pour lesquelles ils ont vécu jusque-là ne correspondent pas à la nature de ce même système qui leur fait appel. Même s’ils sont intégrés dans la corporation dite des technocrates, ils ont toujours cette angoisse de sombrer dans le travers de la «trahison intellectuelle» et de porter atteinte à une crédibilité construite sur un long parcours d’engagement et de probité.

C’est dire que les individualités compétentes qui sont sollicitées pour leurs éminence grise et leurs expertises sont toujours conscientes qu’en accédant aux sphères décisionnelles, elles ont plus à perdre qu’à gagner, si tant est que la gloriole, le prestige ou simplement une carte de visite ne les a jamais intéressés.

Bien sûr que l’ambition professionnelle est un élément d’analyse qu’il faut admettre et prendre en considération, mais dans le cas des responsables qui vont pour s’intégrer dans un mode de gouvernance et défendre un programme politique sur lesquels ils n’ont cessé d’émettre des critiques en raison d’une vision diamétralement opposée, c’est forcément un virage psychologique à 180 degrés qui est pris à partir du moment où du jour au lendemain on devient l’allié de son adversaire.

S’aligner sur le contenu d’une feuille de route avec lequel on peut avoir des divergences de fond, être amené à prendre des décisions qui ne vont pas dans le sens de nos objectifs est assurément un dilemme qu’il faut pouvoir surmonter, bien que l’obligation de réserve offre un excellent alibi pour maintenir un certain équilibre psychologique.

C’est d’ailleurs pour éviter ce genre de questionnement que tous les Pouvoirs qui se sont succédé jusque-là ont préféré privilégier une seule catégorie de serviteurs de l’Etat dont la «neutralité» politique demeure le critère de base pour la sélection. Durant son long règne sans partage, Bouteflika a su jouer sur cette corde pour éliminer au départ toute velléité de contradiction à son système de gouvernance unilatérale qui imposait un rapport de servitude absolue.

On l’appelait le Programme du Président comme on ferait référence à un sacerdoce devant lequel tous les commis de l’Etat doivent se plier sans la moindre hésitation. Pour alimenter en permanence son personnel, le président déchu avait recours notamment aux deux partis majoritaires de l’alliance présidentielle, le FLN et le RND, qui avaient l’art de produire, plutôt de formater des «serviteurs» d’une fidélité irréprochable, ces derniers accueillant toujours leurs désignations aux postes décisionnels (ministres, walis, sénateurs, députés, PDG de grandes entreprises…) comme une promotion inespérée compte tenu de leurs CV, voire une bénédiction devant laquelle ils se mettent au garde à vous pour ne pas décevoir et surtout conserver le plus longtemps possible une telle «consécration».

Ces dirigeants qui se sont pliés sans vergogne au diktat de «fakhamatouhou» davantage pour se servir que pour servir la collectivité, cette «élite» préfabriquée qui n’avait ni de principes ni de retenue dans sa conquête du pouvoir périphérique qui lui offrait puissance d’argent et d’autorité en contrepartie de son allégeance et de sa dépersonnalisation, a été la source d’une gouvernance schizophrénique dont on mesure aujourd’hui l’ampleur des disfonctionnements causés aux divers rouages étatiques. Mais pouvait-on espérer meilleure posture pour le pays avec toute une succession de «ronds de cuir» dont les capacités intellectuelles, professionnelles et morales ne pouvaient leur permettre en aucune manière d’être à la hauteur de leurs missions.

Entre un universitaire formé aux hautes études, possédant diplômes et références consacrées, et de surcroît une solide expérience dans le domaine professionnel, et un «cadre militant» sorti des arcanes du vieux parti ou des associations de masse, qui a gravi les échelons du fonctionnariat dans les administrations et les structures locales, le Pouvoir n’a jamais hésité. Sa préférence a été stratégique en accordant sa confiance aux hommes rodés dans la pratique du terrain mais dont la résignation était capitale pour asseoir un ordre de direction sans failles de la base au sommet.

Et si on ajoute le phénomène de corruption qui a été instrumentalisé pour ligoter littéralement les «cadres», on aura une idée précise sur le mode de gouvernance version Bouteflika et son clan qui, entres autres, aura été l’une des motivations les plus ardentes du peuple hirakien pour changer le système. Avec l’arrivée de Tebounne à la tête de l’Etat, il semble que l’on ait pris conscience au sommet que le nivellement de l’élite dirigeante par le bas n’est pas la solution pour espérer le changement.

C’est dans cette optique que l’on constate l’émancipation de plus en plus visible de jeunes cadres aux compétences avérées dans les sphères de décision. Les promotions semblent désormais se réaliser non plus sur des cooptations souterraines ou de népotisme mais sur la base d’une qualification de haut niveau.

Cela se remarque avec les nouvelles têtes promues dans le gouvernement. Il est évident que le remodelage des équipes dirigeantes ne se fait pas en un clin d’œil, cela demande du temps, mais l’option du nouveau Président reflète son désir de réhabiliter la véritable élite représentative marginalisée jusque-là.

Il reste que la clause de conscience court toujours pour tous les cadres appelés à œuvrer parfois contre leurs principes, et c’est le problème de leur efficacité qui risque d’être posé. A titre d’exemple, la censure opérée à l’endroit d’un site électronique et d’une radio privée a dû mettre à mal le ministre de la Communication qui avait déclaré, au lendemain de sa prise de fonction, qu’il ne serait jamais le fossoyeur de la presse nationale.

C’est une décision extrême qui n’est peut-être pas venue de lui mais qu’il est obligé d’assumer malgré les nombreux reproches de ses amis surpris par son attitude.


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