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Angoisse au pluriel

16 avril 2020 à 7 h 00 min

Nous sommes, bien malgré nous, installés désormais dans notre nouvelle vie Et quelle vie ! Restrictions, repli sur soi, stress permanent, méfiance, peur de la contamination qu’on suspecte à chaque instant de rôder autour de nous, attendant la moindre faille, la moindre négligence pour s’incruster.

On aura beau respecter scrupuleusement les consignes de base pour se sentir un tant soit peu en sécurité, rien à faire : le doute est omniprésent. «Cela nous rappelle un peu la période du terrorisme, nous dit un homme de communication, mais dans un contexte différent.

En cette période où la barbarie intégriste frappait aveuglément, on n’était pas sûr de revenir le soir quand on quittait la maison le matin.» Aujourd’hui, on a cette terrible appréhension quand on sort faire les courses ou se rendre à son travail pour ceux qui peuvent encore le faire, de ramener le virus chez soi, au sein de sa famille. De ramener en fait un danger de mort sans le savoir.

On s’est fait à cette idée, vraie ou fausse, qu’on peut l’attraper partout. La psychose est envahissante, étouffante et évidemment handicapante.Tout le monde vit avec ce réflexe de reclus, espérant être épargné en désinfectant tout ce qui bouge aux alentours. Les temps ont changé brusquement. Les habitudes aussi, parmi lesquelles les plus précieuses : l’insouciance et la liberté d’être dans son élément.

Le Covid-19 a imposé sa loi. Il nous met sur la défensive dans un combat par trop inégal puisqu’il a l’avantage de l’initiative ! Et gare à celui qui ne le prend pas au sérieux, le sous-estime ou l’ignore carrément.

Partout dans le monde, il est devenu le principal acteur de notre existence. Il fait forcément l’actualité en long et en large et les médias, du plus grand au plus petit, toutes catégories confondues, se mettent à sa disposition pour lui consacrer des plages d’infos qu’aucun événement planétaire, aussi illustre ou aussi dramatique soit-il, n’a eu jusque là. Il n’y en a que pour la «couronne meurtrière» dans les colonnes des journaux, les émissions de télé, les sites électroniques, les radios et tous les espaces de communication publics ou privés. Sur les plateaux, d’éminents spécialistes se relaient pour décortiquer cette déferlante virale qui a obligé le monde entier à entrer en conflit avec lui-même, dans une spirale du pire qui met à nu sa vulnérabilité.

C’est une overdose d’analyses et de théories plus ou moins savantes les unes que les autres, souvent contradictoires, qui s’abat sur l’opinion publique avec cette particularité de la rendre complètement soumise aux discours et débats fébriles des experts, dans l’attente d’une lueur d’espoir qui viendrait la tirer d’affaire.Pourtant, la «couronne meurtrière» est citée, hélas, en statistiques affolantes. Des cas positifs en augmentation constante, des morts aussi et point de salut à l’horizon. Les pays les plus puissants subissent, désemparés, ses attaques sans pouvoir la neutraliser.

Le monde scientifique, jusque-là triomphant sur les maladies les plus épineuses, affiche son impuissance, mais sans baisser les bras pour découvrir le traitement miracle qui soulagera l’humanité.

C’est donc une guerre totale qui est engagée contre un ennemi invisible qui semble mettre au défi les prodigieuses capacités technologiques de l’homme. Le branle-bas de combat est bien reproduit sur les chaînes de télé avec son cortège d’émotions et de craintes. L’espèce humaine, sans être menacée radicalement dans son existence, est en émoi. Ce qu’elle subit depuis des mois est loin d’être une pandémie singulière comme le monde en a déjà connu, c’est plutôt un fléau d’une nature particulière, voire inédite, qui a surpris les plus grandes sommités médicales et les éminents laboratoires de recherche scientifique par sa foudroyante capacité de propagation et de multiplication.

Les dégâts sont là, aujourd’hui, pour attester de sa nocivité meurtrière. Et le cauchemar continue puisque, à ce jour, les parades les plus pointues mises à exécution dans différents pays n’ont pas réussi à endiguer cette incroyable offensive virale. Bien sûr qu’il y a le confinement (partiel ou intégral) pour limiter la casse et, d’après les professionnels de la santé, qui reste pour le moment la seule et unique arme de défense pour se préserver, mais cette solution qui doit s’appliquer massivement – sinon elle serait vaine – ne va pas sans générer d’autres problèmes aussi complexes à résoudre parce que dépendant de considérations sociétales somme toutes vitales. Rester chez soi est en effet facile à dire, mais le faire sans traumatisme psychologique, c’est une autre paire de manches même si on n’a pas le choix d’agir autrement.

Les concentrations de personnes pendant une longue durée dans des espaces réduits provoquent immanquablement des tensions, nous disent les psychologues, dont la pensée première va surtout aux enfants qui ont besoin de s’extérioriser pour conserver leur équilibre mental et psychologique. Les enfants sont ainsi, incontestablement, les grandes victimes de ce confinement, cette mise en «quarantaine» obligatoire, qu’ils n’arrivent pas à cerner ni à justifier.

Pour eux, c’est comme une punition pour une faute qu’ils n’ont pas commise. Les parents auront beau leur expliquer, en veillant à trouver les mots justes pour ne pas trop les déstabiliser, les petites têtes continuent d’écarquiller les yeux en signe d’incompréhension. De toute évidence, quelque chose d’anormal a traversé leur vie. Bien plus que l’affection des parents qui est constante pour ne pas les perturber encore davantage, c’est leur univers immédiat qui est bouleversé. L’école manque, les camarades de classe manquent, les jeux récréatifs manquent, les grands-parents manquent.

Trop de privations à la fois alors que l’espace se réduit ostensiblement jusqu’à prendre les formes imaginables d’une cage où ils éprouvent cette étrange sensation de se retrouver en captivité comme un oiseau. Pour être plus réaliste, les enfants supportent de plus en plus mal ce repli forcé à la maison aux horaires où ils devraient être en phase avec leurs programmes scolaires. Et il faut aux parents un trésor d’imagination pour pouvoir les occuper sans qu’ils ressentent une quelconque déficience morale ou psychologique.

Ce n’est pas une mince affaire, il faudrait s’inventer des méthodes de pédagogue pour s’en sortir. D’autant que tous les enfants ne sont pas lotis à la même enseigne. Si ceux qui ont la chance d’évoluer dans un espace largement suffisant aux côtés de parents très attentionnés, que dire de tous les enfants qui vivent dans une surface extrêmement exigue, à l’intérieur de laquelle ils peuvent à peine se mouvoir. Les traumatismes psychologiques risquent d’être disproportionnés.

Cela dit, le confinement est aussi pénible et très difficilement supportable pour les parents. Et là aussi, la complexité relève des mêmes contingences cosmiques. Plus on vit dans un périmètre suffisant, moins on ressent le poids de la contrainte et des angoisses nées du fait de se sentir inutile et même embarrassant. Les perturbations sociales sont donc plus présentes là où les conditions de vie sont désastreuses. Parfois, l’opinion se montre implacable avec cette multitude de jeunes des quartiers défavorisés qui ne respectent pas les consignes de confinement au détriment de leur santé et de celle de leurs familles. Mais ces derniers répondront inlassablement que s’ils avaient un minimum de conditions vitales pour rester à la maison, ils le feraient sans rechigner. Leur problème, qui est celui de milliers de familles vivant dans des conditions très précaires, c’est bien entendu le manque flagrant d’espace qui, pour eux, se réduit souvent à… un matelas pour dormir.

C’est la rue qui est devenue leur élément de vie naturel et c’est avec un esprit de dérision qu’ils vous répondent, lorsque vous les interpellez sur leur désobéissance : «Nous sommes déjà confinés puisque nous habitons dehors.» La loi ne tient pas compte de ces aléas. Le confinement est pour tout le monde, les moins lotis n’ont qu’à se débrouiller.

Reste l’angoisse de la longue attente avant d’en finir avec cette malédiction. Comment faire pour tenir jusque-là ? C’est la question que l’on se pose aux quatre coins du monde. Il n’y a pas de solution miracle, il faut tout simplement résister, endurer l’épreuve avec courage et dignité en pensant que, bientôt, tout ne sera qu’un mauvais souvenir. Le président Tebboune a dit lors de sa tournée des hôpitaux algérois que l’on sera soulagé d’ici la fin du mois de mai. Est-ce possible scientifiquement parlant ? C’est aux professionnels de la santé de confirmer ou non cette projection. Entre temps, ces derniers ont pris une belle revanche sur le sort avec les chaleureux éloges que leur a rendu le premier magistrat.

On se rappelle, en effet, l’indigne répression qu’avait fait subir la police de Hamel aux médecins et résidents dans l’enceinte de l’établissement hospitalier pour avoir réclamé leurs droits à de meilleures conditions de travail. Aujourd’hui, ils sont encensés pour leurs prestations médicales et leur patriotisme. Ce sont eux qui avaient sonné le déclic du hirak. La leçon doit être retenue.


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