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Keltoum, la doyenne des artistes vous salue bien !

25 mars 2010 à 19 h 08 min

Réservée jusqu’à la limite de l’effacement, cette grande dame du théâtre a su allier sa superbe à la séduction. Elle a su composer sa vie en toute liberté. Le triomphe modeste, elle remercie tous ceux qui pensent à elle. Généreuse, elle a décidé de verser l’argent qui lui a été attribué récemment à des œuvres caritatives. Fatiguée, elle n’était pas présente lors de l’hommage qui lui a été rendu au cinéma Sierra Maestra la semaine écoulée par l’Association artistique et cinématographique de Amar Laskri.
Absente, mais présente dans les esprits de la kyrielle de comédiens qui ont immortalisé par leur témoignage l’itinéraire, ô combien prolifique de leur doyenne, à travers un émouvant documentaire réalisé par Amar Rabia. Première Algérienne à être montée sur les planches, à l’âge de 13 ans, Keltoum aura voué toute son existence au quatrième art, non sans s’illustrer avec brio sur les écrans.

Enfance à Blida

Pendant plus de 70 ans, ce bout de femme, dont la silhouette rappelle à bien des égards Edith Piaf, a bravé les interdits, cassé les tabous. Elle qui a tout donné à l’art, même si celui-ci ne le lui a pas bien rendu, ne regrette qu’une chose, l’ingratitude. Au moment où sous d’autres cieux on tresse des lauriers aux femmes de sa trempe, elle s’est vu acculée à prendre sa retraite, sans ménagement, effacée d’un trait par des bureaucrates sans cœur ni scrupules durant tout un parcours. Mais il n’y a pas eu que les bureaucrates à avoir osé attenter à sa carrière. Keltoum a failli voir sa destinée contrariée alors qu’elle venait tout juste d’exploser. L’histoire, racontée avec un humour exquis dans ses mémoires par Bachetarzi, vaut bien le détour. Cela s’est passé durant l’automne 1934 : «Nos billets étaient pris pour aller jouer à Tizi Ouzou le 19 septembre. Le 17, nous n’avons pas vu Keltoum à la répétition. Nous pensions qu’elle était malade. Georges Hertz et moi, nous courons chez elle. Son mari nous apprend qu’elle a dû aller à Blida faire une petite visite à ses parents. Nous ne nous inquiétons pas davantage, et nous ne doutons pas de la voir arriver le soir ou le lendemain. Keltoum était âgée de 18 ans. Elle avait épousé un garçon de 22 ans. Les jeunes mariés étaient dans une situation des plus précaires. Ils logeaient chez une certaine Juliette, juive tunisienne marchande d’amandes grillées à la terrasse des cafés, femme remuante, intrigante, ambitieuse, qui, jalouse des premiers succès de Keltoum, rêvait de prendre sa place pour devenir elle-même vedette.

Elle avait essayé de monter la tête au jeune mari pour qu’il empêche sa femme de faire du théâtre. Mais le malheureux, dans l’impossibilité de travailler, n’avait d’autres ressources que les cachets de Keltoum. J’étais revenu dans mon bureau de la rue de la Lyre, quand je vois accourir le mari tout affolé. ‘‘Je viens de recevoir un mot de Aouaouech ! Ses parents l’ont séquestrée pour l’empêcher de faire l’artiste’’. Je bondis ! J’appelle Hertz et nous nous retrouvons à Blida. Chez la famille, Hertz est présenté comme un docteur et moi comme un commissaire de police à Alger. A la tante, on annonce que le mari de sa nièce est mort subitement. La pauvre tante accepte d’aller prévenir sa nièce. Nous la suivons directement à travers les ruelles tortueuses du quartier des Behirate. Il fallait l’autorisation de l’épouse pour la délivrance du permis d’inhumer. Keltoum sort avec un haïk sur la tête et les pieds nus. La famille crie, les voisins sortent dans la ruelle. Un vrai kidnapping ! On rentre sur Alger.» Keltoum avait eu l’imprudence de confier à Juliette qu’elle n’avait jamais dit à ses parents qu’elle faisait du théâtre. La satanique Juliette n’avait rien trouvé de mieux que d’écrire aux parents qu’il fallait à tout prix empêcher leur fille de faire la… hum, de faire du théâtre. Keltoum était remise de ses émotions juste à temps pour remporter à Tizi Ouzou un triomphe !

Le hasard ou la nécessité

Le hasard ou la nécessité. Peut-être les deux. Keltoum est venue à l’art parce qu’elle en a fait un métier pour survivre grâce à une troupe tunisienne installée à Blida. Fin des années vingt avec un lot de frustrations aggravées par la crise économique mondiale dont les effets désastreux sont perceptibles partout. «A Blida, ce n’était pas la vie en rose, on avait comme voisin Gambia, un grand flûtiste dont le frère me suggéra de rejoindre la troupe.» Keltoum ne se l’est pas fait répéter, en optant pour le chant et la danse, deux activités qu’elle va enchaîner sans discontinuer, en évitant de se produire dans sa ville natale. Cela ne se fait pas par respect des traditions. Et lorsque la troupe décide de s’installer dans la capitale, Keltoum écartera définitivement ce souci. «Nous avons habité dans un hôtel rue de Chartres et les exhibitions se faisaient dans la rue. Le spectacle plaisait aux gens qui ne rechignaient pas à mettre des pièces dans l’escarcelle. Keltoum était déjà dans l’ambiance mais sans plus. Sa proximité avec les membres de la troupe de Bachetarzi allait donner une autre trajectoire à son destin. Elle ne tardera pas à en être la comédienne fétiche d’abord grâce à son talent qu’elle affinera sereinement, étant de surcroît la seule femme à monter sur les planches. Elle sera au cœur de la pièce Mariage par téléphone. C’est un Libanais, Mounib, ami de Bachtarzi, qui lui suggéra d’adopter le prénom de Keltoum qui ne sera connue depuis, que sous cette appellation. Le spectacle était apprécié, car les pièces jouées en arabe dialectal traitaient des problèmes sociaux et faisaient souvent allusion à la détresse de la population indigène. Sous le rire, se cachaient des messages qu’il fallait décoder au second degré. Keltoum évoque avec émotion sa participation au Festival de Cannes dans le film Le Vent des Aurès, de
Lakhdar Hamina. «Il n’y avait qu’un seul point d’écart entre une actrice suédoise et moi pour gagner la médaille.»
Keltoum avoue avoir été marquée par son rôle dans la pièce Mort d’un commis voyageur, mise en scène par Fouzia Aït El Hadj, comme elle fait un clin d’œil plein de reconnaissance à un de ses collègues,
Mohamed Hilmi en l’occurrence, qui a eu la délicatesse de la citer dans ses mémoires parmi les grandes figures du théâtre algérien.

Le vent des Aurès

Dans une lettre qu’elle lui a adressée, elle le félicite pour son œuvre et le remercie. «Tu as dépoussiéré le théâtre national et redonné vie à tous ceux qui le composaient. Il me semblait par moments que les projecteurs brillaient sur la scène, que tous ceux qui nous ont quittés étaient là. Je revoyais Mahiedine
Bachetarzi dans les coulisses nous surveiller. J’entends encore les chuchotements et les éclats de rire du public. L’odeur et les couleurs de la scène, je pensais les avoir perdues. Tu as réussi à ressusciter la mémoire qu’un homme seul est incapable de faire, car les années trahissent. Tu nous a sortis du néant, ma vie a désormais des repères. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir des larmes en lisant ta dédicace.» Ses partenaires des planches et du cinéma posent un regard attendri et élogieux sur le parcours impressionnant de leur aînée, ce qui est aussi une marque d’estime et de respect. Lakhdar Hamina, qui l’a fait connaître au cinéma grâce au vent des Aurès où elle interprète le rôle d’une mère courage, cherchant désespérément son fils, avec une poule sous le bras, déclare : «C’est une grande comédienne devant l’Eternel. Une dame hors pair, intelligente, intuitive, très sérieuse qui apprend ses textes, les nuancant en fonction des situations. C’est un ami à moi, Svoboda, metteur en scène, auteur de La 7e Porte qui me l’a recommandée en me la présentant comme une fille sublime. J’ai demandé à la voir. Le courant est vite passé. Svoboda ne s’était pas trompé. Je lui ai proposé de jouer le rôle de la mère. Elle l’a interprété d’une manière fabuleuse dans Le Vent des Aurès qui méritait la Palme d’or à Cannes. Je l’ai ratée d’une voix, et c’est Sembene Ousmane que j’ai beaucoup aidé du reste qui a voté contre moi, j’avais tout de même décroché la Caméra d’or. Mon père est mort sous la torture. J’ai fait un film, Décembre, sur ça où j’ai pris un anti héros un petit personnage incarné par Sid-Ali Kouiret. Et
Keltoum qui n’est inscrite ni sur internet ni ailleurs, alors qu’elle est et reste l’un des grands personnages du septième art. Elle joue avec une émotion terrible. Ses silences sont parlants.»

La reconnaissance de ses pairs

Farida Saboundji, qui l’a accompagnée un bon bout de chemin : «Une amitié éternelle nous lie. Nous avons joué ensemble et souffert ensemble pendant l’occupation. Je la salue et la remercie pour tout ce qu’elle a fait pour la culture algérienne.»
Hatab Ben Youcef, comédien : «Keltoum est une comédienne avérée d’une grande compétence qui réunit toutes les qualités requises. Elle a eu un long itinéraire aussi riche que varié qui en fait une des pionnières dans le domaine.»
Slim Riad : «L’icône de la cinématographie algérienne. C’est une enfant de la balle qui allie intelligence et efficacité. C’est une femme absolument remarquable. Je regrette de ne pas avoir travaillé avec elle. Dans Le Vent des Aurès, elle m’a subjugué et ému. Je ne parle d’elle qu’avec considération et respect.»
Larbi Zekal : «C’est une page de notre histoire culturelle, son nom est associé à Djelloul, Habib Réda, Bachetarzi. J’ai joué avec elle et j’ai toujours ressenti un sentiment de bonheur.»
Sid-Ali Kouiret lui attribue une «place particulière à l’Opéra, car c’est une femme admirable qui, avec Bachtarzi, a su faire aimer le théâtre».
Le témoignage de Lamine Merbah est significatif : «En 1970, j’avais fait mon premier film sur la Révolution algérienne, La mission. Elle y a joué le rôle d’une femme qui monte au maquis. C’était ma première expérience cinématographique. Elle était une vedette et moi un débutant. Elle s’est comportée avec moi de la même manière qu’elle le fait avec les ténors. Avec respect et modestie, cela m’a marqué et m’a permis d’avancer en faisant par la suite Beni Hendel avec Hassan El Hassani.»
Pour Zemouri : «c’est une rencontre avec la providence. Avec Prends 10 000 balles et casse-toi, j’avais fait un film qui m’a beaucoup apporté et qui m’a fait connaître. Keltoum m’avait fait confiance et c’était réciproque. C’est une espèce de superstition. En tout cas, j’y crois profondément.»
Ghouti Bendedouche souligne le caractère trempé de la dame : «Elle a eu une activité intense tout au long de ce siècle qu’elle a traversé. Elle s’est sacrifiée pour la culture pour l’Algérie. Un jour, Rouiched m’a contacté pour un film. Comme je ne travaille qu’avec ceux que j’apprécie, Hassan Nia a été une expérience extraordinaire, et Keltoum une dame admirable qui mérite tous les égards.»
Autre témoignage poignant, celui de Saïd Hilmi : «Quand j’ai joué le rôle de son fils et lorsqu’elle m’a pris dans ses bras, j’ai senti toute l’affection, toute la tendresse d’une mère. Elle a su me donner ces sensations, ces émotions que j’ai trouvées sincères. C’est la reine du théâtre algérien», avoue Saïd.
Pour Nouara, Keltoum, «C’est la pionnière qui a défié les préjugés», alors que Berber Fatiha lui reconnaît «d’avoir montré le chemin». Tadjer Abdelkacer, qui l’a classée dans le patrimoine théâtral algérien, y voit une légende, une odyssée. D’autres éloges méritées suivront qui font chaud au cœur à une dame qui a mis tout son cœur, toute son énergie pour magnifier cette passion du théâtre qui l’accompagne depuis près d’un siècle. Mille mercis !

|Parcours:|

|De son vrai nom Adjouri Aïcha, Keltoum est née le 4 avril 1916 à Blida. Issue d’une famille conservatrice, elle a dû batailler pour réaliser son rêve : faire du théâtre. A la fin des années 1920, elle s’affirme déjà.
En 1934, elle joue son premier grand rôle avec Bachtarzi. Mariage au téléphone, la fera connaître davantage. Elle joue son premier film en 1945 avec Svoboda. En 1947, elle est à l’Opéra avec Djelloul, Bachetarzi Mahiedine et Habib Reda. Elle observe une courte pause entre 1951 et 1952.

– 1954, naissance de son fils Sid Ahmed.

– 1963 au théâtre national avec Allal, Alloula, Kaki, Boudia.

– 1989, elle est contrainte à la retraite forcée.

– 1991, Rouiched la remet en selle en apparaissant pour la dernière fois dans les Concierges.|

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