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Le choc des civilisations ou «la doctrine» de l’autre haine

11 septembre 2011 à 1 h 00 min

Le titre est plus prétentieux que la théorie : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order.  Le Choc des civilisations et le remaniement de l’ordre mondial est le titre de l’essai du politologue américain Samuel Huntington. «Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur», a écrit cet enseignant de Harvard. Paru d’abord dans la revue de référence, Foreign affairs (Affaires étrangères) en 1993,  cette théorie sur le monde de l’après-guerre froide s’est développée à partir de 1996, pour devenir une véritable doctrine des néo-conservateurs américains puis européens.

Pour eux, les attentats du 11 septembre 2001 confirment, d’une manière ou d’une autre, cette thèse. C’est devenu la matrice idéologique du contre-terrorisme, appelé pour un temps «croisade» par l’ex-président américain George W. Bush. A partir de cette base, l’islamisme violent a remplacé le communisme militant aux yeux des concepteurs du «nouveau monde», lesquels étaient déjà suffisamment travaillés par un autre théoricien du chaos, Francisco Fukuyama. Ce philosophe américain d’origine japonaise a prétendu, dans son essai La Fin de l’Histoire et le dernier homme, qu’un consensus planétaire s’est dégagé autour du capitalisme et de la démocratie libérale.

Un consensus qui ne laisse aucune place aux autres idéologies, aux autres idées, bref, une sorte de pensée unique globalisée. Même s’il a été, dès la fin des années 1980, parmi les intellectuels américains ayant soutenu le renversement du régime de Saddam Hussein en Irak, Francisco Fukuyama devait prendre ses distances avec les néo-conservateurs dès qu’il avait constaté les dérives sécuritaires et haineuses. Les néo-conservateurs ont été rejoints par les «Born again» (ceux qui renaissent), un courant évangélique protestant blanc et ouvertement anti-musulman. Selon Samuel Huntington, qui a occupé le poste de directeur du planning au National Security Council (NSC) à la fin des années 1970, le monde est divisé en neuf civilisations : occidentale «catholique et protestante», orthodoxe, latino-américaine, africaine, islamique, bouddhiste, japonaise, chinoise et hindoue.

Dans cette curieuse division, le politologue américain a commis des erreurs culturelles, géographiques, historiques et ethnologiques, relevées par la plupart des spécialistes. D’abord, il a mis la Bosnie Herzégovine, pays musulman, dans la sphère orthodoxe. Ensuite, la civilisation africaine est, pour lui, uniquement subsaharienne. Ni l’Afrique du Nord ni la Corne de l’Afrique n’en font partie. Ce qui est une énormité lorsque l’on connaît tout l’apport culturel de ces régions à la civilisation séculaire de l’Afrique et de l’humanité. Samuel Huntington a également fait d’impardonnables confusions sur le monde asiatique. Ainsi, la Corée du Sud et les Philippines font partie, d’après lui, de la civilisation chinoise, ce qui est complètement faux, eu égard à la formation de la nation de ces deux pays au cours des siècles.

La Chine et les Philippines sont reliées depuis la nuit des temps par des relations commerciales et culturelles. Des Chinois, qui ont leurs traditions, vivent aux Philippines depuis longtemps, mais les Philippines n’ont jamais fait partie de l’Empire du milieu. Le monde asiatique n’est, contrairement à ce que prétend le politologue américain,  pas un bloc. Durant des siècles, des conflits ont opposé Thaïs, Khmers, Vietnamiens, Chinois, Japonais et Coréens. Jusqu’à aujourd’hui, Japonais et Coréens se regardent en chiens de faïence !  La coopération militaire et opérationnelle entre Etats asiatiques est encore faible. Les intérêts géostratégiques de la Chine ne sont pas ceux du Japon ni de l’Indonésie. Dans sa théorie, Samuel Huntington a estimé que le monde asiatique voulait livrer une guerre économique à l’Occident dominant depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Or, les économistes soulignent que les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et l’Europe ont d’énormes investissements en Chine, à Singapour, Malaisie, Inde, Japon sans que cela ne pose problème. De fortes communautés chinoises et indiennes vivent et travaillent en Amérique du Nord et en Europe depuis des décennies sans que cela n’apparaisse comme «une occupation» des avant-postes. Une bonne partie des réserves de changes japonaises sont déposées aux Etats-Unis.

Le politologue américain s’est également trompé pour l’Amérique du Sud, placée dans une civilisation à part alors que cette région du monde, qui a subi pendant des siècles des colonisations occidentales, partage la même religion. «Les mêmes valeurs», comme aurait pu dire un théoricien de la droite européenne. Il est évident que Samuel Huntington a confondu religions et civilisations. Si l’on se base sur sa théorie, la civilisation des musulmans et des hindous est liée à leurs religions alors que celle des Africains ou des Sud-Américains est portée par la sphère géographique. Les Australiens vivent en Océanie mais sont considérés par le théoricien américain comme des «Occidentaux» ! Les revendications nationalistes kurdes en Turquie relèvent, pour lui, d’un conflit civilisationnel. Idem pour les contestations sociales au Mexique ! L’intellectuel américain d’origine palestinienne, Edward Saïd, a été parmi les premiers à dénoncer «les contrevérités» de Samuel Huntington.

Dans son essai, Le choc de l’ignorance, Edward Saïd, qui s’est opposé vigoureusement à l’invasion de l’Irak, a démontré que la théorie de Samuel Huntington (largement inspirée des idées de l’historien américano-israélien Bernard Lewis, lui-même ancien responsable au National Security Council) tentait de justifier l’engagement guerrier de l’Occident contre le monde musulman et la Chine, en exagérant «les périls». Les craintes exprimées ces dernières années sur «la bombe atomique islamique» s’inspirent en grande partie de la théorie de Samuel Huntington. L’intérêt médiatique pour le Pakistan (le seul pays musulman à posséder la bombe nucléaire) vient de là. Depuis le 11 septembre 2001, le Pakistan est traversé par une vague continue de violences.

Ce n’est évidement pas le fruit du hasard. Dans un autre livre, Who are we ? (Qui sommes-nous ?), Samuel Huntington a exprimé des inquiétudes simplistes sur les menaces qui guettent ce qu’il appelé «l’identité américaine» par la présence de plus en plus importante des Hispaniques aux Etats-Unis (ce n’est pas loin du débat sur l’identité nationale en France). «La question demeure de savoir si les Etats-Unis doivent être une nation constituée d’individus dotés de droits et d’une culture communs ou un conglomérat de groupes raciaux et culturels défendant leurs intérêts propres», a-t-il osé écrire. Un discours hostile au multiculturalisme qui pourtant est l’essence même de la nation américaine, une nation née de conflits sanglants. Ce qu’aucun historien ne peut nier…


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