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René Gallissot. Directeur de recherche

26 février 2007 à 20 h 05 min

Pour la réalisation du dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, comment avez-vous arrêté le nombre de biographies à 500 ? Sur quels critères ce choix a-t-il été fait ?

Quand je suis rentré d’Alger en 1967, où j’étais enseignant à l’université, Jean Maitron, qui dirige la collection des dictionnaires biographiques du Mouvement ouvrier aux éditions de L’Atelier, m’avait chargé de la série des dictionnaires Maghreb, celui sur le Maroc a été publié en 1996, et c’est le dictionnaire Algérie qui sort maintenant. Pour des raisons d’édition, le volume Algérie a été limité à 608 pages. J’ai dû retirer 1500 biographies de militants actifs, mais qui figureront dans un CD-Rom que l’on pourra encarter dans l’ouvrage quand il y aura republication. Cela m’a obligé à faire un deuxième choix. Le premier choix était conforme aux critères des dictionnaires du mouvement ouvrier, c’est-à-dire qu’on avait retenu les militants qui, à un moment, ou pendant toute leur vie, ont appartenu à des organisations qui se reconnaissaient dans le mouvement ouvrier, soit des syndicats, des associations, des mutuelles et des partis politiques, en particulier les partis socialistes et les partis communistes. On m’a dit pourquoi tous les historiques de la Révolution ne sont pas dans le dictionnaire, il y a dans le dictionnaire Mohamed Boudiaf et Hocine Aït Ahmed parce que tous deux ont fondé un parti socialiste. Le critère vaut pour beaucoup d’autres qui ont été de grands militants, mais qui n’ont pas milité directement dans les mouvements ouvriers. C’est vrai aussi pour les intellectuels. Camus a appartenu un moment au Parti communiste en Algérie et, d’autre part, il a écrit dans les journaux libertaires. Mais Camus, jusqu’à la fin, dans ses carnets et même dans son livre inachevé, Le Premier homme, n’a jamais pu se départir de la catégorie ethnique coloniale qui lui fait dire toujours «les Arabes» ou «l’Arabe» comme ceux qui ont émigré en Israël disent les «Arabes» ou «l’Arabe» et non pas «les Palestiniens». J’ai maintenu ceux qui m’ont semblé être des grands témoins du Mouvement ouvrier international, comme Henri Curiel, ou Frantz Fanon, parce qu’ils me semblaient être des personnages porteurs d’une histoire internationale et internationaliste du mouvement ouvrier. J’ai retiré du dictionnaire ceux qui n’étaient que les porte-parole d’une histoire de groupes ou d’une histoire momentanée bien qu’en particulier, dans la crise finale du MTLD en 1953, il y ait des militants qui ont conjugué l’espoir d’une révolution nationale et d’une révolution sociale.

Qu’est-ce qui caractérise le mouvement ouvrier algérien ?

Le mouvement ouvrier algérien est caractérisé par deux grands faits. Le fait fondateur, c’est qu’il naît dans une colonisation qui est une colonisation de peuplement, mais une colonisation intermédiaire dans l’histoire coloniale. Ce mouvement ouvrier est inscrit dans la situation coloniale puisqu’il a été initié par des socialistes, des anarchistes et des syndicalistes qu’on appelait Européens, massivement devenus Français, et il a ensuite été relayé par l’entrée des ouvriers algériens, notamment dans les Bourses du travail. Ce phénomène se produit depuis la fin du XIXe siècle. Ce sont les syndicalistes de la limonade comme on disait autrefois, des cafés, de la restauration, des coiffeurs, et premiers grévistes des métiers de la ville, et surtout celle des cheminots puisque les premières grandes grèves sont des grèves des chemins de fer, notamment sur la ligne Bône-Guelma, la ligne des phosphates qui allait vers la Tunisie. Le deuxième fait fondamental qui est même poussé très loin en Algérie, plus encore qu’en Tunisie et au Maroc, c’est que la cohabitation a duré jusqu’à l’époque de la guerre de libération dans la maison commune qu’était la CGT, l’UGTA n’est créé qu’en 1956, sous l’impulsion de Abane Ramdane et de Aïssat Idir. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, la CGT a été la maison commune. Cela ne veut pas dire une maison sans tensions. Les contradictions sont devenues très vives, notamment entre nationalistes et colonistes à partir du Front populaire et, plus encore, à partir de 1945, mais à l’intérieur de la CGT, et, avec, surtout, un projet commun de la part progressiste des militants algériens et des militants européens acquis à l’idée de vivre dans une Algérie algérienne. Ce projet commun, c’était le rêve d’une Algérie sociale algérienne, de ce qui s’appelait l’Algérie algérienne, non pas celle des colons, mais celle d’une société avec une culture nationale algérienne faite de trois langues, l’arabe, le berbère et le français, et faite d’une espérance progressiste.

N’était-ce pas une utopie ?

C’est une utopie où la République serait à la fois une République sociale et une République socialiste. On ne peut pas comprendre qu’il y a eu une autogestion en 1963 sur des fermes de colons, s’il n’y avait pas un syndicalisme agricole pour la préparer.

Le mouvement ouvrier n’avait-il pas été traversé par les clivages communautaires coloniaux ?

La CGTU, avant la CGT, c’était un peu la République algérienne des camarades, c’est-à-dire que dans les luttes sur le lieu de travail, on est ensemble, mais en sortant du travail, on va vers des quartiers séparés, et vers des villes séparées. La division coloniale entre les Européens et les indigènes est présente, mais elle est en quelque sorte surmontée dans les lieux syndicaux, les lieux du travail et l’action syndicale. Quand je dis surmontée, elle ne l’est pas toujours, car il y a eu des grèves menées uniquement par les ouvriers algériens et des grèves soutenues uniquement par des Français. Les Algériens sont devenus majoritaires au sein de la CGT, et c’est là que l’on voit la question coloniale jouer sa réaction finale, car ceux qui ont quitté la CGT en 1945, ce sont les Européens qui ne veulent pas que la CGT soutienne les aspirations nationales du peuple algérien, pour ne pas dire indépendance, à l’exception des noyaux acquis à l’idée que leur patrie c’était l’Algérie. Les Algériens ne quitteront la CGT qu’à la fondation de l’UGTA en 1956.

Peut-on dire que la lutte syndicale a été fondatrice de la conscience nationale ?

On peut dire cela pour l’émigration, puisque la première Etoile nord-africaine, celle de 1926, est la transformation de la section nord-africaine de l’Union intercoloniale dont les principaux animateurs étaient les syndicalistes de la CGTU, et la CGTU faisait partie de l’Internationale syndicale rouge, c’est-à-dire du mouvement communiste international. C’est dans les Congrès nord-africains, comme on disait, que la CGTU fait voter, en 1924, les premières revendications de l’indépendance des colonies et de l’élection d’une assemblée nationale algérienne. C’est ce mot d’ordre que reprendra Messali Hadj sous la forme du Parlement algérien et qui restera le mot d’ordre du mouvement messaliste de la deuxième Etoile nord-africaine. Dans ce sens-là, le syndicalisme en France a été fondateur du projet national, de la formulation la plus explicite de la création d’une République algérienne, alors que les autres mouvements ne parlaient pas encore d’indépendance, ni de République algérienne. En Algérie, par contre, le mouvement a été beaucoup plus contradictoire au sein de la CGT et dans les rapports entre mouvements nationalistes, c’est-à-dire le PPA-MTLD et le Parti communiste algérien. Le mouvement a été contrarié parce qu’il s’inscrivait dans la stratégie du parti communiste commandée par le centre qu’est l’Union soviétique. Cette stratégie a toujours maintenu l’idée que les colonies devaient devenir indépendantes, mais n’en faisait pas une priorité. Et même dans l’orbite française, le mouvement communiste a maintenu, presque jusqu’à la fin l’idée, que l’indépendance devait s’inscrire dans une union avec la France.

Quels sont les grands faits qui ont marqué le mouvement ouvrier algérien ?

Le syndicalisme est le seul mouvement qui est supra-ethnique, le seul à transcender les divisions ethniques. C’est pour cela qu’il y a eu de nombreuses adhésions. Cette question ethnique va connaître, toutefois, des affrontements avec l’idéologie nationale qui va se réclamer de l’arabo-islamisme.
L’apport principal du mouvement ouvrier est d’avoir constitué la part progressiste du Mouvement national algérien. Les premiers maquisards et les premiers engagés dans l’insurrection de novembre 1954 viennent pratiquement de la CGT, cela ne veut pas dire qu’ils viennent du Parti communiste, mais leur formation a été acquise très souvent à l’école du mouvement ouvrier. La lutte nationale a été refoulée vers les montagnes, et, de ce fait, les morts et les perdants et ceux qui ont été éliminés par la répression française, parfois aussi éliminés par les luttes fratricides, sont ces militants de la part progressiste du mouvement national. Et ceux qui vont renouveler la résistance algérienne vont être de jeunes garçons issus des écoles coraniques ou des médersas ou qui sortent quelquefois des classes de troisième des lycées, ce qui a pour effet de produire une coupure intellectuelle, de projet dans le Mouvement national algérien. Le relais va se faire par le ralliement notamment du mouvement des Oulémas qui va donner sa doctrine à l’Etat algérien. Il y a donc une formidable inversion dans l’histoire de la guerre d’indépendance.
La Constitution algérienne de 1963 incorpore comme critère de la citoyenneté le statut musulman colonial, tandis que l’Etat algérien se réclame d’une idéologie nationale arabo-musulmane, alors que les aspirations des jeunes générations de l’émigration sont restées très proches de l’idée d’une Algérie algérienne portée par la mixité, par un projet pluriculturel.

Les candidats à l’élection présidentielle Sarkozy et Ségolène Royal se sont, chacun, exprimés sur le passé colonial de la France. Que pense l’historien que vous êtes de cette question de reconnaissance ?

L’idéologie française est restée très profondément coloniale, jusqu’à la fin. Il y a des sondages datant de la fin de la guerre où l’on admettait la paix en Algérie, mais à condition que les intérêts français soient conservés, et que l’indépendance de l’Algérie serve à la gloire de la France. De Gaulle a fait un peu croire cela, alors que la Ve République a mené la guerre plus longtemps et a fait plus de destructions et plus de morts que la IVe République. L’héritage de cette histoire est activé sous la forme de la mémoire et de la mémoire des communautés. Et dans ce concours de la mémoire des communautés, les associations, qui se revendiquent de l’héritage colonial des Européens d’Algérie, activent les politiques français et leur ont fait faire cette fameuse loi du 25 février 2005 pour rendre positive l’histoire de la colonisation. Cela devient un problème d’affrontement de clientèles électorales, et devant la course à l’élection présidentielle, il est bien évident que les candidats vont vouloir ménager des votes. C’est des candidats qui parlent au nom de l’Etat français.
Les hommes politiques ne disent pas «je» quand ils s’expriment, ils disent «la France». Autrement dit, par leur bouche, c’est une femme imaginaire qui s’appelle la France qui parle. Les historiens n’ont pas à parler au nom de quelqu’ Etat que ce soit, et c’est lorsque l’on n’a pas la prétention de parler au nom de cet Etat que l’on peut faire une histoire comparée, critique dans laquelle on restitue les passions mêmes qui ont porté cette histoire. Je suis très fier que le dictionnaire que je publie ait été fait avec mes anciens étudiants, avec autant d’Algériens qui ont travaillé sur les archives à Constantine, à Oran, à Alger qu’avec des historiens français. C’est une question de collaboration dans un travail historique qui restitue les drames, les contradictions de cette histoire.


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