Selmana (Djelfa), une commune à l'écart du progrès | El Watan
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mercredi, 21 août, 2019
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Selmana (Djelfa), une commune à l’écart du progrès

05 août 2004 à 0 h 00 min

Pouvoir, argent et misère s’entrechoquent et pénalisent toute une population qui ne demande qu’à vivre dans un minimum de dignité. L’impuissance ou l’absence de l’Etat n’a fait que compliquer la situation. Cette commune, située à 90 km au sud-est du chef-lieu de la wilaya, s’étend sur une superficie de 1916 km2 et sa population est de 15 000 habitants. L’Assemblée populaire communale (APC) est composée de 7 membres indépendants et de 2 représentants du FLN. Le président de cette assemblée est loin de faire l’unanimité. La majorité de la population se dit marginalisée et humiliée par son maire, âgé de 67 ans et qui n’a jamais fréquenté l’école. leveur important dans la région, sa fortune a fait de lui un homme incontournable, dont l’arrogance est connue à travers la wilaya. Une quarantaine de citoyens représentant une dizaine de localités de la commune de Selmana se sont déplacés au niveau du siège de la wilaya afin d’interpeller pour la énième fois les autorités compétentes sur la situation qualifiée de grave par la plus grande partie de la population. Manifestation de colère, sit-in, fermeture du siège de l’APC par les citoyens, dépassements, des dizaines de plaintes auprès des autorités locales et de la justice, des commissions d’enquête ont fait couler beaucoup d’encre de la part de la presse locale, dont certains correspondants locaux ont été condamnés à de lourdes peines pour diffamation. Depuis cinq années que le bras de fer population/APC perdure, aucune amélioration de la situation n’a été signalée. Bien au contraire. Excédés, les citoyens, qui demandent le départ du président à la tête de l’assemblée depuis dix-sept ans, multiplient les revendications et comptent aller jusqu’au bout de leur peine.
Pour mieux comprendre cette situation, nous nous rendons sur les lieux avec pour première étape la daïra de Messaâd. A peine arrivés, nous rencontrons le premier problème. Aucun moyen de transport pour se rendre à Selmana. Ni bus ni taxi. Nous apprendrons par la suite que les filles de cette commune ont arrêté leur scolarité en 6e année primaire à cause du manque de transport. Beaucoup de garçons ont également abandonné leurs études pour la même raison. Le CEM le plus proche est à 7 km et le lycée à 10 km. Pendant le trajet, nous engageâmes la conversation avec le chauffeur du taxi clandestin, histoire de se faire une idée sur la région. «Ça va à Selmana ?» Il n’en fallait pas plus pour provoquer la colère du chauffeur. «Ouech men labes, le peuple se meurt chaque jour davantage à cause de la hogra et la misère. Je suis natif de là-bas, Allah yestour quant à l’issue de ce qui se passe.» En arrivant, la vue du paysage, apocalyptique, en disait long sur les souffrances que pouvaient endurer les citoyens de cette commune. Des haouchs construits avec les moyens du bord (argile, pierre, terre glaise et parpaing) occupent un immense terrain rocailleux. La chaleur écrasante et les rues désertes donnent l’impression d’être dans une époque du Moyen-Age. Le siège de l’APC est ouvert, mais désert. L’intérimaire du secrétaire général (en congé) nous accueille dans un bureau étroit et lugubre. Surpris par notre visite inopinée, il voudra savoir ce que nous voulons. «Le président de l’APC est occupé ailleurs. Revenez plus tard.» A ce moment surgit un membre de l’APC. «C’est la bande d’agitateurs qui vous fait venir ! Nous n’avons rien à dire sauf qu’ils sont jaloux de nous. Le maire est quelqu’un de bien et il a fait beaucoup de bien à la commune grâce à ses relations personnelles haut placées», en s’élançant dans une plaidoirie interminable en faveur du président de l’APC. A notre sortie, plusieurs jeunes nous attendent. «Merci de penser à nous. Nous n’avons plus que Dieu pour nous protéger et la presse pour nous exprimer», lancera l’un deux. En moins d’un quart d’heure, toute la population nous rejoint, brandissant des requêtes et des dossiers en criant à l’injustice. La garde communale investit discrètement les lieux que nous quittons afin d’éviter des débordements. Les citoyens tiendront à nous guider. Des hommes âgés, des anciens moudjahidine conduits par leurs représentants (ONM et kasma) et les notables viendront également nous parler des dépassements du maire et de la hogra qu’ils subissent quotidiennement. «C’est un dictateur trop puissant. Aucune autorité ne l’a remis à l’ordre», nous diront les anciens moudjahidine. Dans une modeste demeure, où nous attendaient eau et café, une réunion est improvisée. Les premières plaintes concernent les dernières élections communales. Tous sont persuadés qu’il y a eu fraude avec la complicité de certaines parties qui ont été grassement payées. «Nous nous connaissons tous, car nous sommes presque de la même famille et, par conséquent, nous savons que la grande majorité était contre son élection. Ses frères et ses proches ont fait partie de l’encadrement et l’urne du bureau itinérant a été changée juste après son arrivée à Selmana. Tous nos recours (administration et justice) n’ont pas abouti.» Le deuxième problème évoqué concerne des terres agricoles appartenant à plus de 50 héritiers et qui ont été louées par le président de l’APC à quelques-uns d’entre eux à l’insu de la majorité. Depuis, ceux qui ont été lésés se battent pour récupérer leurs biens. L’affaire est au niveau de la justice depuis 2001. Dans la localité de Dhaïet Ben Toumi, d’autres terres agricoles (les premières se situent à Oum Jief) ont été usurpées par le maire aux héritiers Bouakaz. Les 19 ha ont été transformés en zone de pâturage pour le cheptel du président de l’APC qui a abattu les arbres au préalable. Ce litige est également au niveau de la justice et les héritiers tiennent à récupérer leurs terres par tous les moyens. Les citoyens ont également dénoncé le fait que tous les points d’eau (djoubs, barrages, mares) ont été orientés vers les propriétés agricoles du maire. Sur le terrain, nous avons effectivement constaté une concentration anormale des ouvrages hydrauliques : 8 points d’eau sur une superficie de 10 km2, et la distance d’un point à un autre n’est parfois que de quelques centaines de mètres. Les sites de ces ouvrages ont été choisis et proposés par le maire comme stipulé dans les conventions relatives au développement rural. Le maire n’a jamais associé les riverains à ces projets comme cela est prévu par la loi. Selon nos interlocuteurs qui ajoutent que les terres mises en défens par l’Etat sont devenues la propriété du président de l’APC qui en profite à sa guise. Plus loin, dans la localité d’El Oueldja, une dizaine de puits traditionnels ont été emportés par les crues. Seules trois exploitations ont échappé à la catastrophe, l’érosion ayant balayé tout le reste. L’eau est très rare à Selmana et les énormes tuyaux qui traversent les quartiers pour l’alimentation des foyers et pour l’irrigation sont nombreux. L’électricité est aussi rare. Des milliers d’hectares exploités dans le cadre du développement rural sont dans l’attente de l’électrification dans les localités d’Oum Lougrad, Bordj et Tamdit. A certains endroits, d’énormes câbles électriques traînent à même le sol sur des kilomètres. Le quartier Ezzaouïa est l’un des plus sinistrés. L’oued de Messaâd, où se déversent toutes les eaux usées de la daïra, longe ce quartier qui croule sous les ordures. Deir El Gat est également limitrophe de l’oued. La visite de ces lieux a été extrêmement difficile à cause des odeurs nauséabondes accentuées par une chaleur torride… Le jeune cheikh de la zaouïa Tahiria nous accueillera avec l’hospitalité coutumière de la région. Avec une extrême sagesse et une certaine sérénité, il nous fait part des difficultés quotidiennes des citoyens et des maux qui rongent la région : «Je passe mon temps à calmer les esprits. Mais jusqu’à quand ?» 200 élèves venus de plusieurs wilayas fréquentent cette école coranique qui ne bénéficie d’aucune aide. Les repas sont modestes (des lentilles pour aujourd’hui) et les chambres encore moins : des gourbis en terre enfouis dans le sable… Au cours des années noires, la résistance de la zaouïa fut exemplaire, selon les citoyens et certaines autorités militaires que nous avons rencontrés. Le chef de cette zaouïa a perdu 12 membres de sa famille à la suite d’une incursion terroriste. Sa maison sera bombardée à deux reprises par les heb heb. Les patriotes, dont le chef n’est autre que le cheikh de cette zaouïa, repousseront plusieurs attaques terroristes et récupéreront des armes et des documents, ce qui leur a valu de violentes représailles du groupe terroriste de Mokhtar Belmokhtar dit La’ouar (le borgne)… A la nuit tombée, toute la commune est dans le noir, à part le centre qui reste éclairé par quelques lampes de l’éclairage public. Partout ailleurs, les habitations semblent disparaître dans le noir, englouties dans le néant avec leur misère. Un sentiment d’isolement et d’insécurité plane encore… Tous les citoyens que nous avons rencontrés (des centaines) expliquent cette marginalisation par le fait que le chef-lieu de la commune n’existe que sur le papier. Tous les projets de développement (logements social et rural, structures scolaires, centre de santé, etc.) ont été détournés par leur maire au profit de sa localité d’origine, à savoir El Guehra. Etant donné que cette région n’est pas peuplée (à part les siens) il a trouvé la solution pour justifier l’orientation des projets vers sa localité. Il a incité la population à quitter Selmana en lui offrant logements et travail. De ce fait (le nombre d’habitants devenant plus important dans la localité d’El Guehra), tout sera permis. En visitant cette commune parallèle, la différence par rapport à la commune officielle crève les yeux. Des dizaines de logements ruraux flambant neufs attendent d’éventuels bénéficiaires. Le nombre de logements sociaux est beaucoup plus élevé que dans toutes les autres localités. Les membres et le président de l’APC travaillent dans l’annexe et tous les documents sont délivrés au niveau de cette dernière. Les employés, toujours les mêmes, d’après les témoignages, recrutés dans le cadre du filet social, sont aussi à El Guehra. Le centre de soins est mille fois mieux nanti que la salle de soins de Selmana, qui fonctionne de jour comme de nuit avec un seul infirmier, alors que le médecin habite et travaille au niveau du centre. Une nouvelle agence postale vient d’être réalisée et le parc de la commune a été transféré à côté de l’annexe. Le parc de Selmana, quant à lui, a été cédé à un particulier qui l’a transformé en jardin potager…

«analphabète et fier de l’être»

L’entretien avec le présidant de l’APC de Selmana durera plus de trois heures tant la communication avec lui n’est pas évidente. Nous serons à maintes reprises interrompus par les deux membres de l’APC qui devaient forcément assister à l’entretien afin de venir à la rescousse de leur président. Ce dernier commencera par son itinéraire «politique» : «J’ai été planton dans la daïra de Messaâd pendant des années en militant dans les rangs du FLN. J’ai été membre de l’Assemblée populaire nationale de Selmana. Ensuite, j’ai décidé d’être à la tête de l’APC ; je le suis depuis dix-sept ans.» Son attachement à l’ex-président irakien, il le manifestera en toute fierté : «J’ai prénommé mon fils comme lui.» En ajoutant : «Je souhaite faire comme lui, car c’est un homme qui a des principes. J’ai sa fermeté et avec moi ça passe ou ça casse.» Et Selmana ? «Ils (?) sont jaloux de moi, car Dieu m’a tout donné. Ils ne veulent pas comprendre (les citoyens de Selmana) que el aâti Rabi, et s’ils pensent que je vais abandonner le pouvoir, ils se leurrent. Dans tous les pays du monde, les élections sont une bataille. J’ai gagné el koursi, j’y reste. Ici c’est moi, Bouteflika. Je suis l’Etat.» A la question de savoir pourquoi le chef-lieu de la commune a été déserté par une partie de la population, il répondra avec un sourire narquois : «Parce qu’elle m’aime et compte sur moi.» Un élu intervient : «C’est aussi parce que la population est plus proche du chef-lieu de daïra. Nous sommes à 3 km de Messaâd, alors que Selmana est à 7 km plus au sud.» Il enchaînera : «Aucun projet n’a été détourné. Il y a une commission qui décide de la répartition par rapport au nombre d’habitants. Il se trouve que la localité d’El Guehra compte le plus grand nombre.» A propos de l’affaire des héritiers des terres agricoles d’Oum Jief, le maire répondra très à l’aise : «J’ai loué avec mon argent. Les problèmes entre héritiers ne me concernent guère. D’ailleurs, l’un d’eux a été condamné à une amende de 30 millions de centimes pour m’avoir poursuivi en justice.» «Et les héritiers Bouak ?» Suite à notre question, un élu s’énerve : «Vous n’êtes pas la police !» Le président de l’APC répondra en faisant signe à son conseiller de se calmer : «C’est une longue histoire, mais je vais être bref. Un des nôtres a été assassiné il y a très longtemps de cela. Il fallait usurper ces terres. Par la suite, j’ai fait des recherches au cadastre. Il s’est avéré que ces terres agricoles nous appartenaient.» Mais pourquoi avez-vous abattu les arbres dans cette région ? La réponse est aussi simple : «C’est le chef de cabinet et le protocole du wali qui m’avaient instruit pour le faire afin que nous puissions dresser une immense kheima pour recevoir le chef de gouvernement, et les arbres nous gênaient. Benflis n’est certes pas venu, mais, depuis, les arbres ont repoussé. Mais au fait où est le problème ?» A propos de la concentration des puits d’eau sur ses propriétés, il dira : «Je ne suis pas technicien en hydraulique, posez la question à ceux qui ont réalisé les ouvrages.» Sur les problèmes dénoncés par les habitants de Selmana, il lancera, visiblement déstabilisé : «J’ai fait tout ce qu’il fallait faire. S’ils ne sont pas contents, c’est tant pis.» Le chef de daïra de Messaâd nous informera qu’il n’était pas au courant du déplacement des représentants des neuf localités au niveau du siège de la wilaya : «Je l’ai appris par la presse.» Concernant les litiges relatifs aux terres agricoles, il nous dira qu’il ne connaissait pas ces dossiers, «et je ne veux pas les connaître», ajoutera-t-il. A propos des câbles électriques qui présentent un danger permanent, le chef de daïra fera endosser la responsabilité à Sonelgaz. A propos du problème du transport, il nous expliquera que c’est un problème qui se pose à beaucoup d’autres communes. L’électrification rurale a été proposée pour son inscription dans le programme habituel et le médecin sera installé dès l’obtention des postes budgétaires qui seront alloués au secteur sanitaire de Messaâd. Concernant «les détournements des projets en faveur de la localité d’origine du président de l’APC», le chef de la daïra de Messaâd soutiendra l’explication des élus : «En effet, les projets de développement sont soumis au comité technique de daïra qui opte pour la répartition suivant les données économiques, sociologiques et démographiques.» En quittant Selmana après deux jours, les habitants de cette commune nous diront : «Votre séjour est trop court. Il faudrait mille et un jours pour comprendre les dessous de cette région.» Loin des chiffres et des termes techniques, Selmana apparaît comme étant une fausse commune avec des milliers de morts vivants…


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