Le développement otage de la bureaucratie locale | El Watan
toggle menu
mercredi, 16 octobre, 2019
  • thumbnail of elwatan20191016





Le développement otage de la bureaucratie locale

20 avril 2015 à 10 h 00 min

C’est du moins ce que résument les témoignages recueillis auprès des acteurs économiques de la région. Ces derniers évoquent à l’unanimité la bureaucratie administrative qui freine l’investissement et le retard dans la réalisation des zones industrielles et des zones d’activité. Ce qui a engendré d’importants retards dans le développement socio-économique au niveau de cette région frondeuse. Une situation qui a poussé bon nombre d’investisseurs à aller s’installer ailleurs qu’en Kabylie,  là où les conditions sont plus attractives. Même les villages se sont vidés de leurs populations.

Faute de perspectives d’avenir, les jeunes, une fois les études achevées, cherchent à émigrer vers l’Europe et l’Amérique, ou à défaut vers d’autres wilayas. Cette migration forcée n’a fait que dépeupler des villages entiers et par ricochet faire baisser le taux de natalité. D’où, d’ailleurs, la fermeture de nombreuses écoles primaires dans la région. Rien qu’à Tizi Ouzou, on a recensé pour la rentrée scolaire 2014-2015, la fermeture de 49 écoles sur les 651 pour manque d’élèves inscrits. Cela pour illustrer l’ampleur de l’impact des retards du développement sur la région.

Une  région  caractérisée globalement,  en sus de l’exode rural, du chômage et des migrations importantes par la fragilité de sa base économique : une vocation agricole contrariée (par de nombreux facteurs) et un tissu industriel dominé par les entreprises de petite taille. Le tout couronné par de nombreuses entraves en réponse aux tentatives de création de richesses.

Certes, il y a eu au cours de ces dernières années une accélération nette des créations d’entreprises, une diversification des activités avec l’apparition d’activités technologiquement complexes, et l’émergence de nouveaux types d’entreprises, notamment à Béjaïa et Tizi Ouzou, mais les investisseurs se disent confrontés à d’innombrables difficultés. Vient en premier lieu l’épineux problème du foncier industriel, ensuite les oppositions des citoyens à l’implantation de certains projets, et surtout celui de l’insécurité. D’où la recherche de se développer en dehors de ces wilayas.

Foncier industriel, principale difficulté

«Notre wilaya a connu des turbulences et des difficultés qui ont fait d’elle une région stigmatisée, où l’investissement n’est pas attractif. De nombreux investisseurs sont partis ailleurs. Rien n’a été fait pour les faire revenir en Kabylie», a indiqué récemment dans ce cadre le président de la chambre de commerce et d’industrie de la wilaya de Tizi Ouzou, Ameziane Medjkouh.

D’autres pensent aussi à délocaliser, comme c’est le cas de A. Yaker d’Aures Emballage (une entreprise spécialisée dans l’impression et l’édition) qui nous dira : «Je ne vous cache pas que face à tous ces problèmes, je pense  déjà à m’installer à Blida.» Et de poursuivre : «En plus de l’insécurité, les zones d’activité sont à l’abandon. Beaucoup d’investisseurs sont partis ailleurs  et les autorités  locales ne font rien pour les retenir.» Pou M.Yaker, le principal blocage reste le foncier qui est attribué, selon lui, aux chômeurs face aux mouvements de protestation, mais pas à ceux qui veulent sérieusement investir. «C’est un problème propre à la Kabylie.

D’ailleurs, précisera-t-il, 50 à 60% des terrains sont inoccupés.» D’où l’importance des dossiers bloqués au niveau du Calpiref. A ce sujet, selon le président de l’APW, Hocine Haroun, près de 300 dossiers attendent l’aval du Calpiref pour lancer leurs projets. M.Yaker nous donnera l’exemple de la zone industrielle de Draâ Benkhedda «complètement abondonnée» et loin de répondre aux normes notamment en matière de viabilisation. «C’est à croire qu’on veut punir cette région», conclura-t-il.

Un avis partagé par Abdessalem Abdennour, qui  rappelle : «Après l’avènement du soulèvement du 20 avril et pour ‘‘punir’’ la Kabylie de s’être de nouveau opposée au pouvoir central, celui-ci a retiré et annulé plusieurs projets d’envergure prévus au nouveau plan quinquennal de 1980/1985.» Pour sujet d’exemple, il citera quelques secteurs visibles tels que la construction du barrage de Taksebt, deux briqueteries, l’aménagement et le prolongement de la voie ferrée vers Oued Aïssi et les deux rocades nord et sud qui devaient contourner la ville de Tizi Ouzou. «Ces projets ont tout simplement été suspendus durant plus de 20 ans», notera notre militant.

Hacène Guechida, apiculteur à Larbaâ Nath Irathen, abonde dans le même sens : «La Kabylie est l’une des régions les plus difficiles sur le plan bureaucratique. L’administration n’accorde aucune importance aux objectifs macroéconomiques de l’investissement. Je dirais simplement que l’administration est là juste pour bloquer, alors que la région fait déjà face à d’autres problèmes, comme le relief montagneux», regrettera-t-il rappelant qu’ailleurs il y a des facilitations pour l’investissement.

«Nous avons remarqué que les lois sont strictement appliquées en Kabylie. Qu’on fasse de même dans toutes les wilayas. Mais c’est clair, on veut qu’il y ait des déséquilibres. Preuve en est, ce n’est que cette année qu’on a lancé le projet de la pénétrante de l’autoroute Est-Ouest», poursuivra  notre apiculteur.

Pour sa part, Saoudi B, oléiculteur de la wilaya de Bouira, s’interroge sur les raisons qui bloquent l’octroi de crédits de campagnes aux oléiculteurs, contrairement à ce qui se fait dans d’autres filières agricoles. «90% de la production nationale d’huile d’olive est concentrée en Kabylie, mais aucune aide n’est accordée aux producteurs durant les campagnes», constatera-t-il. Une manière de rappeler que l’agriculture de montagne est abandonnée. Un point que ne manquera pas de relever Abdennour Abdessalem, militant de la cause amazighe. «Aucune initiative d’envergure n’a été engagée en matière de développement de l’agriculture de montagne, malgré le fait que le territoire de la Kabylie est composé à 80% de zones montagneuses», rappellera-t-il.

Du côté de Béjaïa, l’on évoque également le problème du foncier. Ifri Boudjemaâ, à la tête d’un groupe de 14 entreprises, estime qu’en dépit du potentiel existant en ressources humaines dans la région, le manque d’assiettes foncières bloque de nombreux projets. «14 ans après avril 2001, il n’y a rien de nouveau en matière d’accompagnement des investisseurs», fera-t-il remarquer citant l’exemple de la zone industrielle de Béni Mansour (à la frontière entre Béjaïa et Bouira) sur 400 hectares en attente depuis plus de 10 ans.

Ifri, qui s’apprête à lancer le premier complexe de plats cuisinés bio à Bouira, aurait souhaité rester dans la wilaya de Béjaïa. Mais, faute de terrains, il y a eu ce départ vers Bouira. Pour rappel, cette question a été soulevée à maintes reprises par la chambre de commerce et d’industrie (CCI) Soummam. Le président de cette chambre a, dans une lettre adressée  au wali de Béjaïa, indiqué que beaucoup de projets risquent d’être ajournés ou d’être délocalisés dans des wilayas où le problème de la rareté du foncier ne se pose pas.

Citons par ailleurs le cas des industriels d’Akbou qui font face, quotidiennement, au problème de la saturation du réseau routier. «Les pertes sont importantes», nous confiera à ce sujet un responsable d’une entreprise de production d’eaux embouteillées. «Nous perdons de grandes quantités de lait collectées auprès des agriculteurs en raison des bouchons interminables», reconnaîtra pour sa part un représentant de la société Soummam (produits laitiers). Comme pour rappeler l’ampleur des difficultés auxquelles font face les investisseurs de la région.

Une succession de restrictions budgétaires

Analysant le dossier du foncier, Abdessalem Abdennour dira : «Il est vrai que l’essentiel des espaces en Kabylie est loti en propriétés privées, d’où la réelle difficulté pour les industriels d’investir.» «Cependant, poursuivra-t-il, il fut un temps où l’Etat pouvait d’autorité et d’utilité publique réserver des assiettes de terrains pour l’investissement, comme cela a été réalisé dans d’autres wilayas, ce qui n’a pas été fait en Kabylie.

La problématique des lourdeurs administratives comme frein à tout développement est en effet malheureusement une application générale dans tout le pays, mais avec cette particularité stricte dans le respect de l’application des lois et règlements en Kabylie qui se faisait souvent avec zèle», notera-t-il dans le même sillage. Ce qui a fragilisé, selon lui, «davantage une situation déjà moribonde». Mais les choses commencent à bouger en dépit des obstacles. «Il y a une véritable amorce de développement de la région dans plusieurs secteurs», observe Abdessalem Abdennour selon lequel le secteur le plus touché par cet «abandon politique» depuis 1962 est l’habitat.

Jusqu’à 2007, plus de 95% du cadre bâti dans la région était le résultat des individus et non celui de l’Etat. «Sur ce point précis, la Kabylie a procuré, malgré elle et plus que tout autre, de sérieuses économies pour le budget de l’Etat en matière de logements. C’est dire que la Kabylie a été doublement victime d’une succession de restrictions budgétaires pour des raisons politiques bien connues», conclura-t-il. A la lumière de tous ces éléments, peut-on réellement parler d’exception kabyle en matière de retard de développement ?

Si les acteurs locaux entre opérateurs économiques, représentants du mouvement associatif et élus, certains experts estiment que c’est difficile de trancher sur cette question, Ahmed Bouguermouh, enseignant à l’université de  Tizi Ouzou et spécialiste en développement local dira  : «Je ne vois pas d’exception kabyle vraiment affirmée. Il y a une spécificité kabyle, comme il y a une spécificité oranaise, mozabite, constantinoise, soufie…

S’il fallait absolument définir une spécificité kabyle, il faudrait peut-être la rechercher au niveau de la ressource humaine : esprit industrieux, entrepreneurial, savoir-faire liés à la tradition, ouverture d’esprit… mais là on entre dans le non-scientifique et le hasardeux! L’intérêt, ici, est que ce sont justement ces qualités qui font le développement local ailleurs dans le monde.»
M. Bouguermouh relèvera toutefois une aptitude de la région à accéder au développement. «Mais, précisera-t-il, encore faudrait-il qu’il y ait des acteurs pour valoriser ces ressources. Et là, aussi bien du côté des acteurs publics, privés ou sociétaux, il faut bien reconnaître que c’est le désert.»

 


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!