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«Si rien n’est fait, dans cinq ans ce sera plus grave»

19 janvier 2012 à 1 h 00 min

– Monsieur Bourouina, vous qui avez été pendant longtemps cadre dans le secteur de l’éducation, que pensez-vous de l’école algérienne d’aujourd’hui, de ses insuffisances et de ses points positifs s’il y en a ?

Vous savez, l’artisan du succès de la mission de l’école est l’enseignant. Le problème central dont souffre l’école algérienne est lié à l’encadrement. C’est un problème qui n’est pas lié aux aspects quantitatifs. La question est réglée avec la démocratisation de l’enseignement et avec la multiplication des centres universitaires sur l’ensemble du territoire. Quant à la qualité, aussi bien en ce qui concerne la qualification académique, c’est-à-dire la maîtrise des disciplines enseignées, qu’en ce qui concerne l’art de former, la situation n’est pas bonne. Enseigner est un métier, un véritable métier. Et nos enseignants manquent de professionnalisation et de professionnalisme.

 

– A votre avis, à quoi cette situation est-elle due ? Est-ce la faute aux enseignants ? Est-ce la faute des responsables en charge de l’éducation nationale ?

Ce n’est la faute à personne, ce n’est ni celle des autorités ni celle des enseignants.

– C’est la faute à qui, alors ?

A l’explosion démographique. En plus, il suffit de voir le taux de l’analphabétisme à l’indépendance : il y avait 85% d’analphabètes. Cela veut dire qu’il n’y avait que 15% d’Algériens qui étaient alphabétisés. Au lendemain de l’indépendance, les statistiques montraient que le nombre d’élèves, à cette époque-là, était de 860 000. Nous en sommes à plus de 8 millions. Il y a eu des efforts des politiques publiques en direction de l’éducation. On ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir construit suffisamment.  


– Alors, à quoi est dû l’échec de l’école ?

C’est une question de formation des enseignants. On a souvent cru qu’en élevant le niveau de qualification, on améliorait la qualité de l’enseignement dispensé. C’est faux. C’est quelqu’un qui a passé 46 ans dans l’éducation qui vous le dit. On a vu des moniteurs, au lendemain de l’indépendance, avec le niveau de certificat d’études, recrutés et formés «à la cocotte-minute», mis dans les classes en face d’effectifs pléthoriques, 45 à 50 élèves. Ils se sont débrouillés et ont formé des générations.  

– Pourquoi en est-on arrivé là ?

Le problème est que l’on a considéré, pendant très longtemps, certains jusqu’à présent, que la qualification universitaire suffisait. Le licencié a encore besoin de formation, d’adaptation au poste de travail, de formation initiale au métier d’enseigner. Les enseignants sont recrutés par voie de concours.

– Justement, l’école n’est-elle pas victime de cette politique ?

C’est l’évolution du système qui a voulu cela. La formation des enseignants, en Algérie, a fluctué depuis le système de l’école normale qui existait à l’époque coloniale et dont nous avons hérité à l’indépendance. Nous l’avons développé en y adjoignant des écoles normales d’instructeurs. A l’époque, il n’y avait pas de bacheliers. On prenait des élèves avec le niveau du BEPC de cette période ou avec le brevet élémentaire, on les formait dans ces écoles pour leur donner le savoir-faire, comment enseigner, comment établir la relation maître-élève, comment gérer la pratique de la classe, comment préparer ses cours, comment les planifier sur un trimestre, sur toute l’année. Tout cela s’apprend ! Disons que l’enseignant à qui l’on remet une affection, aujourd’hui, pour qu’il rejoigne une école, ne sait pas tout cela. Cependant, il y a des wilayas ou des régions, où était déjà implantée une école normale, et là où il y en avait une, il y a forcément un noyau de pédagogues et une tradition de formation des enseignants.  


 
– Donc, pour vous, le problème central est l’enseignant ?

Je vous le redis encore une fois, le problème central, le problème vital est celui de l’enseignant. C’est celui de la formation professionnelle de l’enseignant. La formation pédagogique de l’enseignant. L’inculcation des savoir-faire élémentaires qu’il ne maîtrise pas.  

– La question des programmes chargés revient à chaque fois ; elle est considérée comme étant l’une des raisons de l’échec scolaire…

Il n’y a pas de programmes légers et il n’y a pas de programmes trop chargés. Les programmes ne font que recenser l’ensemble des connaissances que les élèves sont censés maîtriser au cours d’un cycle d’études déterminé, que ce soit une année scolaire ou un niveau d’enseignement. On ne peut pas parler de la charge des contenus qui sont universels. Prenez les programmes des mathématiques et comparez-les à ceux de l’ensemble des pays de la planète, vous allez trouver que ce sont les mêmes programmes. Là, c’est du point de vue notionnel. La différence est dans la présentation et dans l’orientation méthodologique.

– Une question sur l’enseignement en général et celui des langues en particulier : l’enseignement élémentaire, lire, écrire et compter, l’école éprouve du mal à accomplir cette tâche…

Lire, écrire et compter sont les fondamentaux de l’éducation.

Pour l’apprentissage des langues, les résultats, comme vous le savez, sont catastrophiques. Serait-ce un problème d’approche ?
Au niveau de la commission nationale des programmes, ils ont adopté l’approche par les compétences. Pour les langues c’est très simple : il y a quatre compétences qu’on ne cesse de développer depuis la première année primaire jusqu’au baccalauréat et, plus encore, jusqu’à la licence de langue. On ne fait que continuer à développer ces quatre compétences.
La première est d’avoir la capacité d’entendre et de comprendre un message, une information. La deuxième, c’est la capacité de lire et de comprendre. Ces deux compétences sont passives parce que vous n’avez pas d’effort à fournir pour entendre. Le son vient à votre oreille. Les deux autres, qui sont actives, c’est parler et se faire comprendre, écrire et se faire comprendre. Les programmes sont basés sur ces quatre compétences ; l’entraînement en classe est bâti sur celles-ci. Sauf si l’enseignant n’a pas conscience du fait que l’architecture de son programme repose sur ces quatre piliers.

– Si ce n’est ni la méthode d’enseignement ni les programmes qui posent problème, c’est quoi alors ?

Là il y a une incompréhension. Si vous parlez de la méthode tracée par la commission nationale des programmes c’est une chose, si vous me parlez de la méthode d’enseigner, c’est une autre chose.

– Il y a une différence ?

Bien sûr qu’il y a une différence. On dit à l’enseignant comment il faut faire, il essaie de s’imprégner de ce « comment il faut faire » et il l’applique. A quel degré a-t-il compris ? A quel degré est-il capable de respecter les consignes ? C’est une autre histoire. C’est pour cette raison que je dis que le point focal du succès ou de l’échec d’un système éducatif, c’est la formation de l’enseignant. Si on avait formé l’enseignant à l’art d’enseigner, s’il avait été quelque peu initié grâce à un contact avec une autorité pédagogique, avec un inspecteur, un ancien collègue, il n’y aurait pas de dégâts, même s’il n’est pas très efficace. Malheureusement, nous avons des gens qui font des dégâts parce qu’ils n’ont jamais été initiés à la manière de conduire une classe.

Je comprends les parents d’élèves, ceux qui se plaignent de la manière dont réagissent leurs enfants à leur contact avec l’école. Le premier contact, en première année. Les élèves qui ont fait le préscolaire, à la rigueur, arrivent à suivre, les autres moins. Un enseignement préscolaire auquel des pays comme le nôtre n’accordent pas une grande importance. Des études scientifiques démontrent que les enfants qui ont fait le préscolaire, qui ont bénéficié d’activités d’éveil dès la première enfance, c’est-à-dire entre trois et six ans, sont ceux qui réussissent le plus dans leurs études ultérieures, y compris les études universitaires. On se dit : comment cela est-il possible ? Il y a l’effet cumulatif.  Encore mieux : un prix Nobel d’économie a dit que la participation aux programmes d’éveil et d’éducation dans la petite enfance contribuent à diminuer la criminalité dans le monde adulte.   

– Pourquoi le préscolaire n’est-il pas obligatoire chez nous ?   

Il me semble que c’est en raison des incidences financières de cet enseignement.

– Mais il y a une sorte d’école à deux vitesses…  

Vous savez, il faut que le feu vert soit donné par la puissance publique (l’Etat, le gouvernement). La loi est claire à ce sujet : elle définit l’éducation préscolaire et prévoit que l’éducation préparatoire, c’est-à-dire la dernière année du préscolaire, de 5 ans à 6 ans, soit généralisée progressivement. En principe, on devrait la voir concrétisée d’après la programmation du ministère de l’Education nationale. Mais ce n’est pas le cas. Aussi faut-il comprendre que le ministère ne peut défoncer un portail blindé lorsqu’au niveau de la puissance publique, on dit : «On ne peut pas». En vérité, on ne sait pas quoi faire de nos richesses. Cet enseignement n’est pas encore généralisé ; ce qui se fait actuellement est insuffisant parce qu’on ne s’intéresse qu’à la troisième année préparatoire. Voilà une faille qu’un ministère seul ne peut pas régler.


 
– Revenons à la méthode d’approche par les compétences qui est aujourd’hui en vigueur dans l’enseignement ; elle est critiquée dans les pays mêmes où elle a été initiée… Pour ses détracteurs, cette méthode néglige les savoirs et les connaissances. Comment a-t-on pensé à en faire usage dans l’école algérienne ?

Beaucoup critiquée même. Il y a des effets de mode. Quand ils ont appris qu’une nouvelle approche avait été mise au point, ils s’y sont agrippés tout de suite. On a encensé cette méthode et on a cru trouver la clé pour résoudre tous les problèmes de l’Algérie. La gestation a commencé au début des années 2000. En 2003, il y a eu la première mise en œuvre des programmes de la première année primaire et de la première année moyenne avec l’approche par les compétences. Et chaque année, on avançait dans la mise en place des nouveaux programmes basés sur l’approche par les compétences. Les partisans de cette approche, en Occident, avaient déjà réussi à l’implanter dans un certain nombre de pays africains. Et lorsqu’ils l’ont fait au Maroc et en Tunisie, les Algériens ont dû se dire pourquoi pas nous aussi. Normalement, même en s’y engageant, ce n’est pas catastrophique parce que les méthodes évoluent. Et quelle que soit l’évolution, on retrouve la trame. Chez nous, ceux qui ont mis en œuvre cette méthode ont coupé la trame en disant qu’avec l’approche par les objectifs, on était à côté de la plaque ! Et puis, le mot compétent est un mot magique. Même les parents d’élèves étaient séduits par l’approche. Il n’y aura pas d’échec. L’approche par les compétences a été conçue par Noël Chomsky, un sociolinguiste du Massachusetts Institute of Technology. C’est lui qui a mis au point la dichotomie en linguistique, la dichotomie compétence-performance. Ceux qui se sont embarqués sur ce modèle pour faire l’approche par les compétences à des fins d’enseignement ou de formation se sont dit c’est formidable : d’un côté on a la compétence, de l’autre on a la performance, donc on va augmenter la productivité et le rendement des usines ! Ce sont donc les Etats-Unis qui ont été les premiers à transposer l’approche par les compétences dans le domaine de l’enseignement. Mais, très pragmatiques, ils ne l’ont expérimentée que dans un nombre réduit de classes avec un nombre limité d’élèves. Après évaluation, les résultats ont été significatifs : ceux qui étaient censés devenir compétents étaient les moins capables. Le verdict n’a pas tardé à tomber : au bout d’un certain temps, les Américains ont abandonné cette méthode. Chez nous, on s’est précipité à l’appliquer et à la généraliser dès le début. On ne peut pas parler de compétences si, au préalable, il n’y a pas les connaissances.   


 
– Mais a-t-on conscience des résultats que cela donne ? Certains craignent l’existence d’un plan diabolique pour détruire l’école…

Effectivement. Personne n’a été formé à l’approche par les compétences. Les inspecteurs qui n’ont été formés à aucune approche, eux aussi, disent aux enseignants : faites comme vous savez faire. Le fond du problème est que les enseignants sont recrutés directement par voie de concours. Si c’est une politique délibérée, il est évident qu’elle vise à former des abrutis. Mais je ne le pense pas. C’est un dysfonctionnement qui a existé dans l’histoire du système éducatif algérien en matière de formation des enseignants. Les ITE n’existent plus. La formation des enseignants est déterminante pour l’efficacité du système éducatif ; elle en est la pierre angulaire. On a pensé que le niveau allait être relevé avec le niveau de qualification. Quand on parle de pédagogie, on vous répond : épargnez-nous votre philosophie ! C’est là le langage tenu à l’éducation et c’est la raison qui a fait qu’on est arrivé à ce point presque de non-retour. Ce ne sont pas les mathématiques ou les langues qu’il faut leur enseigner ; il faut leur inculquer comment enseigner les mathématiques et les langues.

– Mais dans le cas ou à l’origine déjà, il n’y avait pas de maîtrise de ces matières…

C’est kafkaïen. C’est absurde.

On dit que les enseignants qui arrivent dans les écoles, aujourd’hui, appartiennent en partie à cette même école qui a échoué…   
Il y a toujours ceux qui appartiennent à l’ancienne génération. Mais effectivement, ils commencent à arriver. Je vais vous dire, avec le système LMD, si rien n’est fait pour la formation des enseignants, dans cinq ans la situation sera plus grave.  


 
– Quelle est la solution à la problématique de l’école algérienne, à votre avis ?

C’est de faire un vaste programme de formation pour les enseignants en cours d’emploi. De mettre en place un dispositif de formation en cours d’emploi – obligatoire et non pas optionnel – pour l’enseignant afin qu’il soit efficace dans sa classe.

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