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Rachid Tlemçani : «L’Algérie pouvait prendre une autre destinée en 1988»

11 janvier 2012 à 1 h 00 min

– Comment analysez-vous l’arrêt du processus électoral, vingt ans après ?

Pour analyser l’arrêt du processus électoral, il faut impérativement revenir à la crise du système du parti unique dont le dénouement fut paradoxalement l’éruption des émeutes, le 5 octobre 1988.
Ces émeutes ont engendré, à leur tour, une autre forme de crise de légitimité de l’Etat sécuritaire qui perdure jusqu’au jour d’aujourd’hui. Octobre 1988 fut donc un événement complexe, où interféraient à la fois une crise sociétale multiforme et une crise politique émaillée d’une lutte féroce dans les appareils étatiques. L’Algérie pouvait en effet prendre une autre destinée en 1988, comme ce fut le cas par ailleurs au lendemain de l’indépendance nationale, lorsque les militaires ont renversé le GPRA.
Ce coup d’Etat a fait basculer le pays dans l’autoritarisme que le pouvoir prétorien a consolidé en modernisant ses institutions. En 1988, l’Algérie a raté sa rencontre avec la modernité, comme c’est le cas encore en 1999 et en 2012.  L’histoire de l’Algérie contemporaine se résume en une  série de coups de force. Aujourd’hui, il y a un consensus sur les tenants et les aboutissants de ces émeutes. Il est nécessaire de souligner qu’il y avait deux grands courants : les tenants de l’économie administrée et ceux de l’infitah, économiquement et, idéologiquement, les islamo-baasistes et les militaro-démocrates. Selon toute vraisemblance, c’est le courant des réformateurs qui a remporté la guerre puisqu’il a permis l’éclosion du «printemps algérien».

Mais il n’a pas remporté la bataille finale puisque le populisme a repris les leviers de commande ces dernières années. On a eu l’impression, durant cette période, que les Algériens étaient emportés par une grande vague de liberté, sans commune mesure dans les pays arabes. Le ras-le-bol des Algériens était général à l’égard de tout ce qui pouvait représenter l’autorité publique et ses institutions politiques. La société tout entière était en effervescence, en mouvement. Dans la mêlée, la légalisation de l’islamisme politique sous la direction du FIS est passée presque inaperçue. Les islamistes n’ont jamais caché pourtant leur projet de société.
La démocratie qui leur a donné naissance est perçue comme «kofr». Dans un tel contexte marqué par une grande confusion et un chaos organisé, il était prématuré d’organiser des élections démocratiques. Une période de maturation politique était nécessaire avant de s’engager dans une autre aventure. Cette période était indispensable, particulièrement aux groupes politiques ne recevant pas d’aide extérieure. Dans une telle situation, le FIS a réussi à manipuler le slogan «L’islam est la solution» à la hogra. A cela, il faudrait ajouter deux facteurs d’ordre technique qui ont favorisé la victoire de l’islamisme radical, le découpage électoral et la loi électorale. Les dérives autoritaires devenaient ainsi inéluctables. La victoire islamiste n’était pas donc une surprise. Le pouvoir prétorien et ses réseaux dans la société civile, déconnectés de la réalité sociologique, ont préféré faire confiance aux sondages-maison en organisant les législatives de 1991.


– Le scrutin communal, une année avant, ne laissait pourtant aucun doute quant à une seconde victoire des islamistes.
Après toutes ces années, le débat sur cette période est-il réellement ouvert ?   

Le débat sur cette période n’est pas encore ouvert, malheureusement. Aucun dossier sensible n’a fait l’objet d’un débat national sous le prétexte que la société n’est pas encore mûre…
Ce débat ne risque pas d’être ouvert de sitôt au regard de la publication des nouvelles lois, notamment sur les ONG et l’information, régissant le nouvel ordre sécuritaire en gestation. Au lieu de s’ouvrir en préparant une sortie honorable, le pouvoir en fin de règne s’est recroquevillé sur lui-même en hissant une muraille sécuritaire.


– Dans le contexte des révolutions arabes, quand on parle des islamistes, on cite souvent l’Algérie comme exemple à ne pas suivre. Etes-vous du même avis ?

Contre toute attente, le Printemps arabe a propulsé les islamistes au pouvoir en Tunisie, en Egypte, en Libye et probablement en Algérie. Très étrange, cette situation révolutionnaire, soutenue par l’opinion internationale, a donné un nouveau souffle au discours anti-impérialiste des années 1960 et 1970, un discours qui a justifié toutes les dérives autoritaires dans les pays arabes. Chaque cas est pourtant bien spécifique. Par exemple, les élections législatives égyptiennes ont été organisées dans un contexte similaire à plus d’un titre à celui de l’Algérie 1991.

Là s’arrête la comparaison. Les militaires, sous la direction du Conseil suprême des forces armées (CSFA), se sont même opposés à «la place Tahrir» qui a continué, après la chute du raïs Moubarak, de revendiquer la fin de «l’Etat moukhabarate». Sans surprise, les islamistes ont remporté une grande victoire électorale consacrant la première étape de la révolution. L’expression «Etat contre société» prend tout son sens en Egypte. Une armée de plus d’un million de personnes ayant privatisé plus de 20% du PIB n’est pas prête à regagner du jour au lendemain ses baraquements. L’alliance avec les islamistes, la force politique la mieux organisée, s’est avérée indispensable pour se maintenir au pouvoir. La relation entre les militaires et les islamistes a de tout temps évolué en dents de scie en fonction des luttes démocratiques.


– Le cas tunisien est-il vraiment différent du cas égyptien ?

Le cas tunisien n’est pas vraiment différent sociologiquement du cas égyptien. Les islamistes tunisiens ont mené une lutte sur plusieurs fronts contre le régime policier de Ben Ali depuis plus de 20 ans. Ils sont perçus comme «clean», ils ne sont pas associés à la crise actuelle.
Ils ont gagné une grande crédibilité au sein de l’opinion publique. Lors de la campagne électorale, Ennahda a fait preuve non seulement d’une organisation solide, mais aussi d’une grande capacité de mobilisation. Les islamistes se sont trouvés pratiquement seuls sur le terrain lors de la campagne électorale. Si les islamistes bénéficient d’un électorat fidèle et discipliné, tel n’est pas le cas des «formations démocrates» dont les sympathisants figurent parmi les non-inscrits. Mais sans le soutien financier des Etats du Golfe, il aurait été très difficile aux islamistes, tant tunisiens qu’égyptiens, de mener de grandes campagnes électorales de type américain. Par contre, le cas marocain est différent et proche du cas algérien. Le roi Mohammed VI a invité les islamistes modérés à faire partie du jeu politique du makhzen. Vainqueur des dernières législatives, le Parti de la justice et du développement (PJD) ne conteste pas l’institution royale, encore moins le statut de «commandeur des croyants» du souverain, à la différence du parti Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance). L’islamisme institutionnalisé est bien encadré au Maroc, sa victoire électorale n’a aucun impact dans la prise des grandes décisions du pays.


– A l’aune des élections législatives, le spectre islamiste est encore agité. Pensez-vous, comme cela se dit, que les partis islamistes peuvent avoir la majorité dans la prochaine Assemblée ?

Je pense qu’un scénario islamiste est en préparation, d’autant plus qu’il bénéficie du soutien des partenaires commerciaux. L’amputation de la main pour un vol et la flagellation de la femme adultère ne dérangeraient en rien la communauté des affaires. Bien au contraire, les islamistes au pouvoir, sans aucun programme économique précis, renforceront les mécanismes de l’économie de bazar. Les luttes de sérail se résument actuellement à l’habillage de cette assemblée mosaïque. Sera-t-elle habillée d’un burnous, d’un costume en alpaga ou d’une tenue soudanaise ? La prochaine législature passera le plus clair de ses sessions à palabrer sur les questions culturelles, identitaires et des mœurs relevant de la vie privée des citoyens. Il serait probablement question de créer une police des mœurs pour compléter la professionnalisation des forces de sécurité. Toutes les grandes décisions, du code de la famille jusqu’aux dernières décisions politiques en passant par les codes communal et de wilaya, véhiculent une implacable logique sécuritaire au détriment de la promotion de la citoyenneté. Le régime a tout fait pour que les conditions sociales et économiques nécessaires à l’avènement d’un ordre ouvertement islamiste envahissent tous les espaces de la sphère publique. Une islamisation rampante et sournoise a été mise en œuvre depuis les années 1980. La tendance lourde, au sein du pouvoir, est déjà islamiste dans le sens qu’il est foncièrement conservateur. Tout a été islamisé. Que reste-t-il donc ? Quelques débits de boissons alcoolisés et des jupes longues !


– La victoire électorale des islamistes est-elle inéluctable ?

Pour répondre à cette question sans grand enjeu à mon sens, il ne me semble pas que la décision finale n’a pas été prise quant au nombre d’islamistes devant siéger au sein de la nouvelle Assemblée.
Il y a encore des tiraillements et des luttes, à géométrie variable, entre les différents clans et les groupes de pression régulant l’import-import. D’ici la tenue de ce scrutin, je crains qu’AQMI relance ses actes terroristes pour influencer les résultats.


– La présidence de la République sera-t-elle en mesure d’imposer ses candidats appartenant à l’islam traditionnel par opposition à l’islam de bazar ?

Ce qui est nouveau, c’est que le président de la République, ayant activé durant ses mandats le réseau des zaouïas représentant un électorat large, souhaite des «élections libres et transparentes». Quant aux forces sécuritaires opposées à ce scénario, je pense qu’elles ne sont pas encore parvenues à un consensus sur le type particulier d’islamisme à soutenir. Le choix est entre un «bazar ouvert» et un «marché très bureaucratisé». Tout compte fait, les élections ne seront pas différentes des précédentes.


– Quels sont les véritables enjeux des prochaines élections législatives ?

Une des plus grandes particularités algériennes, c’est que les urnes n’ont aucune importance, les enjeux sont ailleurs. Sans grande surprise, le taux de participation, comme lors des précédents scrutins, sera très bas. Si le RCD ne participe pas, ce scrutin sera un fiasco total et la crise de légitimité s’accentuera jusqu’à la fin du mandat présidentiel. Mais cette fois, je pense que c’est le FFS qui donnera une certaine crédibilité à ce scrutin. Il semble que les tractations entre le FFS et la présidence de la République d’une part, et entre le FFS et le DRS, d’autre part, ont commencé avant même l’installation de la nouvelle équipe du Front.
Un des gros enjeux de ce scrutin est associé à la gestion du pactole de 200 à 300 milliards de dollars. Le groupe sortant aura la haute main sur cet énorme «butin de guerre» dont une partie sera transférée à l’étranger pendant que de jeunes chômeurs s’immolent ou tentent la harga.


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