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Le réel à l’assaut de l’imaginaire

14 juin 2011 à 1 h 00 min

La frontière entre l’autobiographie et la fiction est souvent mince. Le critique littéraire et romancier français, Serge Doubrovsky, a inventé un concept qui réunit les deux : l’autofiction. Ce genre littéraire, qui continue à diviser les académiciens, a fait l’objet, hier, à l’hôtel El Djazaïr à Alger, d’un débat organisé par la Délégation de l’Union européenne (UE) et des services culturels des ambassades des Etats membres. Une quinzaine d’écrivains et de chercheurs algériens et européens sont intervenus sur le thème de «L’autofiction dans la littérature contemporaine». «Un thème qui trouve sa place dans le cadre du dialogue interculturel. L’autofiction est à la lisière de l’autobiographie et de la fiction. Les écrivains puisent dans le quotidien pour nous livrer des histoires complexes. Entre le réel et l’imaginaire, ce genre d’écriture fait voyager», a estimé Laura Baeza, chef de la délégation de l’UE en Algérie. Elle s’est félicitée de la tenue pour la troisième année consécutive de cette rencontre culturelle.

Le romancier algérien, Anouar Benmalek, a d’emblée relevé qu’il est toujours difficile pour un écrivain d’expliquer «le pourquoi du comment» de la création. Comme il est compliqué d’expliquer l’acte de respiration. «Ai-je une gueule d’autofictionnaire ?» s’est-il interrogé malicieusement. Il a reconnu avoir emprunté des choses à sa vie réelle dans ses différents romans, mais il refuse la littérature du nombril. Anouar Benmalek, qui a analysé les notions du mensonge et de la vérité dans l’écriture, a annoncé la sortie d’un récit personnel dans lequel il revient sur le décès de sa mère, Tu ne mourras plus demain, à paraître au début de l’automne. La dramaturge et romancière finlandaise, Riikka Al-Harja a, pour sa part, tenté d’expliquer la notion de l’autobiographie et est revenue sur la nécessité de connaître la part de la vérité et de l’irréel dans l’écriture.

«Il m’est arrivé de jouer dans les pièces de théâtre dont j’ai écrit le texte. Dans la dernière pièce, j’ai interprété le rôle de l’écrivain, c’est-à-dire moi-même. J’ai expliqué cela au public sur scène», a souligné cette diplômée de l’Ecole supérieure de l’art dramatique de Helsinki. L’universitaire et romancière algérienne, Yamilé Haraoui Ghebalou, a pris comme exemples l’écriture des Algériens Maïssa Bey (L’une et l’autre) et El Mahdi Acherchour (Le Moineau) et des Français Philippe Claudel (Le rapport de Brodeck) et Pierre Michon (Vies miniscules) pour illustrer son propos sur la frontière entre la réalité et l’imaginaire. «L’écrivain doit-il s’imposer des limites pour s’adapter aux normes esthétiques de l’époque ? Ou alors, doit-il le faire librement et à ce moment-là sa vie s’invitra dans la fiction ?» s’est-elle demandée.

La poétesse et romancière suédoise, Agneta Pleijel, a, de son côté, observé que l’autofiction est d’abord un débat académique francophone. «La vérité n’est pas à la surface. Il appartient au lecteur de la trouver», a-t-elle dit. Agneta Pleijel, qui a publié une trilogie romanesque sur sa propre famille, a estimé que le silence demeure le grand thème de la littérature. «Je viens d’une région où l’on vit encore dans la fiction, alors que vous vous vivez dans le réel, dans ce combat pour la liberté et pour les droits», a-t-elle avoué. Marqué par la mort de son père, l’auteur espagnol, Marcos Giralt Torrente, a écrit  Tiempo de vida (Temps d’une vie), salué par la critique comme l’un des dix meilleurs livres publiés en Espagne en 2010.

«J’ai écrit sur la vie de mon père avec une matière vivante. Je ne voulais pas reproduire une photo figée de lui et de la famille», a-t-il dit. Il a prévenu contre «la confusion» qui peut être entretenue entre la réalité et la fiction. «On doit donner des pistes au lecteur pour qu’il fasse la distinction. Même dans la fiction, les faits doivent avoir une cohérence pour être compréhensibles», a ajouté ce critique littéraire du quotidien El Païs. Balzac et Stendhal ont, d’une certaine manière, amené Hamid Grine à l’écriture. L’auteur du Café de Gide a confié comment il écrivait, encore jeune, les moments de sa vie, y compris la découverte des sursauts amoureux, dans un cahier à spirale. «Il me fallait ce mixeur créatif, cette moulinette, pour arriver à la littérature. L’écrivain n’est pas un marionnettiste. C’est un acteur, un compositeur et un réalisateur. Il doit jouer le rôle de chaque personnage», a-t-il souligné.

Sans concession aucune, Amin Zaoui, qui a modéré les débats aussi, a fait une critique acide de la démarche littérature algérienne et maghrébine. Une littérature incapable, à ses yeux, de parler de l’amour tel qu’il est. Ecrire le «Je» «dans tous ses états, tous ses éclats», est, selon lui, difficile dans ce monde «complexe» et «obscurci» appelé monde arabo-musulman. «Un monde qui vit dans une culture dominée par l’hypocrisie. Depuis l’enfance, nous vivons dans le non-dit, dans le non-vu, dans le non- entendu. Et nous, nous continuons à vivre cette situation aberrante et insensée. Dans une société schizophrène, toute œuvre qui veut s’inscrire dans l’autobiographie subit une double condamnation.

L’autocensure viole l’imaginaire et frappe le texte de silence. La censure institutionnelle, aveugle, encercle les textes littéraires  politiquement, religieusement et socialement», a relevé l’auteur de La Soumission. Il a cité l’exemple de l’interdit qui a frappé l’œuvre majeure du romancier marocain Mohamed Choukri, Le pain nu et son propre roman, Le hennissement du corps. D’après lui, la langue arabe est prise en otage par le conservatisme et instrumentalisée par le religieux.
Dans l’après-midi, les débats s’étaient concentrés sur la thématique «Le Moi imaginaire, les frontières du fictif face à la réalité», avec la participation du Grec Petros Markaris, l’Autrichienne Doris Gertraud Eibl, le Roumain Adrian Alui Gheorghe, le Belge Jean
françois Dauven, et les Algériens Fatima Bekhaï et Noureddine Saâdi.


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