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De l’oued Jorgi au mur de fer de Melilla

28 mai 2012 à 10 h 00 min

A l’origine, le récit devait s’intituler Sans ordre de mission et était attendu en 2008. Il s’ouvre sur un événement tragique : l’assassinat de Aïssa le borgne, alors qu’il tentait de franchir l’ultime rempart le séparant de la terre promise. «Une balle retentit de nulle part et mit douloureusement à terre Aïssa le borgne (…) Du haut du mur de fer qui s’élevait continuellement vers le ciel grisâtre, Maria exécutait discrètement le signe de croix (…) Un pet sonore ébranla les fesses squelettiques de Aïssa qui, dans un ultime râle, rendit l’âme. Le borgne ne pouvait rendre meilleur hommage à une civilisation qui venait de l’accueillir dans une sépulture sans épitaphe.»

Mêlant fiction et réalité, fol espoir d’une vie meilleure et folie des hommes, cet opus (110 pages) retrace l’expérience vécue par notre collègue au contact des communautés subsahariennes massées le long de l’oued Jorgi, célèbre camp d’apatrides situé à 4 km de Maghnia, sa ville natale, à la frontières algéro-marocaine. Pour quelques-uns, la route va s’arrêter à oued Jorgi, un no man’s land disposant de son propre souk érigé au milieu de taudis crasseux séparés par l’avenue Montrou. Ils s’y installent, font des affaires – parfois louches –, intègrent les réseaux de passeurs pour quelque temps. Si l’occasion se présente, ils peuvent aussi tenter de passer en Europe. Pour tous, l’objectif est d’atteindre le vieux continent, en premier l’Espagne par le Maroc : ils prennent la route de Nador, vont jusqu’à Benissar et, de là, traversent à la nage (300 à 400 m) pour atteindre l’enclave espagnole de Melilla.

Dans Itinéraires interdits, qu’il a mis une année à écrire, d’une manière irrégulière, C.Berriah nous  raconte comment son destin a changé de trajectoire suite à un reportage réalisé au Mali sur les migrants clandestins. Alourdi de ses bagages – en fait des a priori, des stéréotypes et autres conjectures – il emprunte, dès le départ, des chemins détournés pour arriver à destination. «Je me souviens encore de ce jour», dit-il. C’est l’amour, l’humour et la mort qu’il va trouver. C’est aussi son identité d’Africain. C’est pour lui, le chétif au teint basané, le début d’une histoire invraisemblable, intimiste, que nous font découvrir Camara le bossu, Malien musulman, Eva, l’Ethiopienne Falachas et Abdoullay le Camerounais. Tous ont fui leurs gouvernants respectifs, la misère, les guerres ethniques et les injustices d’un continent faussement solidaire. Une plèbe ne jurant que par le départ… vers le nord, aussi loin que possible. Tout au long de la lecture, au fil des pages, l’humour caustique de l’auteur se fond dans les entrailles nauséabondes du camp Jorgi où violence, haine et discrimination intracommunautaire écrasent des êtres déjà fortement désemparés.

La mort cruelle de Camara, tué par des Nigériens pour avoir rouspété devant le spectacle d’une femme nue, marque une fracture entre communautés et précipite le départ de ceux qui ont la malchance d’appartenir à la minorité. Commence alors un voyage vers l’inconnu avec comme compagnons de route Maria la Béninoise et Aïssa le borgne. Puis la traversée tumultueuse des territoires de l’Est marocain à destination de Melilla. Ce voyage, pour «partir»,

C. Berriah va le vivre de l’intérieur. «Depuis ce jour, je me vois noir avec un cœur blanc. Depuis ce jour, j’ai enfourché mon destin vers l’inconnu», dit-il en avant-propos. Il invite, à travers ce récit poignant, le lecteur à prendre conscience de l’extrême détresse qu’éprouvent des milliers de déracinés en quête de liberté et de justice. Une détresse encore d’actualité. En somme, un récit haut en couleurs, court, qui se lit goulûment… L’ouvrage sera disponible prochainement en Algérie. Une fois entre ses mains, l’auteur prévoit d’organiser une «offre dédicace» à… l’oued Jorgi.

Itinéraires interdits, édition
Le chasseur abstrait (collection
Lettres Terres). Mars 2012 (110 pages). Prix : 14 euros

 

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