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Un «Juste» de la guerre de libération algérienne : Le sens d’un destin

01 août 2015 à 10 h 00 min

 

Le cargo en direction de Marseille peut enfin partir, après des heures d’attente au port d’Alger, où il règne un calme inhabituel, qui contraste avec l’effervescence de la ville. Nous sommes le 4 juin 1958, Charles de Gaulle y est attendu après son investiture du 1er juin. C’est ce jour que le commissaire Charles Ceccaldi-Raynaud, déguisé en facteur et grâce à l’aide du syndicat des postiers, choisit de fuir les mesures de répression du colonel Godard, le redoutable chef de toutes les forces de police et de sécurité de l’Algérie. L’ordre est donné à tous les responsables militaires et de police d’enfermer le commissaire Ceccaldi dans le camp d’internement tristement célèbre «Alger Sahel», d’où on a peu de chances de revenir. On ne badine pas avec les tortionnaires et la seule voie reste la fuite, fuir pour sauver sa vie et son honneur. Nul n’est à l’abri dans cette sale guerre et n’importe qui peut voir sa vie basculer dans l’horreur.

En jetant un dernier regard sur la ville au fur et à mesure que le bateau s’en éloigne, Charles Ceccaldi-Raynaud revoit le film des événements de ces quatre ans de guerre. Seuls les temps de révolution voient se mêler et se confondre la liberté et la vérité. Tel est le don de l’Algérie combattante à l’esprit de Ceccaldi-Raynaud. Telle est la lumière directrice qui a éclairé son parcours de commissaire de police exemplaire, solidement formé aux sources du droit et militant socialiste sincère. Son credo a été de combattre le courant qui prolonge le drame colonial.

En contemplant de loin La Casbah d’Alger, cernée jusqu’à l’étouffement par les constructions européennes, on ne peut manquer d’évoquer le texte de Guy de Maupassant, dans Alger à vol d’oiseau publié en 1881 : «Or, nous sommes restés des conquérants brutaux, maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées, nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que nous faisons semble un contresens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants premiers qu’à la terre elle-même.»

Cinquante-sept ans plus tard, Charles Ceccaldi-Raynaud nous livre son expérience dans un récit mémoriel au titre hautement évocateur, La Guerre perdue d’Algérie, publié aux éditions Alfabarre. Des chefs-d’œuvre ont été écrits par de grands esprits qui se sont passionnés pour l’Algérie, tels le comte Henry de Castries, Isabelle Eberhardt, Etienne Dinet, Frantz Fanon, Germaine Tillon, Jacques Berque, etc. Le mouvement national a eu ses grands militants et ses sympathisants parmi les Européens et nous citerons l’exemple de l’anticolonialiste Victor Spielmann, fidèle compagnon de l’Emir Khaled et de Ferhat Abbas et à qui Cheikh Abdelhamid Ben Badis décerna le titre d’«ange gardien (malâk hâriss) du peuple algérien».

La guerre de Libération a suscité un mouvement de solidarité active de tous les objecteurs de conscience parmi les militaires, les fonctionnaires, les médecins et les policiers. Il y a eu aussi la mobilisation des intellectuels français qui se sont érigés en porte-voix du peuple algérien dans son combat libérateur.

De grands actes ont été accomplis pour dénoncer les affres du colonialisme et les atrocités de la guerre et surtout la torture. Au péril de leur vie et au prix d’incessants procès, ces auteurs militants ont veillé à éclairer l’opinion publique française et internationale sur la réalité douloureuse de cette guerre qui ne disait pas encore son nom.

Ce livre était attendu. Dans sa préface, Sadek Sellam estime judicieusement que «pour son courage et son humanisme, Ceccaldi-Raynaud mérite le titre de «Juste» de la guerre d’Algérie». Le livre de Ceccaldi constitue assurément un acte fondateur en projetant une lumière sur cette catégorie jusque-là inconnue des «justes» de la guerre de Libération nationale. Par sa parole libérée, cet acteur et ce témoin de la guerre de libération apporte de nouveaux éclairages sur la compréhension de la lutte contre l’ordre colonial.

Sa voie de «juste», Charles Ceccaldi-Raynaud la trouve dans les réponses qu’il tente d’apporter aux questions posées naguère par Emmanuel Kant pour mieux cerner cette «insociable sociabilité» de l’ordre colonial : «Que m’est-il permis d’espérer ? Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ?» Ceccaldi se démarque de l’attitude de ses collègues aussi bien de la sûreté générale que de la SFIO à l’égard de l’ordre colonial et de la politique de répression. De la lecture du livre se dégagent quatre idées essentielles qui constituent le fondement de base de sa pensée et de sa démarche :

1- La guerre d’Algérie ne s’est jamais interrompue de 1830 à 1962.
2- L’impossibilité de rétablir l’ordre républicain par des moyens républicains.
3- L’Algérie n’est pas la France.
4- La paix passe par l’indépendance.

Tels auraient pu être les termes de référence d’une politique de décolonisation des gouvernements français, aux fins d’assurer dans les meilleures conditions un désengagement de l’ordre colonial au profit d’un Etat algérien souverain et indépendant, qui était le but ultime des Algériens dans leur processus révolutionnaire.

Nous sommes loin des récits tyranniques sur l’apologie du colonialisme et de sa prétendue œuvre civilisatrice. Ceccaldi-Raynaud dévoile les grandes vérités qui étaient et qui sont restées partiellement interdites par les médias et les analyses. Le grand effort de vérité est de rendre intelligible l’ordre colonial dans ses horreurs. Incontestablement, le fait générateur a été l’intégration de l’ordre colonial, qui est un désordre, au système politique, économique et militaire de la France.

Ce qui s’est traduit par un prolongement territorial fictif, à travers ces trois fameux départements français, où toutes les valeurs et tous les principes de la République furent à jamais perdus.

La population autochtone a été réduite à une infra-humanité et le pays a été livré aux soldats et aux colons, avec une implacable répartition des rôles : aux premiers incombe la répression aux méthodes génocidaires de la résistance du peuple algérien, aux seconds échoit l’accaparement des terres.

Le tout orchestré selon les recommandations de Victor Hugo : «Algérie. La colonisation militaire doit couvrir et envelopper la colonisation civile comme la muraille couvre et enveloppe la cité. La colonisation militaire, c’est une muraille vivante. Quel meilleur obstacle continu qu’un camp français ? Mettez le soldat en avant du colon comme vous mettez un fer au bout d’une lance.»
Incapable d’assurer l’égalité, la République française a laissé le système colonial s’imposer par la violence.

C’est contre cet ordre démoniaque que le peuple algérien n’a cessé de se soulever. C’est pour le maintien de cet ordre démoniaque que la France a mobilisé tous les moyens de renforcement.

C’est ainsi que la République française est restée l’otage d’un puisant lobby colonial, qui pesait de tout son poids pour maintenir le statu quo, ni autonomie ni intégration, comme l’explique Ceccaldi-Raynaud. Il aura fallu plus d’un siècle pour que le peuple algérien retrouve sa vitalité démographique et sa dynamique sociale pour déclencher le combat libérateur.

 Après les massacres de Mai 1945, le démantèlement de l’OS, la crise du MTLD et le trucage des élections, l’administration coloniale était convaincue d’être parvenue à faire régner l’ordre en Algérie. L’ensemble des services de Renseignement œuvrent à un strict contrôle des Algériens et de leurs mouvements politiques, culturels, sociaux avec un usage généralisé de la torture : DST, police judiciaire, police administrative, Renseignements généraux, gendarmerie, Deuxième bureau (renseignement militaire), SLNA (parallèle au 2e bureau), SDECE. Toute cette armada est restée sourde et aveugle devant l’ampleur des signes avant-coureurs et toute cette agitation à la veille du 1er Novembre 1954. Qu’on en juge : entre octobre 1953 et octobre 1954, le bilan fait état de 53 attentats dirigés principalement contre les forces de l’ordre, les infrastructures de transport et les civils européens.

Ces attentats sont souvent perçus comme des actes de banditisme car l’administration coloniale est convaincue d’avoir réussi à asservir le peuple algérien et à briser sa volonté de se redresser. «Mais que savait-on alors des aspirations des Algériens à la liberté ?» s’interroge Jean-Charles Jauffret.

Or, c’est dans ce domaine invisible et inconnu que résidait l’essentiel de la vie politique du peuple algérien.
Le 1er Novembre 1954 n’a pas surpris par l’ampleur des attentats, il a donné toute la mesure des ambitieux de la nouvelle élite en qui le peuple algérien fera totalement confiance. Désormais, le mouvement national dispose d’une doctrine et d’une stratégie de libération, il donne un sens concret au désir du peuple algérien de s’ériger en nation, de construire un Etat moderne et performant, capable de mener le développement et de s’insérer sans heurts dans le système des relations internationales. La France républicaine et coloniale répond par la guerre totale, non pas seulement contre les combattants mais contre tout le peuple algérien qui s’est érigé en chaîne de solidarité et de soutien logistique.

Et c’est dans cette folie meurtrière de guerre totale que s’est achevé le règne de l’ordre colonial en Algérie.
Un grand spécialiste de la guerre subversive, le colonel Roger Trinquier, explique aux journalistes américains la stratégie de la terreur : «Dites que je suis un fasciste, mais nous devons rendre la population docile, facile à conduire. Nous ne saurions gagner cette guerre à moins d’utiliser des méthodes dures. Il nous faut modifier notre attitude face à cette guerre. Nous devons organiser la population et la maintenir organisée. Les méthodes douces que nous avons appliquées à ce pays ne nous mèneront nulle part.» En stimulateur de conscience, Malek Bennabi alertait l’opinion internationale par son «SOS Algérie» : «Le langage est clair : il faut briser la volonté de résistance populaire en la détruisant physiologiquement dans la chair même du peuple par la torture. Robert Lacoste (ministre résident à Alger) ne demande pas des soldats, il veut des charcutiers.»

Dans le cadre de l’exercice de ses fonctions, Charles Ceccaldi-Raynaud va se heurter à cette stratégie de la terreur : torture, contre-guérilla, embrigadement des populations, guerre subversive, guerre non conventionnelle, infiltrations, justice expéditive, centres d’internement, massacres, etc. Son engagement était dangereux aussi bien pour sa carrière que pour sa vie : critique, dénonciation, aide et assistance. Il relève tous les paradoxes entre le droit et la loi, entre les lumières de la Révolution française et l’enténèbrement de l’ordre colonial, entre la morale et l’hypocrisie des dirigeants politiques, entre l’honneur et la bestialité des forces de l’ordre.

C’est à travers cette grille de lecture qu’il passe en revue les événements de la guerre d’Algérie dans ses deux principales parties : 1954-1958 et 1958-1962. Tous ces événements donnent la mesure de la désillusion des dirigeants français, toutes tendances confondues, au sujet de la chimérique Algérie française.

Par acquis de conscience et pour son honneur, Charles Ceccaldi-Raynaud aborde des aspects que les Français ont du mal à imaginer aujourd’hui.

On relèvera d’abord le durcissement de l’état d’exception de l’ordre colonial. Les ségrégations établies ont été aggravées par les dispositifs des pouvoirs spéciaux et de la légalisation des camps d’internement. C’est comme si, par les reflux de l’histoire, la France s’intégrait dans l’Algérie coloniale, reniant ses principes et ses valeurs. Depuis Napoléon III, la France officielle doit beaucoup aux affairistes du grand colonat.

Les pouvoirs spéciaux permettent à l’appareil répressif d’agir en toute impunité en dehors de la légalité, sans se référer ni au Parlement ni à la justice. «Le gouvernement disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toutes les mesures exceptionnelles commandées par les circonstances, en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire.» Tel est l’objet de la loi qui fut adoptée à l’Assemblée nationale, le 12 mars 1956, par 455 voix, y compris celles des 146 députés du Parti communiste français, contre 76.

Dans cet aveuglement, les événements se précipitent. Le dispositif s’avère inefficace et même contreproductif. L’ampleur des massacres renforce la Révolution algérienne, où l’indépendance devient le but suprême. En l’absence de débat démocratique sur la question algérienne, la IVe République s’écroule et par un coup d’Etat surgit la Ve République, fondée sur le seul souci de renforcer les pouvoirs de l’Exécutif dans le but de conserver l’Algérie française. Ce déni de justice et de liberté sera maintenu jusqu’au bout.

L’OAS et ses méthodes criminelles paracheva la désillusion. Pour la France, la guerre est perdue mais elle s’obstine à voir dans l’indépendance de l’Algérie l’aboutissement du processus révolutionnaire du mouvement national. Pour preuve, refusant de considérer le FLN comme le représentant unique et légitime du peuple algérien, le gouvernement français s’abstient de parapher les négociations d’Evian qui ne deviendront officiels que par le référendum du 8 avril 1962.
Pour aggraver ce refus de reconnaissance de légitimité et de souveraineté, on est allé imaginer une singulière procédure de passation au profit d’une structure ad-hoc, l’Exécutif provisoire, pour éviter le transfert de souveraineté au GPRA. C’était le cadeau empoisonné de Charles de Gaulle dont l’Algérie ne cesse de payer les conséquences désastreuses.

Charles Ceccaldi-Raynaud a été à l’avant-garde non seulement dans la dénonciation de la torture, mais aussi dans la sanction des fonctionnaires de police. Déjà en 1951, Claude Bourdet, ancien membre du Conseil national de la résistance, publie dans L’Observateur à la suite des conditions du démantèlement de l’OS, un article intitulé «Y a-t-il une gestapo algérienne ?». Il y dénonce l’usage de la torture par la police et la complicité des magistrats. Par un autre article Votre Gestapo d’Algérie, publié en 1955, il relance le débat. C’est dire à quel point la torture en Algérie a été généralisée et même institutionnalisée.

Dès le début de la guerre éclata l’affaire Kacem Zeddour, un cadre militant du mouvement national mort de torture dans les locaux de la DST d’Alger. Aussitôt, en accord avec Jean Vaujour, directeur de la sécurité générale de l’Algérie, un scénario fut monté pour camoufler le crime. Le cadavre de Zeddour, lesté de fonte et jeté à la mer, fut découvert à l’embouchure de l’Oued Hamiz à l’est d’Alger. La gendarmerie a immédiatement ouvert une information qui a été arrêtée par la DST. On déclara qu’il s’agissait d’un marin nordique ayant péri en mer et qui fut enterré dans une fosse commune du cimetière chrétien de Fort de l’eau. On annonce la fuite de Kacem Zeddour et le tribunal correctionnel d’Alger le condamne par contumace à une forte amende.

Il a fallu une année pour que la vérité éclate, grâce à l’engagement de Charles Ceccaldi-Raynaud, qui alerta la tutelle pour sanctionner les policiers tortionnaires (Longchamps et Loffredo) et assura à la famille Zeddour un soutien et une assistance dans les procédures judiciaires. L’affaire est montée au plus haut niveau de l’édifice institutionnel, au cabinet du président de la République, René Coty, aux présidents du Conseil des ministres, Pierre Mendès-France, Edgar Faure et Guy Mollet, aux directeurs de la sûreté en France et en Algérie, Jean Mairey et Jean Vaujour, ainsi qu’auprès de l’ensemble des députés.

L’affaire se termina par un non-lieu, car de bout en bout planait l’ombre du ministre de l’Intérieur, Mitterrand, par qui l’affaire partit puisque la DST d’Alger était sous son autorité directe. De même qu’il se retrouva ministre de la Justice dans le gouvernement de Guy Mollet quand l’affaire fut enrôlée et qu’il pesa de tout son poids pour la faire aboutir à un non-lieu. Kacem Zeddour était de la nouvelle génération du mouvement national, intégrant et dépassant les précédentes générations de l’idéal révolutionnaire et de l’action révolutionnaire. Nous sommes à l’ère de la stratégie révolutionnaire, avec des militants déterminés, qui préparent, avec efficacité et dans le secret absolu, la lutte finale pour le recouvrement de l’identité et la reconquête de la souveraineté.

Il a joué un rôle pivot dans la coordination entre les trois centres de décision : l’Algérie, l’Egypte et la France. Aït Ahmed évoque son souvenir dans ses Mémoires d’un combattant : «L’aéroport du Caire baigne dans les rougeoiements du soleil couchant (…). Je suis accueilli par trois camarades : Chadli Mekki, délégué du PPA au Caire depuis 1945 ; Mohamed Khider, l’ancien député d’Alger ; Kacem Zidoun, un étudiant originaire d’Oran, qui prépare une licence de lettres à la faculté, justement renommée, de Dar el Ouloum.

De tous les personnages que les événements vont faire entrer en scène au Caire, Zidoun est celui qui disparaîtra le premier, dans des circonstances tragiques, au lendemain du 1er Novembre 1954, jour du déclenchement de la guerre de libération. Possédant une double culture, française et arabe, et une excellente formation acquise en Algérie au sein du PPA-MTLD, il nous fera bénéficier de sa bonne connaissance des milieux politiques égyptiens.»

Toujours la torture à grande échelle dans ce qui s’apparente aux camps d’extermination des nazis. Interdits en France, les camps d’internement ont toujours constitué un dispositif courant en Algérie. Il s’agit d’un emprisonnement administratif et arbitraire, sans aucune procédure judiciaire, souvent dans des conditions atroces. Durant la guerre d’Algérie, les camps explosent. Y sont entassés des suspects ou de simples prévenus, en attendant d’être fichés, interrogés, torturés et même tués.

Charles Ceccaldi-Raynaud est nommé par Paul Teitgen, le secrétaire général de la préfecture d’Alger, administrateur au centre de Beni Messous. Il n’y reste que quinze jours à cause de l’insoutenable ambiance. Prévu pour accueillir 350 personnes, les militaires n’hésitent pas à y emmener 1000 personnes. C’est alors que Ceccaldi-Raynaud prit la décision de n’en retenir qu’au prorata des capacités d’accueil, le reste fut libéré, provoquant la rage des militaires.

De même qu’il ne manqua pas d’instaurer une procédure de traçabilité des déplacements des pauvres malheureux, surtout quand ils étaient acheminés vers les centres de torture. Un des habitués du centre de Beni Messous est le sinistre commandant Aussaresses.Pierre Rossi nous a édifiés sur les horreurs de la torture : «Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition. La fraternité n’est pas seulement un commandement d’ordre moral. Elle est aussi et surtout une communion substantielle. C’est pourquoi si la victime de la torture est déchirée dans sa chair et dans son âme, son bourreau, quant à lui, s’exclut de l’espèce humaine.»

Un hommage est rendu à Williams Lévy, un juif d’Alger. Militant socialiste, il lutte pour une Algérie fraternelle. L’un de ses fils est tué par erreur par un combattant FLN, qui sera assassiné par les tueurs de l’OAS. La famille Lévy restera l’exemple des drames humains de la guerre d’Algérie. Charles Ceccaldi-Raynaud nous donne l’occasion d’aborder un sujet méconnu, celui des juifs d’Algérie dans le Mouvement national. Pour la colonisation, il s’agit d’un succès en matière d’intégration et de francisation des indigènes du Maghreb.

Cette émancipation a été menée dans le strict intérêt de la colonisation. Ce qui explique l’adhésion d’une infime minorité des juifs d’Algérie dans le mouvement national et dans la guerre de libération, on en a dénombré à peine un millier. Mais rien n’autorise que leur combat soit occulté dans l’histoire du mouvement national.
En janvier 1956, Charles Ceccaldi-Raynaud rencontre Albert Camus à l’occasion d’un voyage de l’écrivain à Alger après une longue absence. Après avoir quitté l’Algérie en 1942, il fait un voyage éclair du 18 avril au 7 mai 1945. C’est à Paris qu’il prend connaissance des événements tragiques du 8 mai dans le Constantinois. Il laisse l’image d’un homme tourmenté, aux idées déconnectées de la réalité mais viscéralement rattaché à l’Algérie française.

Un parallèle est fait avec Jean Amrouche, dont la vision cadre mieux avec les réalités et les perspectives. Dans une lettre adressée à Jules Roy le 6 août 1955, Jean Amrouche écrivait : «J’ai lu deux articles sur l’Algérie que Camus a donnés à L’Express. Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie. Il serait très long de l’exposer ici, un volume y suffirait à peine. En un mot, je ne crois plus à l’Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’islam, ou il n’y aura rien.

Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle et non pas une patrie d’adoption.» Déjà au lendemain des massacres du 8 Mai 1945, Jean Amrouche diverge fondamentalement avec Albert Camus. Dans un long article au titre hautement significatif, «Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ?» rédigé après un long périple de six semaines de Tunis à Alger en passant par Sétif, Constantine, Tizi Ouzou, Ighil-Ali, il dénonce sévèrement le système colonial.

Albert Camus, qui était rédacteur en chef du journal Combat, refusa la publication de l’article de Jean Amrouche parce que ses écrits sur ce thème étaient en faveur de la colonisation.Plus qu’un genre littéraire, le livre de Charles Ceccaldi-Raynaud peut être considéré comme un courant fondateur d’une réécriture de l’histoire de la colonisation susceptible d’être aisément partagée par les Algériens et les Français. Un courant fondateur de l’écriture d’une histoire commune qui sera le prélude à une véritable réconciliation algéro-française.

Merci à Charles Ceccaldi-Raynaud qui a, en toute conscience, agi en «juste», apporté son aide à des familles en détresse, sauvé des Algériens des camps de la mort. Il a su, pu et voulu élever la voix pour dénoncer les crimes de la colonisation. Les Algériens retrouvent en lui un ami et un frère. Il serait hautement souhaitable que les autorités algériennes pensent à instituer une médaille de reconnaissance de ces actes de bravoure.

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