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Les futurs de la révolution : Fragments sur les radicalités algériennes

28 octobre 2016 à 10 h 00 min

Quand Djamel Ould Abbès, désigné secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), appelle «les moudjahidine, fils de chouhada et fils de moudjahidine» à rejoindre son parti, cela nous révèle que la prétention – virile – à mobiliser la légitimité historique pour maintenir le statu quo ne s’éteindra pas avec le dernier des combattants pour l’indépendance.

Quand Louisa Hanoune, s’adressant aux jeunes du Parti des travailleurs (PT) à la veille du 1er novembre, dénonce avec force la politique d’austérité du gouvernement et invite les étudiants à défendre leur avenir ainsi que «les principes de la révolution», cela nous rappelle qu’il existe un usage potentiellement contestataire du geste indépendantiste. Les interventions des dirigeants du FLN et du PT nous invitent à penser la pluralité des usages politiques du référent révolutionnaire ainsi que l’héritage fragmenté des radicalités algériennes.

Assumer le dissensus révolutionnaire

Ainsi, il existe une place pour le dissensus concernant cette séquence fondatrice de la plupart des institutions contemporaines et, plus largement, de l’imaginaire politique algérien. Car les espoirs suscités par la lutte indépendantiste n’ont d’égal que les frustrations des survivants ou héritiers, souvent prompts à expliquer le marasme de leur présent par la «trahison» dont ils estiment avoir été victimes.

La «fitna» subsisterait comme en témoignent les inégalités ou injustices qui ne renvoient toutefois pas aux mêmes registres. Ainsi, selon les affinités idéologiques, les nationalistes pensent que la «restauration de l’Etat souverain» n’est pas effective ; les socialistes jugent que son caractère «démocratique et social» n’est pas acquis ; les islamistes estiment que les «principes islamiques» ne sont pas respectés.

Ces insatisfactions, qui peuvent se combiner, trouvent toutes leur légitimité dans l’Appel du 1er Novembre 1954. Pourtant, il ne faudrait pas chercher un improbable consensus qui réconcilierait des récits divergents sous les auspices de l’unité nationale. Cette dernière pourrait d’ailleurs contrarier toute réflexion critique sur la révolution au passé et compliquer les tentatives de tracer des perspectives pour la révolution au futur.

Les «printemps arabes» ont rappelé avec fracas la possibilité d’une remise en cause de l’ordre établi, y compris dans les pays loués pour leur stabilité factice. Ces soulèvements ont aussi permis au parti de l’ordre d’exprimer clairement l’idée selon laquelle la révolution ne doit se conjuguer qu’au passé. Sa présence dans l’espace public devrait être celle d’une langue ancienne comme le latin pour la bureaucratie d’Etat.

Seule apparaît tolérée sa représentation comme une nature morte gelant les rapports sociaux et suscitant une émotion périodique chez les visiteurs d’un musée dépolitisé. Mais tout peut changer sur la forme pourvu que rien ne change quant au fond. Ainsi, les émeutes d’Octobre 1988, jadis «chahut de gamins», peuvent subitement devenir une «révolution» du moment que chacun reste chez soi et/ou participe aux élections, comme en mai 2012.

Dépasser les bornes chronologiques

La caractérisation d’une séquence historique n’est jamais figée dans le temps. Elle résulte d’un processus qui intéresse toute une série de protagonistes (militants, fonctionnaires, chercheurs, artistes, etc.) intervenant de manière différenciée dans leurs champs propres. Cela peut engendrer des contresens ou des équivoques, en particulier quand les agents proviennent d’horizons intellectuels différents.
Dans le cas algérien, il existe une confusion classique au sujet de la lutte de libération nationale. La séquence 1954-1962 est désignée à travers diverses expressions selon les positions, nationalités ou opinions. Ainsi, on parlera de «Révolution», de «Guerre (de Libération)» voire de «djihad».

Pour notre part, nous utilisons le premier terme pour décrire le processus menant à la rupture avec l’ordre colonial français.
Précisons toutefois que cette Révolution ne saurait se réduire à la période 1954-1962, consacrée par les interventions étatiques. En effet, la loi algérienne indique que la «Révolution de libération nationale» s’est déroulée du 1er novembre 1954 au 19 mars 1962. Quant à la loi française, elle arrête la «guerre d’Algérie» au 2 juillet 1962. Il conviendrait plutôt de dépasser ces bornes chronologiques pour suivre plus finement les trajectoires.

On pourrait par exemple suggérer l’exploration d’une séquence plus longue qui irait de l’«insurrection avortée» de mai 1945 au «redressement révolutionnaire» de juin 1965. Cela permettrait de relativiser la place de la lutte armée à l’aune d’autres modes d’action, pacifiques ou pacifistes, individuels ou collectifs, qui ont jalonné ces deux décennies.

Une autre piste de recherche consisterait à restituer les trajectoires des révolutionnaires avant, pendant et après cette période qui ne recouvre pas nécessairement l’engagement des militants débuté avec la lutte anticoloniale et qui ont poursuivi leur combat politique après l’indépendance, de la construction de l’Etat à la contestation du régime de parti unique – comme Mustapha Ben Mohamed, depuis le Parti du peuple algérien (PPA) au PT.

Radicalités algériennes (post)coloniales

Une autre piste, enfin, inviterait à appréhender l’ensemble des radicalités algériennes, en ne plaçant plus la question anticoloniale au centre des questionnements – sans pour autant l’occulter –, afin d’intégrer les engagements des générations politiques nées après 1962 et remettant parfois en cause l’hégémonisme national-étatiste.

Cette approche conduirait à s’intéresser à la circulation des pratiques et discours subversifs entre les deux rives de la Méditerranée, aux transactions politiques entre individus et organisations à vocation internationaliste, à l’entretien d’un sous-champ radical opposé à toute forme de «soutien critique» au régime (post)colonial, à la recherche d’une auto-organisation ouvrière avant la démonétisation du référent de classe, etc.

On retrouverait l’anarchiste Mohamed Saïl qui écrivait : «Tous les partis politiques, en vous faisant croire qu’ils sont vos défenseurs, sont des parasites qui vivent grassement sur votre dos. Un député gagne 350 000 F par an, plus les petits à-côtés, pour quelques heures par mois, alors que vous, créateurs de richesses, vous peinez du matin au soir pour un salaire qui suffit à peine à vous empêcher de mourir de faim.» (Le Libertaire, 25 mars 1946)

On croiserait le lettriste Mohamed Dahou qui déclarait : «Les puissances capitalistes dressent des nationalismes rivaux, et en jouent. Il faut dépasser toute idée de nationalisme. L’Afrique du Nord doit se libérer non seulement d’une occupation étrangère, mais de ses maîtres féodaux. Nous devons reconnaître notre pays partout où règne une idée de la liberté qui nous convienne, et là seulement.» (Potlatch, 27 juillet 1954)

On évoquerait cet anonyme qui témoignait : «Je voudrais que tous les ouvriers aient la main dans la main. Alors là, je donnerais mon sang là-dessus. Et ça c’est un truc qu’il faut faire, parce qu’à l’heure actuelle, en Algérie, s’il n’y a pas une entre aide entre l’ouvrier français et l’ouvrier arabe, s’il n’y a pas une communauté de ces deux ouvriers, on va être bouffé par la bourgeoisie algérienne.» (Socialisme ou Barbarie, décembre 1959-janvier 1960)

On parlerait de ce tract distribué en Algérie : «La période que traverse aujourd’hui la société algérienne est caractérisée par une montée très nette des luttes ouvrières (…). Pour endiguer le flot de la colère populaire le pouvoir a jugé nécessaire de décider une augmentation générale des salaires (…), qui non seulement ne correspond pas au coût de la vie mais aggrave encore le fossé existant entre hauts et bas salaires.» (Le Prolétaire, 19 novembre 1977)

On reprendrait l’ouvrage du post-situationniste Mezioud Ouldamer : «L’Etat algérien était en train de devenir visiblement ce qu’il était déjà essentiellement : une vaste association d’escrocs. Ce qu’ailleurs le mercantilisme a mis 20 siècles à conquérir, il l’a conquis en 20 ans en Algérie : retirez de notre bouche les mots «bizness» et «pourcentages», et nous n’aurons plus rien à dire.» (Offense à président, 1985)
On méditerait cet aphorisme de Mohamed Kacimi El Hassini : «Interrogations : trop de questions l’assaillaient et il ne pouvait s’empêcher de se demander si le martyre des anciens est un patrimoine génétique, si le désert de ce pays n’est pas son Nord, pourquoi cette terre si vaste en superficie est si restreinte en altitude. Pour conjurer ce malaise métaphysique et prévenir d’éventuelles crises existentielles, il prit sa carte du Parti.» (Iztok, mars 1986).

On réfléchirait à cet article signé du trotskiste Saïd Akli : «La principale leçon à tirer de cette semaine de soulèvement est que la violence, le courage et la spontanéité de la jeunesse, la simultanéité des manifestations dans plusieurs villes, la jonction entre la classe ouvrière et la jeunesse ne suffisent pas s’il n’y a pas affirmation d’une alternative d’auto-organisation ouvrière et populaire.» (Inprecor, 17 octobre 1988)

Un héritage contestataire fragmenté

Ces formes d’expression de la radicalité algérienne ont traversé quatre décennies. Sans être exhaustives, elles reflètent diverses sensibilités de la gauche révolutionnaire mais elles ont toutes en commun le fait d’avoir été publiées par des journaux, revues ou maisons d’édition basés en France. Au-delà de la question linguistique, cela s’explique surtout en raison de l’absence de liberté d’expression en Algérie pendant ou après le moment colonial.

Par ailleurs, cela nous renseigne sur la constante participation d’Algériens à des réseaux contestataires transnationaux, liés au mouvement ouvrier organisé ou à la mouvance autonome, à une époque pas si éloignée durant laquelle la radicalité n’était pas nécessairement associée à l’islamisme ou à l’obscurantisme. Cela souligne encore la centralité de la question algérienne pour de nombreux révolutionnaires français en quête d’homologues.

Ces connexions réelles et durables avec l’extrême gauche française ne doivent pas pour autant faire oublier la tentation totalitaire qui a existé chez certains Algériens à partir des années 1930, notamment avec les ligues d’extrême droite puis le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot contre lesquels se sont dressés l’Etoile nord-africaine (ENA) et le PPA de Messali Hadj, pionnier du nationalisme révolutionnaire.

Mais les récits que portent Saïl, Dahou ou Ouldamer sont différents de ceux de Messali et ses compagnons car ils renvoient à d’autres pratiques, discours ou imaginaires protestataires. Certes, ils peuvent converger vers un anticolonialisme radical et une certaine marginalité. En revanche, ils divergent bien souvent au sujet de la nature de la démocratie, la place de la religion ou le mode d’intervention politique.

Tout cela nous éloigne en apparence de la révolution célébrée, commémorée ou interprétée chaque 1er novembre par les partis de l’administration et ceux de l’opposition. En réalité, nos radicaux algériens expriment moins la volonté de tourner le dos à la lutte anticoloniale que celle de tenter un dépassement sur sa gauche, en pointant les lacunes théoriques, approximations tactiques ou erreurs stratégiques des directions nationalistes successives.

Il s’agissait donc de mettre en forme par le biais d’articles, tracts, brochures ou opuscules désormais jaunis par le temps, des récits alternatifs sur la révolution au passé pour entrevoir la possibilité d’une révolution au futur, y compris chez ceux qui, à l’instar de Mohamed Boudiaf, ont fait partie de la direction historique du FLN avant de se radicaliser politiquement et s’initier au marxisme en prison. Autres temps, autres mœurs…

Contre l’orthodoxie nationaliste du FLN et l’orthodoxie communiste du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), des groupes trotskistes ont opéré dans la clandestinité, comme l’Organisation socialiste des travailleurs (OST) ou le Groupe communiste révolutionnaire (GCR). Sans oublier les individus en contact avec le Parti communiste international (PCI), influencés par l’Internationale situationniste (IS) ou le mouvement libertaire.

Collecter, reproduire, diffuser

Cette émulation politique nous renseigne, à travers les textes publiés, autant sur la répression étatique ou sociétale que sur les protestations populaires, grèves ouvrières, luttes féministes, émeutes de la jeunesse, résistances à l’obscurantisme, refus du militarisme, etc., initiés, accompagnés ou relatés par des militants algériens à la recherche de l’émancipation individuelle et collective afin d’articuler liberté et libération, révolte et révolution.

Une partie de ces sources relatives à l’histoire du mouvement contestataire – en particulier les journaux et revues – se trouve aujourd’hui numérisée et mise en ligne sur des sites animés par des individus ou groupes de la gauche radicale en France. Une autre partie de cette documentation est conservée dans certains centres d’archives publics ou privés, toujours sur la rive nord de la Méditerranée.
On peut imaginer, sans trop se tromper, qu’une partie non négligeable des tracts, bulletins ou journaux de la gauche radicale algérienne se trouve encore sur la rive sud et gagnerait à être inventoriée et valorisée par les moyens les plus appropriés avec le soutien de personnalités, collectifs ou institutions intéressés autant par la conservation que par la diffusion de cet héritage fragmenté, mais qui constitue un précieux capital historique et politique.

Une telle démarche permettrait l’association d’artistes, syndicalistes, chercheurs, étudiants, féministes et rationalistes de tous les horizons, dans le cadre de discussions publiques, publications collectives ou sites internet afin de restituer la richesse des débats ayant animé les divers courants de la gauche radicale, en Algérie ou dans l’émigration, sans en masquer la conflictualité réelle mais sans chercher à entretenir des querelles dépassées.

Cela va sans dire, un tel projet serait autrement plus stimulant s’il faisait écho aux dynamiques régionales dans lesquelles les radicalités algériennes étaient inscrites : maghrébines, africaines, arabes ou méditerranéennes. D’une certaine façon, il pourrait constituer un embryon d’alternative aux récits mortifères causés par la poussée réactionnaire, l’absence de changement saisissable et la dissolution de référents politiques communs.

Que l’on songe, pour finir, à l’intervention de Fatma Mezrag lors du 2e congrès de l’Union des syndicats des travailleurs algériens (USTA) : «Il est cependant déplorable de constater qu’il a fallu que les armes parlassent et que les hommes et les femmes mourussent pour que la justice fit entendre sa voix et que la femme algérienne émerge de l’ombre du dénigrement et de l’empêchement où elle était refoulée.» (La Voix du travailleur algérien, décembre 1959).

De nombreux enseignements pourraient être tirés de ce discours critiquant la marginalisation des femmes dans la société algérienne, tout en relevant le rôle émancipateur de la lutte syndicale sans pour autant glorifier le recours à la violence physique. Ces engagements radicaux mériteraient d’être redécouverts dans leur pluralité afin de conjuguer la révolution au futur et imaginer des alternatives rompant avec le fatalisme ou la résignation.
 


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