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Le Congrès de la Soummam, ou l’histoire au service de l’avenir

17 septembre 2016 à 10 h 00 min

Une entame difficile

Fellagas, bandits, hors-la-loi, des qualificatifs que le pouvoir colonial avait utilisés pour désigner les pères de la Révolution algérienne. Aveuglé par sa force, il était convaincu qu’il allait étouffer sans difficultés la «révolte» des pieds-nus, concentrée dans quelques régions du pays, essentiellement les Aurès et la Kabylie.

Le 12 novembre 1954, François Mitterrand, alors ministre français de l’Intérieur, avait déclaré devant l’Assemblée nationale : «La rébellion algérienne ne peut trouver qu’une forme finale : la guerre.» Une guerre que la France était certaine de gagner, car comme l’affirmait toujours son futur Président : «L’Algérie, c’est la France.»

Cette conviction était renforcée par le fait que sur les six chefs historiques qui étaient derrière l’appel du 1er Novembre, trois étaient déjà neutralisés : Didouche Mourad, mort au combat le 18 janvier 1955, Mostefa Ben Boulaïd, arrêté le 12 février 1955, Rabah Bitat, arrêté le 16 mars 1955. Mohamed Boudiaf, désigné comme coordinateur du groupe des Six, avait quitté le territoire national pour rejoindre la délégation extérieure et tenter de solutionner le problème de l’armement des maquis.

Seuls Mohamed Larbi Ben M’hidi et Krim Belkacem étaient encore sur le terrain du combat. Cette entame difficile de la Révolution explique le fait que la France ait attendu jusqu’au 1er avril 1955, soit six mois après le 1er Novembre 1954, pour qu’Edgar Faure, président du Conseil des ministres, instaure l’état d’urgence dans «une partie» de l’Algérie.

Refus de la bipolarisation

Face aux difficultés qui bloquaient l’essor de la Révolution à l’intérieur du pays, (manque d’armements, de liaisons et autres), il fallait trouver une solution rapide, efficace et stratégique. Persister dans une guerre à huis clos avec les forces coloniales était dangereux pour un mouvement révolutionnaire naissant.

A cet effet et pour éviter une bipolarisation mortelle, la direction de la Révolution avait pris l’initiative d’internationaliser la question algérienne, d’autant plus que le processus de décolonisation concernait la majorité des pays de l’Afrique, de l’Asie et d’autres continents. C’est dans cette perspective que Hocine Aït Ahmed et M’hammed Yazid, au nom du FLN, ont réussi à participer à la Conférence de Bandung en juillet 1955, arrachant à l’occasion le soutien des pays non alignés, au droit à l’autodétermination du peuple algérien.

Un résultat inespéré pour les deux responsables algériens, contraints de figurer à l’intérieur d’une délégation tunisienne conduite par Salah Ben Youcef.  La participation de Hocine Aït Ahmed et M’hammed Yazid à Bandung était une percée diplomatique extraordinaire, une victoire capitale qui a placé le FLN dans une position d’interlocuteur égal à la France coloniale, qui parlait encore de la guerre de libération comme d’une affaire interne à «la République» !

20 Août 1955

Pour donner une résonance au soulèvement et desserrer l’étau sur les Aurès et la Kabylie, il fallait mettre en pratique la vision révolutionnaire prônée par Mohamed Larbi Ben Mhidi : «Jetez la Révolution dans la rue, le peuple s’en emparera.» C’est pour atteindre ces objectifs et d’autres que Zighoud Youcef et ses adjoints ont décidé de lancer des attaques massives contre les objectifs coloniaux à Jijel, Mila, Constantine, Skikda et autres, le 20 Août 1955.

Une décision courageuse, stratégique qui a bousculé radicalement l’ordre des choses.
Dans tout le Nord Constantinois, et comme un seul homme, les insurgés, avec des armes de fortune, se sont mis en mouvement. La panique était à son comble. Et face à la déferlante inattendue des attaques, la surprise des forces coloniales était totale, d’où leurs réactions extrêmement violentes et disproportionnées qui ont fait plus de 12 000 victimes, essentiellement des civiles.

Suite à quoi, le point de non-retour a été franchi. Ces événements qui ont précipité le peuple algérien dans la bataille pour sa liberté, rappellent fortement la révolte de 1871 et la confession de Cheikh Aheddad : «Je savais que nous allions perdre la guerre, mais maintenant que le sang a coulé entre nous et les Français, personne ne passera vers l’autre !» Devant cette situation qui échappait à tout contrôle, les partis et mouvements algériens, restés dans l’expectative, se sont retrouvés acculés par l’histoire.

Entre l’engagement dans les rangs de la Révolution sous la bannière du FLN et la trahison de l’idéal national, aucune position médiane n’était ni envisageable ni possible. C’est en ce sens que le 20 Août 1955 était un moment de rupture intégrale, qui a contraint tout le monde à se positionner clairement et sans ambiguïté aucune. En coïncidant avec le deuxième anniversaire de la déportation du roi du Maroc, Mohammed V, le 20 Août 1955 était un appel solennel à l’unité nord-africaine dans la bataille pour la libération.

Le point de non-retour

Au mois de septembre 1955, la question algérienne a été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’ONU. Face à cette évolution spectaculaire du dossier algérien, la délégation française, sur recommandation de son gouvernement, a quitté la salle en signe de protestation. A partir de cette session, le pouvoir colonial a fini par comprendre que rien n’était désormais comme avant, qu’il devait agir avec énergie afin de pouvoir maîtriser la situation.

Ainsi, pour mettre un terme à la rébellion, il a tenté de prendre attache avec le FLN en Egypte. En parallèle, il a mis en place une stratégie de contournement et d’isolement du Front de libération national avec le projet d’ouverture de négociations avec les partis et mouvements algériens modérés, comme l’UDMA de Ferhat Abbas, les Oulémas de Bachir Ibrahimi, mais aussi avec les notables locaux.

Créer une troisième force qui allait représenter les Algériennes et les Algériens dans des pourparlers qui allèrent décider du sort de l’Algérie était la mission confiée à ses services administratifs et sécuritaires. Noyer le FLN dans un océan de sigles, c’était l’étouffer par les siens. Ainsi, à partir de 1955, la guerre de ralliements et d’alliances était à son summum entre le FLN, d’un côté, et le pouvoir colonial, d’un autre, d’autant plus que la position de Messali El Hadj, leader du PPA-MTLD, était ambiguë et problématique, comme d’ailleurs celle de certaines figures du mouvement national, à l’instar de Bennaï Ouali, ancien chef du district de la Kabylie, resté en retrait. Le moment historique était très sensible.

Tout faux pas, toute négligence, toute demi-mesure était impardonnable, car susceptible de remettre en cause la lutte de toute une nation. Les révolutionnaires algériens, avec des moyens dérisoires, avaient en face d’eux l’une des plus puissantes armées du monde, avec ses traditions de combat, de renseignements et de manipulations de tous genres, appuyée en cela par les forces de l’OTAN.  Il fallait être Ben M’hidi et Abane pour gérer une telle situation !

Anticipation stratégique

Face à la menace d’une troisième force qui allait mettre en difficulté les combattants du FLN-ALN, de désorienter le peuple en semant le doute dans ses rangs, Krim Belkacem, Mohamed Larbi Ben M’hidi, Zighoud Youcef, Abane Ramdane et les autres chefs révolutionnaires avaient fait preuve d’un sens stratégique aigu.

Anticiper sur la menace, c’est prendre les devants, au lieu d’attendre pour réagir sous la contrainte. Anticiper sur la menace, c’est sortir de l’inaction, du statu quo pour imposer une logique, un processus, un rythme. A cet effet, l’ appel lancé par Abane Ramdane aux forces patriotiques pour rejoindre le mouvement libérateur, avant même que le pouvoir français ne mit en œuvre son agenda, était un coup de grâce porté au complot colonialiste en gestation.

La force coloniale, qui avait l’habitude de jouer sur les rivalités entre les Algériens voyait ses chances de le faire volatilisées… Diviser pour régner, n’est-ce pas l’instrument privilégié des colonisateurs pour soumettre les peuples colonisés ? «La politique arabe» de la France, aussi bien que sa «politique berbère», n’avaient-elles pas comme but de faire éclater le sentiment d’appartenance à la même terre, à la même histoire, à la même culture de résistance ?

En décidant de faire du FLN le creuset du nationalisme libérateur, le foyer de rassemblement de toutes les énergies patriotiques, il faut reconnaître aux signataires de la résolution de la Soummam un sens rare de la hauteur et de l’Histoire. Dans leur esprit, aucune subjectivité n’était admise, aucun sens déplacé de l’égo n’était permis, aucune considération ne devait supplanter l’objectif de la libération du pays à laquelle devaient tendre et participer tous ses enfants.

Barrer la porte de l’adhésion à la Révolution à l’UDMA, aux Oulémas, aux centralistes, aux communistes, c’était les jeter dans les bras du colonialisme , c’était s’allier, objectivement, avec son ennemi pour préparer sa propre destruction. Ce qu’avaient refusé avec obstination Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane et les autres congressistes.

Le Consensus révolutionnaire

Le consensus révolutionnaire, pensé et proposé lors du Congrès de la Soummam, présidé par le fils de Aïn Mlila : Mohamed Larbi Ben Mhidi, a été un coup de génie politique comme il en arrive rarement dans l’histoire d’une nation. Mesurant l’ampleur historique de l’entreprise de libération, les artisans de la Soummam avaient fait preuve d’une clair- voyance remarquable et d’une générosité sans égale. C’est la raison pour laquelle l’inclusion de toutes les forces patriotiques comme option stratégique n’a pas laissé les Algériennes et les Algériens insensibles.

L’Appel de la Soummam et la réponse favorable de l’UDMA, des Oulémas, des Centralistes, du PCA, et leur implication dans la Guerre de libération était un moment capital de l’histoire, non seulement de la Révolution, mais de la nation toute entière. L’unité forgée dans la douleur avait fermé définitivement les portes de la division qui a toujours provoqué l’échec des résistances antérieures depuis l’Emir Abdelkader jusqu’au 8 Mai 1945. C’était la première fois depuis des siècles que les Algériennes et les Algériens parlaient d’une seule voix, sont dirigés par une même autorité, et tendaient vers un même objectif stratégique, la libération.

Malgré les incompréhensions, les ingérences, les intérêts étroits des uns et des autres, l’unité des rangs n’a jamais été atteinte. La désignation de Ferhat Abbas comme premier président du GPRA en 1958 est la meilleure preuve que l’unité entre les forces patriotiques était indispensable, qu’elle était la solution et qu’elle le demeure. C’est ce consensus sur l’essentiel qu’il faut retenir aujourd’hui, en ce 60e anniversaire du Congrès de la Soummam, au lieu de braquer les regards sur les divergences tactiques  survenues, bien après.

Cela, bien entendu, sans les nier, ni les déconsidérer.  A cet effet, il faut préciser que le consensus n’est pas l’unanimisme, ni le règne de l’autoritarisme et du populisme. Le consensus, ce sont les accords explicites sur les fondamentaux de la vie en commun, dans le cadre d’un Etat républicain, ce sont les contrats sur la gestion pacifique et civilisée des divergences et des conflits qui font la force de l’Etat de droit.

Difficile capitalisation

L’assassinat de Mohamed Larbi Ben Mhidi en 1957 par l’armée coloniale, la liquidation de Abane Ramdane la même année par ses frères d’armes, les influences des pays arabes, particulièrement l’Egypte nasserienne, la conjoncture internationale difficile ont fait que le pouvoir soit accaparé en 1962 par la force la plus organisée à l’époque, l’armée des frontières.

En conséquence de quoi, la remise en cause du pouvoir du GPRA, la marginalisation des moudjahidine de l’intérieur, l’intronisation d’Ahmed Ben Bella comme président de l’Algérie indépendante n’ont pas permis la capitalisation politique des orientations, des visions et de la philosophie de la Soummam. Pis, pour des motifs de pouvoir, le Congrès a été occulté, diabolisé, en usant de dénis de vérités et de grossières manipulations.

A ces raisons et d’autres, il faut admettre que notre Révolution, de par sa nature et contrairement aux autres grandes révolutions dans l’histoire, n’a pas été précédée par un véritable mouvement d’idées soutenu et critique, non seulement du fait colonial comme obstacle à la liberté et au développement, mais aussi, des faiblesses structurelles de la société algérienne et de ses limites culturelles qui entravaient son émancipation.

Aujourd’hui encore, il est aisé d’observer que le timide mouvement des idées, porté par Cheikh Mbarek El Mili, Toufik El Madani, Amar Imache, Malek Bennabi, Mohand Chérif Sahli, Idir El Watani, Mouloud Mammeri et d’autres durant le mouvement national, continue d’occuper une place marginale, voire insignifiante, dans le roman national, lui-même non encore élaboré.Depuis 1962, seuls les faits de guerre sont sublimés, seuls les soldats en armes sont magnifiés, réduisant de ce fait la Révolution à une simple guerre d’indépendance. Les tentatives de transformation de la société qu’illustre la participation active de la femme à la libération du pays ont été entravées, combattues.

Pour consolider le pouvoir personnel, incarné un moment par Houari Boumediene, les dénis de vérités sont devenus légions. Par la suite, la crise aidant, les lectures sélectives et sectaires ont accaparé les espaces, les mots et les esprits. Le communautarisme a repris ses forces. Les règlements de comptes entre personnes et clans se font régulièrement par symboles interposés, réduits, parfois, à leurs villages et à leur progéniture.

C’est cela l’une des conséquences dramatiques de la remise en cause du primat du politique sur le militaire prôné à Ifri Ouzellaguen. Le primat du politique sur le militaire, c’est le primat de la Révolution sur la guerre ; c’est le primat de la transformation radicale de la société sur la simple prise du pouvoir ; c’est le primat de l’idéal de libération sur le moyen violent de l’atteindre.

L’histoire comme source et ressource

Construire un avenir de paix pour les générations à venir, c’est cesser de faire de l’histoire un lieu de déchirures et de conflits sans fin ; c’est cesser de se faire la guerre par périodes et hommes d’histoires interposés. Construire une patrie, c’est mettre l’histoire au service de l’avenir. L’histoire, comme source et ressource est la vision que nous devons privilégier pour refonder le roman national, un roman optimiste, à la fin heureuse !

Cela m’amène à conclure en disant que seule une histoire nationale apaisée, soulagée des mensonges et des contre-vérités, dépouillée des malentendus et de l’ignorance ; enfin consensuelle car au service du développement et de la paix, peut permettre au peuple de consolider son avenir commun. C’est seulement à ce moment que nous pourrions dire que les martyrs, tous les martyrs, ne se sont pas sacrifiés pour rien. 


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