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Sadek Benkada. Socio-historien

26 avril 2007 à 20 h 45 min

De la sociologie à l’histoire, pourquoi ce saut ?

– Je crois que c’est l’historien Fustel de Coulanges qui disait : «La sociologie c’est l’histoire du présent et l’histoire, c’est la sociologie du passé.» Pour reconstruire le passé, l’historien a besoin des outils d’analyse de la sociologie. Le sociologue, pour analyser la société actuelle, a besoin, lui, de mieux comprendre les systèmes sociétaux du passé. D’ailleurs, Ibn Khaldoun était-il sociologue ou historien ? Aujourd’hui, pour des chercheurs dans mon cas, on parle plutôt de socio-historien ! Ma double formation m’a énormément aidé. Sans cela, je me serais probablement cantonné dans des approches sans issues et des spéculations qui m’auraient mené à des culs-de-sacs intellectuels.

Féru de la mémoire d’Oran, vous n’arrêtez pas d’interpeller les lieux et les registres de l’état civil. À quoi est due cette focalisation sur l’histoire des cent dernières années ?

– Mes recherches remontent au-delà d’un siècle et comprennent les périodes ottomane et espagnole. Il est vrai que la période coloniale française y occupe une très grande place. Du point de vue de la production des documents d’archives, ces trois périodes marquent des moments forts de l’histoire de l’Algérie qui l’ont faite entrer dans «l’historicité». La période coloniale française, plus que tout autre, est riche en archives de toutes sortes.
Cependant, cela ne veut pas dire que toutes les archives se trouvent hors d’Algérie, et particulièrement en France. J’exerce mes recherches, depuis plus d’un quart de siècle, au niveau des fonds et dépôts d’archives locaux, entre autres celles de l’état civil. Or, les archives d’état civil déposées à Nantes ne sont que les copies des originaux de nos registres communaux prêtés à la France pour être microfilmés et retournés vers 1964. Je travaille actuellement sur deux niveaux.
Le premier concerne les registres d’état civil des cent dernières années portant sur toutes les communautés, et conservés à la Direction des archives de la wilaya. Le deuxième concerne les registres de même nature de la période 1961-1962 en possession des services de l’APC d’Oran.

Vous vous intéressez aussi à la signification des pierres tombales ainsi qu’au profil des notables de la ville, sous l’occupation française et après 1962…

– L’un des lieux par excellence de mémoire est justement le cimetière. Bien sûr, il en existe d’autres sur lesquels je travaille, comme les hôtels ou les cinémas par exemple. Mais les cimetières d’Oran des trois communautés restent pour moi des «dépôts d’archives à ciel ouvert». Les inscriptions tombales fournissent des éléments biographiques et démographiques étonnamment instructifs, qui contredisent quelque peu l’expression «menteur comme une épitaphe». Jacques Le Goff dit du grand historien Michelet qu’il «parcourt les nécropoles du passé comme les allées du Père Lachaise, pour arracher au propre et non au figuré, les morts à leur ensevelissement, pour ‘‘réveiller’’, faire ‘‘revivre’’». Chaque moment de changement historique apporte une recomposition sociale et de nouveaux acteurs individuels et collectifs.
La période coloniale avait produit aussi bien des notables que des militants politiques modérés et indépendantistes. Notre travail consiste donc à identifier le rôle de chacun d’eux dans la société civile. En 1962, un nouveau champ politique s’est ouvert et a produit ou reproduit de nouveaux acteurs, avec même une nette «dénotabilisation» de la société où le militant du parti unique remplace le notable. Là, ce n’est plus l’histoire qui est interpellée, mais la sociologie politique.

Si l’on devait établir une liste des noms qui ont marqué la ville d’Oran, les deux siècles passés, quelles seraient les personnalités qui occuperaient les premières places ?

– Un nom en particulier devait symboliser le retour définitif d’Oran à la souveraineté algéro-ottomane : celui du bey Mohamed El Kébir, dont nous avons raté la célébration en 1992 à l’occasion du bicentenaire de la libération d’Oran. Mais il y a aussi d’autres noms, nombreux et dans tous les domaines. Ceux qui ont sacrifié ce qu’ils avaient de plus précieux, leur vie, méritent une place particulière dans le mémorial de la ville et de la nation. Il y a des noms qui s’attachent fortement à des villes. Je dis toujours qu’Alloula est pour Oran ce que Joyce est pour Dublin ou Naguib Mahfouz pour Le Caire, etc. Il y a entre ces noms et leur ville, un lien mémoriel que tout historien a pour ambition de reconstruire. A ce titre, la première approche qui s’impose à l’historien, c’est le travail de prosopographie, autrement dit l’établissement d’un fichier biographique de tous les acteurs et dans tous les domaines. Je rappelle que quelques-unes de ces biographies ont déjà été publiées dans des ouvrages, revues et journaux.

Mais, y a-t-il des choix prioritaires pour ces biographies ?

– Non. En fait, la plupart du temps, les circonstances imposent les choix, notamment les décès qui réveillent le souvenir de tel ou tel personnage. Il y a aussi les grands événements commémoratifs. Le réveil du souvenir obéit également à des effets de mode. Un jour, ce sont les femmes célèbres ou les gloires du sport ; un autre, les premiers journalistes ou les édiles de la ville, etc. Il y a en somme une réelle demande sociale et culturelle des biographies et, on ne peut que s’en féliciter, d’ailleurs.

Dans vos communications, vous évoquez le fait qu’Oran, née il y a plus de 11 siècles, ne pouvait être qu’une cité ouverte…

– Fille de la mer, comme toutes les grandes cités méditerranéennes, elle a partagé avec elles tous les soubresauts de l’histoire qui ont agité le Bassin méditerranéen. Tout lui vient de la mer, sa longue histoire et ses cultures : parler, cuisine, musique, sensibilité… C’est en ce sens qu’on dit qu’Oran est une «ville ouverte».
Mais, à dire vrai, je pense que le mot qui convient le mieux, c’est celui de ville «offerte». Mes recherches m’ont amené à conclure qu’elle n’a jamais été véritablement une «ville ouverte» au sens militaire. Elle a toujours résisté et résiste encore à différentes influences communautaristes, notamment celles qui tendent à lui renier son identité et lui contester sa spécificité culturelle. Après une première phase de réappropriation de son patrimoine, la cité cherche actuellement à réécrire son histoire et à reconstruire sa mémoire en comptant sur ses chercheurs universitaires, ses intellectuels, ses écrivains et ses militants de la culture qui composent aujourd’hui le gros des troupes de la société civile.

Témoin direct des événements qui ont marqué Oran à la veille du départ massif des pieds-noirs, historien reconnu de la ville, vous affirmez qu’elle a terriblement souffert, aux côtés d’Alger, des méfaits de l’OAS…

– Je mène un travail de recension de toutes les victimes civiles et militaires des «actions ponctuelles» de l’OAS à partir des registres de décès de cette période. Ce travail est accompli avec le soutien actif de nombreux moudjahidine oranais et, à leur tête, Mohamed Friha. Les résultats de cette enquête pourront, je l’espère, non seulement bousculer les contrevérités, mais également servir à jeter les bases d’une nouvelle branche de la victimologie de guerre que j’appellerais, l’«attentatologie» et qui serait une géo-sociologie urbaine des attentats durant cette terreur sanguinaire.
En ciblant essentiellement les Algériens, l’OAS n’a pas épargné certaines catégories d’Européens (juifs, libéraux, progaullistes, réfugiés républicains espagnols, soldats du contingent, gardes mobiles, etc.). Il me reste à conforter ces résultats par d’autres sources, comme celles de la police, de la morgue et les rapports du représentant du CICR à Oran. Je constate avec amertume que seuls trois historiens s’intéressent à ce vaste chantier : Karim Rouina, Fouad Soufi et moi-même. C’est peu, n’est-ce pas ?

Vous êtes en train d’écrire l’histoire de Sonatrach. Est-ce un travail de commande ou un coup de cœur lié à votre longue appartenance à cette entreprise ?

– Pendant 33 ans de vie professionnelle et jusqu’à mon départ en retraite en 2006, je n’ai cessé de collecter le maximum de matériaux documentaires pour écrire un jour, l’histoire de cette grande entreprise qui n’est pas un héritage de la période coloniale mais est née de la volonté d’une nouvelle génération d’hommes politiques. Mon appartenance à cette entreprise m’a fait également comprendre qu’elle constituait, ce qui n’est plus tellement le cas, un microcosme où étaient représentés toutes les factions et clans politiques, clientélistes et régionalistes, en lutte pour le pouvoir dans le pays. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment une entreprise de cette envergure tarde tant à prendre en charge son histoire et limite celle-ci à des prospectus publicitaires ou a des ouvrages laudatifs qui la desservent, aux yeux non seulement de ses travailleurs, qui y sont d’ailleurs totalement occultés, mais également de ses partenaires internationaux.

BIO-EXPRESS

Né en 1948 à Oran, sociologue et historien. Ancien cadre d’une filiale Sonatrach à Arzew, il a assuré parallèlement des cours de sociologie, de démographie et d’histoire urbaine à l’Institut d’architecture (USTO). Depuis son départ en retraite, il est chargé de recherches permanent au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), directeur adjoint de la revue Insanyat et membre du comité de rédaction de la Revue Africaine des Livres. Oran constitue son «laboratoire» privilégié. A ce titre, il est fait appel à lui comme consultant pour les questions de patrimoine historique et architectural de la ville. Conférencier et auteur de plusieurs articles et contributions dans des ouvrages, tant en Algérie qu’à l’étranger, il partage le reste de son temps entre sa thèse d’Etat et l’action culturelle citoyenne.


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