Le départ d’un géant | El Watan
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Le départ d’un géant

30 mars 2013 à 10 h 00 min

Depuis son accident de voiture au Nigeria en 1990, paralysant la partie inférieure de son corps, il avait décidé de vivre à New York pour raisons médicales et il y avait enseigné à l’université. C’est avec un premier roman retentissant, Et le Monde s’effondre (1958) que cet écrivain a inscrit la littérature africaine anglophone parmi les grandes littératures du monde. Ce roman a été traduit dans cinquante langues et vendu à plus de dix millions d'exemplaires. Devenu un classique mondial, il est toujours étudié et analysé. Ce romancier nigérian est un monument de la littérature africaine grâce à une grande production et des prises de position affirmées. Sa belle écriture anglaise africanisée a fait dire à Nelson Mandela qu’avec Chinua Achebe «les murs de la prison s’effondraient». En effet, sa fiction vous emporte car il a l’art de la narration, du symbole et de l’image. Son écriture joycienne s’inscrit dans la veine du «stream of consciousness» dans la mesure où il casse les temps chronologiques. Il a su aussi introduire avec bonheur l’oralité africaine dans sa fiction, abordant des thèmes qui vont de la question coloniale aux problèmes de la post-indépendance. Durant la guerre du Biafra, il s’est engagé en tant que citoyen dès 1967 pour la sécession. Il a écrit à ce sujet des textes forts qui font date et a publié l’an dernier ses mémoires intitulées There was a Country où il revient sur cet épisode douloureux de l’histoire du Nigeria.

Avec une verve et une ironie sans précédent, comme dans A Man of the People, il fut l’un des premiers à aborder les questions politiques postcoloniales comme les coups d’Etat qui empêchent la société de vivre dans la stabilité et le respect des Constitutions. Il a écrit sans concession sur la corruption qui gangrène les pays africains, sur la prostitution, l’utilisation des enfants dans la guerre, l’intolérance… Comme son compatriote Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature, il a su utiliser les mythes africains dans une écriture moderniste. En accord avec ses principes, Chinua Achebe a refusé les honneurs proposés par les autorités de son pays en raison de la corruption et de la gabegie. En 2011, par exemple, il a refusé le titre de «Commandant de la République Fédérale», l'une des plus hautes distinctions au Nigeria. Il a reçu en 2007 à Londres le Man Booker International, prix littéraire tant convoité.

Il avait aussi reçu en 1987 le prestigieux Booker Prize pour son roman Anthills in the Savanah. L’écrivain nigérian Victor Ehikhamenor a déclaré à la BBC que Chinua Achebe n’était pas Nigérian mais citoyen du monde, car ses romans parlent à tous. Il est intéressant de rappeler que Et le monde s’effondre fut écrit en réaction à Joseph Conrad dont le roman, Le cœur des ténèbres, l’avait choqué avec ses personnages africains toujours dans l’ombre, inexistants, invisibles, sans humanité. Pour lui, les quelques personnages africains de ce roman faisaient partie du décor exotique, car muets et au service des Blancs en mal d’exploration et d’exploitation. En réaction, il écrivit donc Et le monde s’effondre replaçant les personnages africains au cœur de l’Histoire et les rendant «sujets». Chinua Achebe raconte avec une évocation superbe la vie précoloniale en montrant combien l’Afrique était structurée avec ses codes, sa culture et ses stratégies politiques. Le roman décrit l’arrivée de Blancs avec le prêtre, puis le soldat et enfin l’homme d’affaires.

Les Blancs déstructurent la société Ibo de Chinua Achebe. Le héros principal, Okwonko, est si désorienté par la machine coloniale qu’il se suicide. La force du roman est dans sa structure, conçue comme une horloge. Le titre du roman est extrait d’un poème de W. B Yeats «Things fall apart, the centre cannot hold».
Par rapport à la question de la langue du colonisateur, il est intéressant de constater que la position de Chinua Achebe rappelle celle de Kateb Yacine qui avait qualifié le français en Algérie de «butin de guerre». Chinua Achebe a affirmé que la langue anglaise lui a été donnée et qu’il la gardait, l’utilisant sans complexe mais en l’africanisant. Il a défendu l’idée que la colonisation faisait partie de l’histoire du continent et qu’il ne fallait pas tout rejeter comme par exemple les langues qui sont une richesse dans ce monde global.

Ses compatriotes, Wole Soyinka et J. P Clark ont rappelé cette semaine que Chinua Achebe était triste pour son pays où des massacres dans la région de Kano ont lieu, où l’intolérance se propage. Chinua Achebe a dénoncé l’intégrisme et le manque de générosité. Au-delà de la perte de l’homme, Wole Soyinka a affirmé que Chinua Achebe reste vivant pour les nouvelles générations qui ont besoin d’intellectuels de cette trempe pour s’affirmer et lutter pour la liberté. Chinua Achebe a passé le «bâton» à la nouvelle génération pour que la création continue, pour que les vocations littéraires se développent, pour que la démocratie devienne réalité au Nigeria et en Afrique. Pour Chinua Achebe, les forces des ténèbres doivent être combattues car elles ressurgissent toujours. Il est primordial de rester en alerte intellectuellement et politiquement. Avec Wole Soyinka, j’aimerais affirmer que Chinua Achebe vit toujours grâce à ses écrits et ses messages contre «la répression, la bigoterie et la régression».

 


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