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Ibn Arabi-Saint John Perse, les mots croisés

02 février 2006 à 0 h 00 min

La raison, il faut le remarquer, en est politique la plupart du temps. Elle est loin d’être le fruit d’un travail intellectuel soutenu. Les tenants du pouvoir politique, tout aussi comme ceux de l’extrémisme religieux, font d’Ibn Arabi une espèce de cheval de bataille, de prétexte, pour porter le coup de grâce à toute idée de changement ! C’est donc par réaction à cette déroutante situation sociopolitique que les hommes de lettres brandissent de temps à autre les écrits d’Ibn
Arabi comme arme efficace face à toutes les menées destructrices de l’esprit. N’empêche, les livres d’Ibn Arabi, on l’a vu ces dernières années, ont fait l’objet d’un autodafé monstrueux dans les places publiques d’Alexandrie. La nouvelle édition des Conquêtes mecquoises ne fut pas passée au pilon, mais, brûlée carrément.
Dans cette même espèce de filiation spirituelle, celle qui privilégie l’action de l’esprit, donc de tout ce qui est beau dans cette existence, Saint-John Perse, (1887-1975), surtout depuis son poème épique Anabase, publié en 1924, entreprend toujours le même voyage cosmique, mais en direction de l’intérieur, de son moi, devenant ainsi source et sourcier à la fois.
Ce faisant, les deux poètes se ressemblent dans leur quête, puisqu’il s’agit du statut de l’être humain dans le grand cosmos, mais ils diffèrent l’un de l’autre dans l’approche, tant celle-ci se montre exigeante à chaque tournant. Ibn Arabi, on peut le hasarder ici, change ses références géométriques au gré de ses déplacements cosmiques. Il en crée d’autres à sa mesure, et selon les stations où il lui arrive de s’arrêter pour mieux se ressourcer. Dans les 3000 pages de ses Foutouhat , édition entreprise en 1920, conformément au testament de l’Emir Abdelkader, des dessins aux formes géométriques inédites viennent, non pour illustrer une pensée, somme toute discursive, mais pour constituer des chapitres à part. Il ne s’éloigne pas ainsi du grand Halladj, (858-922), qui, dans son fameux Tawassin, a ouvert la voie dans ce sens, celui des formes géométriques qui semblent coller au corps du texte, mais qui constituent autant d’unités sémantiques à part. C’est qu’Ibn Arabi fait l’impossible, dans son voyage cosmique, pour se transcender et dépasser ainsi la matérialité des choses autour de lui.
Pour Ibn Arabi, c’est ce qui se dégage de ses écrits, la poésie est celle qui prend naissance au fur et à mesure de son propre voyage, par la grâce de nouvelles formes géométriques allant dans toutes les directions, épousant les moindres contours du microcosme comme les grandes virées du macrocosme. D’où la rancune des fouqaha à son endroit, et d’où la crainte et la déroute des politiciens qui ont toujours vu en lui une espèce de pourfendeur sournois de l’ordre établi, social comme intellectuel.
Sur le versant opposé, Saint-John Perse explique, dès le départ, le motif de son voyage. C’est une «montée en selle», dit-il, pour se découvrir. Lui, le déraciné de ses îles natales, dans les Caraïbes, se retrouve du jour au lendemain dans la nécessité de se situer. Ses premiers poèmes, de 1908 à 1924, sont empreints d’une nostalgie presque maladive, mais riches en couleurs qui ne vont pas sans rappeler les tableaux luxuriants d’une Frida Kahlo, (1907-1954), : esclaves, cabanes, travaux champêtres, etc. Dès L’Anabase, la vapeur se renverse, et c’est un poète intrigué par le changement des choses qui fait son apparition. A partir de la simple matérialité qui l’environne, Perse entreprend son voyage vers l’intérieur d’un moi qui s’il n’est pas houleux et d’esprit aventuresque, il n’en est pas moins semé de milliers d’embûches philosophiques. On y voit un poète préoccupé par son rapport à l’existence, mais dans une espèce de mouvement linéaire qui n’a rien à voir avec la linéarité classique. La preuve en est qu’il est possible de le lire comme un dictionnaire. Point n’est besoin de le lire chronologiquement pour comptabiliser ses découvertes, ses allées et venues, ses formules qui obéissent à une géométrie de son propre cru. Il a beau déclarer que ses «bateaux sont étroits», ils n’en sont pas moins aussi spacieux que l’Arche de Noé. Tout y entre, prend place vers une destination ayant pour but le cosmos lui-même, entendez l’homme dans sa totalité.
Les mathématiques donnent parfois l’image d’un champ clos. Aucune perspective ne semble s’offrir à l’œil nu. Pourtant, selon les plus avertis en ce domaine, des milliers de nouveaux signes s’y créent chaque année, et qui, pour pasticher le poète Gérard de Nerval, ne sont plus les mêmes, et se refuseraient à l’entendement mutuel des mathématiciens. Ne sommes-nous pas ici face-à-face avec une poésie changeant de formes géométriques à tout instant, tant l’allure y est vertigineuse ? Que dire alors d’un poète soufi comme Ibn Arabi qui entreprend sciemment de créer les siennes dans chacune de ses strophes, ou d’un poète à la puissance verbale, comme Saint-John Perse qui donne l’impression d’aller juste à côté, alors que son objectif n’est autre que le cosmos ?
N’est-il donc pas à bon droit de s’interroger sur le bien-fondé des théories du logicien américain, Charles Sanders Pierce, (1839-1914), celles traitant de l’aspect mathématique des choses de l’esprit ? L’algèbre de Boole, (1815-1864), précisément, ne s’inscrit-elle pas en droite ligne dans ce même schéma, celui de la mathématisation de toutes les belles choses de l’existence, principalement de la poésie, de l’art pictural, des voyages cosmiques auxquels les grands prosateurs et les grands poètes ont toujours voulu y associer l’être humain ?

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