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Discipline de rigueur

23 janvier 2016 à 10 h 00 min

En Algérie, elle se retrouve sans doute à la dernière place, tant son importance est négligeable parmi d’autres arts, déjà eux-mêmes en manque de reconnaissance.

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts d’Alger et plusieurs écoles régionales continuent à enseigner cette discipline et si les promotions de sculpteurs ne sont pas les plus nombreuses, elles existent quand même et versent chaque année sur le marché du travail de jeunes artistes qui, comme leurs collègues peintres ou designers, trouvent au mieux à s’employer dans l’enseignement.  

Sculpteur, voilà une vocation et un métier assez rares dans notre pays. Il faut assurément une sacrée dose de passion et de courage pour embrasser ici cette discipline confrontée à des difficultés de toutes sortes et un terrible manque de perspectives. Les commandes publiques sont rarissimes.

Et comme l’érection d’une sculpture nécessite des conceptions et des aménagements d’espaces, on lui préfère souvent des panneaux en carreaux de céramique aux iconographies médiocres et discutables (souvent des reproductions de gravures anciennes ou des portraits bâclés de martyrs) ou des éléments de décoration urbaine importés, telles ces fontaines en inox qui ont fleuri notamment à Alger.

Les choix des décideurs s’exercent généralement sans consultations et nous n’avons pas souvenir de la diffusion «visible» de cahiers des charges, ni même de l’organisation de concours réglementés, comme cela se pratique dans le monde.

Dès lors, sans compétitions artistiques, la voie reste ouverte à des amateurs du vendredi qui disposent de plus d’entregent que de talent et qu’il convient de dissocier de quelques véritables autodidactes.

Combien de nos villes et villages portent ainsi les stigmates d’œuvres carrément laides, sinon repoussantes, qui peuvent procéder de bonnes intentions mais n’aboutissent finalement qu’à une dépréciation du sujet choisi et, au-delà, à une dévalorisation de l’art de la sculpture dont les exigences conceptuelles et techniques sont tout simplement énormes.  Les conditions de travail sont aussi un parcours du combattant.

Si des peintres peuvent à la limite – et c’est le cas de plusieurs – produire dans leur cuisine familiale, un sculpteur ne peut que difficilement se passer d’un atelier assez spacieux pour accueillir ses matériaux, son matériel et ses œuvres. Sans compter que la sculpture est un art généralement assez bruyant, difficile à accommoder avec un voisinage résidentiel.

En outre, l’indisponibilité de la pierre, des marbres, du bois ou des métaux nécessaires à l’exercice de cet art – et qui doivent répondre à des critères précis – manquent sur le marché ou sont parfois hors de portée des moyens d’un artiste. Celui-ci est donc souvent obligé de brider ses ambitions créatives, aussi bien dans les formats que la consistance des œuvres.

Dans ces conditions, qui prendrait le risque de réaliser à ses frais une sculpture dont il n’aurait pas de commanditaire préalable et qu’il risquerait de devoir stocker ? De tous les arts visuels, la sculpture est celui qui se rapproche le plus du cinéma dont l’exercice dépend ordinairement d’un producteur et d’un distributeur.

L’histoire de la sculpture dans le monde est d’abord celle de mécènes publics ou privés aux budgets conséquents. Il faut ajouter à cela le poids des interprétations religieuses marquées par la naissance de l’Islam en rupture radicale avec le paganisme des idoles qui occupaient la Kaâba.

La diversité des courants produit une certaine confusion chez les artistes et les publics entre des visions rigoristes qui interdisent formellement une telle pratique et des exégèses plus ouvertes qui, se fondant principalement sur un verset de la sourate As-Saffat («Adorez-vous ce que vous avez sculpté alors que c’est Dieu qui vous a créés, vous et les œuvres de vos mains ?»), affirment que ce n’est pas la sculpture qui est blâmable mais l’idolâtrie.

Il faut préciser toutefois que ce débat concerne la statuaire à représentation humaine et non pas les œuvres abstraites. Il reste que la civilisation musulmane n’a pas été exempte de sculptures, comme peuvent en attester, entre autres, la pyxide de Zamora (Musée archéologique de Madrid) datée de 964, ou celle d’Al Mughira (Musée du Louvre) datée de 968 et taillée d’un seul bloc dans une défense d’éléphant. 

Entre ces différentes contraintes ou limites, c’est dire que la tenue du Grand Salon de la sculpture de l’Est algérien dans le cadre de «Constantine 2015, capitale de la culture arabe», constitue un événement au moins intéressant pour qui veut découvrir la pratique de cette discipline artistique dans notre pays.

Elle vient surtout tenter de réhabiliter aux yeux de l’opinion publique un art qui a été marqué par l’épisode de la statue du cheikh Ibn Badis érigée à Constantine en avril 2015, laquelle, après être devenue la risée de la ville (mais aussi l’expression de sa désapprobation eu égard à la stature du personnage représenté) a été fort heureusement retirée de la vue.  

Inauguré mercredi dernier, le Grand Salon de la sculpture de l’Est algérien se poursuivra jusqu’à la fin février au palais de la Culture Mohamed Laïd Al Khalifa. Une trentaine d’artistes y participent.

Ce salon est organisé à la mémoire d’Ahmed Akriche (1945-1988), enfant de Jijel, gentleman sculpteur, dont deux bronzes ornent des parcs londoniens, et en hommage au Batnéen Mohamed Demagh, doyen national de la discipline du haut de ses 84 ans, lequel récupérait notamment des troncs d’arbres calcinés par les bombes au napalm des avions français pour les transformer en œuvres d’art. Ces deux artistes sont représentatifs de l’attrait particulier de la sculpture chez les artistes de l’Est algérien.

Plus que dans le reste du pays, cette discipline a trouvé là un terrain favorable, sans doute  généré par la concentration de vestiges de l’époque romaine (Timgad, Lambèse, Djemila, Tébessa…) et sa riche statuaire.

L’hypothèse est plausible, mais elle mérite l’examen attentif de l’histoire de l’art qui devrait d’ailleurs s’intéresser à déchiffrer certaines «coïncidences» géoculturelles comme la contribution importante de la région d’Azzefoun à la fourniture nationale de musiciens et d’auteurs ou encore le grand nombre de peintres issus de l’Oranie.

Toujours est-il que l’on retrouve dans tout l’Est algérien de nombreux sculpteurs qui ont commencé à apparaître véritablement à partir des années 1980 et ont donné lieu, à travers notamment l’association d’artistes Prisma de Batna, à l’organisation du Salon de la sculpture de cette ville qui reste l’unique manifestation nationale périodique de la discipline et dont la première édition remonte, sauf erreur, à 2005.

Le Grand Salon de la sculpture de l’Est algérien peut donc se prévaloir d’une légitimité artistique et d’une certaine historicité régionale. L’exposition permet de montrer une grande partie du potentiel créatif de la sculpture algérienne dans toute la variété de ses influences, matériaux, techniques et, naturellement, niveaux de maîtrise artistique.

Elle constitue pour cela un moment privilégié pour observer l’état de cette discipline dans notre pays et la présence de talents dont la véritable éclosion dépendra fortement de l’évolution de l’environnement à l’égard de la sculpture. En attendant, comment ne pas saluer le courage et l’opiniâtreté de ces artistes de la matière ? 

Grand salon de la sculpture de l’Est algérien. Palais de la Culture Mohamed Laïd El Khalifa, Constantine. Du 20 janvier au 29 février 2016. Commissaire d’exposition : Moussa Kechkach.
 


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