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Etre un acteur plutôt qu’un «jouet de l’histoire»

03 février 2014 à 10 h 00 min

Elu député lors des législatives du 10 mai 2012, il quitte le parti de Hocine Aït Ahmed quelques mois plus tard et se lance aussitôt dans une nouvelle aventure politique : l’Union démocratique et sociale (UDS). L’enfant d’Aït Bouaddou, issu d’un milieu modeste, s’impose aujourd’hui comme l’un des leaders les plus en vue de sa génération. Une success-story qui mérite d’être méditée en parlant de l’ascension des jeunes en politique. Karim Tabbou accepte sans peine d’évoquer avec nous les temps forts de sa carrière au long cours. Il faut reconnaître que la discussion avec lui est passionnante. Pour notre entretien, il a préféré l’ambiance décontractée d’un petit restaurant de Douaouda au décor formel d’un siège de parti.


«Convertir la colère en projet politique»


Derrière l’image un peu sévère du tribun au verbe caustique se révèle un homme attachant, sensible et drôle. D’un esprit aiguisé, il alterne bons mots et formules assassines. Ne lui parlez pas de Bouteflika, du quatrième mandat, et surtout pas de Amar Saadani («c’est un acte de vengeance contre Abane»).
Notre commensal attaque par une assertion générale à portée philosophique. «Vous savez, l’histoire obéit à des normes et des règles. Il y a deux positions possibles : soit on est un acteur à part entière et on est au cœur de l’histoire, soit on devient un vulgaire jouet de l’histoire et on n’est plus maître de son destin», professe-t-il. On a souvent tendance à l’oublier : la première motivation d’un homme politique est d’abord l’ambition, couplée à la conviction d’avoir un «destin». Karim Tabbou le dit très clairement : il nourrissait, depuis sa prime jeunesse, de grandes ambitions politiques. «Honnêtement, je suis une personne qui a beaucoup d’ambition. En terme d’envie de faire des choses, je suis plus que jamais ambitieux.

Je le dis, je le proclame, je le revendique, je ne suis pas du tout complexé par ça, bien au contraire», confie-t-il, avant de préciser : «Mais je me projetais plus dans une dimension collective que dans un destin individuel.» Parlant de son enfance, Karim évoque fatalement son père, un paysan handicapé à vie pour avoir subi les pires sévices du temps de la colonisation. Il tient beaucoup de son caractère, dit-il, un père courageux et digne qui «a toujours eu un comportement de défi». Karim Tabbou ne s’en cache pas : il carbure à la colère. Sentiment nourri par les «injustices de l’indépendance» et le constat que «les graves humiliations subies n’ont pas abouti à une réparation». Et de lancer avec un brin de poésie amère : «Ce pays n’offre pas à tout le monde sa beauté.» Karim Tabbou situe donc sa «traçabilité politique», comme il l’appelle, dans la continuité de ce combat inachevé. «On voit que certaines attitudes du pouvoir ne sont pas loin des attitudes colonialistes», assène-t-il. «Voilà d’où vient cette énergie, cette fureur, cette colère», poursuit le militant impétueux. Toutefois, cette hargne ne doit pas rester à l’état de fiel fulminatoire, insiste-t-il, mais «a besoin de se formuler en procédures et en idées politiques parce que, dans un pays chargé de violence, on a besoin de convertir cette colère en projet et en perspective politiques».


La chambre A37 transformée en studio télé


Petit saut dans le temps. Nous voici au lycée de Boghni, où Karim fait ses études secondaires. Un technicum. Filière : gestion. Premières grèves. Premières joutes politiques avec ses professeurs. «C’étaient les années d’or de la politique, la période 1989-1991, la fameuse parenthèse enchantée. On pouvait parler politique dans un cours. C’étaient des moments d’une richesse extraordinaire», se souvient-il avec tendresse. Le jeune Karim, esprit vif, curieux de tout, se fera très vite remarquer par les vieux militants de son entourage. «J’ai été approché par un ami qui est mort depuis, Allah yerhamou. Il a tout fait pour m’enrôler dans les rangs du FFS. J’ai aussitôt hérité des clés du petit siège du parti au village de Aït Amer, dans la commune de Aït Bouaddou. J’étais tout fier de tenir le bureau du village.» Une fois son bac en poche, Karim Tabbou s’inscrit pour des études d’économie à l’université de Tizi Ouzou. Et c’est là qu’il explose. Le jeune étudiant est sur tous les fronts : politique avec le FFS, syndical avec le Comité autonome, et il est également un militant fougueux du MCB.

Anecdote croustillante : Karim raconte en souriant comment il avait aménagé sa chambre universitaire, à la cité de Boukhalfa, «la chambre A37» exactement, en parodie de plateau télé. «On organisait des débats dans les règles de l’art. Il y avait des étudiants qui préparaient des questions. On invitait un militant du RCD, un militant du FFS, un militant du PST, et on s’évertuait, chacun, à défendre ses idées. Tous les étudiants affluaient dans ma chambre pour suivre nos débats.»
Son dynamisme à toute épreuve lui fait gravir rapidement les échelons au sein du parti. Lors du 2e congrès du FFS, en l’an 2000, Karim Tabbou est élu au conseil national. Dans la foulée, il assume la fonction de chargé de com’ à la fédération de Tizi Ouzou.


Première rencontre avec Aït Ahmed


En 2001, il est convié à partir en Suisse rencontrer «Da l’Ho». «Pour moi, c’était un rêve qui se réalisait que de le voir en chair et en os. Aït Ahmed est un repère important dans mon parcours», dit Karim. «J’ai appris par la suite que j’avais été proposé au poste de premier secrétaire déjà à cette époque-là», glisse-t-il. La rencontre a lieu dans un hôtel à Lausanne. Karim découvre un homme affable, accessible et très à l’écoute de ses collaborateurs. «Aït Ahmed est quelqu’un de très humain. Les séances de travail avec lui étaient des moments de discussion et d’échange. Je pense lui avoir apporté beaucoup d’éléments sur la vie d’un militant qui vient de la base, et le sentiment des gens qui vivent le militantisme de terrain. Et lui, il avait le recul qu’il fallait, il avait le regard, l’expérience et les outils pour évaluer, au mieux, la situation, distinguer le vrai du faux, le possible de l’impossible, l’utile de l’inutile.

Je constituais un des agrégats, un des matériaux par lesquels Aït Ahmed pouvait voir d’une façon plus claire l’avenir et les perspectives du parti. A partir de là, il m’a exprimé très clairement son vœu de me voir prendre des responsabilités au sein du parti.» Le 6 avril 2007, Aït Ahmed nomme Karim Tabbou premier secrétaire du parti. Comment négociait-il son autonomie de pensée et de décision à l’ombre d’une figure tutélaire de la trempe de l’ancien chef de l’OS ? «Il ne s’agit pas de négocier, parce qu’on essayait de traduire au mieux la pensée d’Aït Ahmed mais avec une version actualisée, parce que nous étions des acteurs de terrain», rétorque Karim Tabbou. «Aït Ahmed avait quelques secteurs dans lesquels il était la personne la plus indiquée pour prendre une décision. Quand il s’agit de questions internationales ou d’événements qui engagent le pays tout entier, son avis était, bien sûr, important. Son aura, le poids de son parcours faisaient que son choix a toujours été adopté par conviction et aussi par sécurité», argue-t-il.


«L’archaïsme est autant dans le pouvoir que dans les partis»


Dans l’appareil du parti, l’ascension du jeune cadre fait jaser. Pour dire les choses crûment, certains voient mal un militant débarquant de nulle part, issu d’un milieu modeste, n’étant pas coopté par les hiérarques du parti, ni soutenu par un clan, et ne se prévalant pas de liens familiaux avec Hocine Aït Ahmed, trôner au sommet de la hiérarchie.
«La culture ambiante chez nous fait que l’on refuse de reconnaître à un jeune la compétence de gérer nos propres affaires. On est dans un pays où on n’apprend pas aux gens à se voir grands mais à se voir petits», déplore l’ancien premier secrétaire. Karim Tabbou voit trois sortes d’hommes politiques : «Ceux qui sont soutenus par leur tribu, ceux qui ont la puissance de l’argent et ceux qui ont bénéficié des soutiens directs du pouvoir.

On considère qu’en dehors de ces trois possibilités, il n’y a aucune chance de devenir homme politique.» Et de lancer : «Il n’est pas bien admis qu’un militant, fils d’un paysan qui vient d’un village, puisse jouer dans la cour des grands. Ce regard ‘‘diminutif’’ à l’égard des petites gens est très ancré dans la mentalité de nos politiques parce que le pouvoir a structuré cela dans nos têtes. On n’a pas laissé se développer l’idée du mandatement par le peuple, de la légitimité par le peuple. On a toujours appris aux Algériens que la meilleure façon de réussir est de chercher des soutiens dans les appareils, pas dans la société.» Et de constater : «L’archaïsme est autant dans le pouvoir que dans l’opposition, et plus encore dans l’opposition.»


«Sortir de cette élite consommée»


Le 18 novembre 2011, Karim Tabbou est remplacé par Ali Laskri. L’ex-premier secrétaire accepte, par «discipline partisane», tient-il à préciser, de se présenter aux législatives du 10 mai 2012. Il attribue à un «accident de l’histoire» le fait qu’il soit député. En juillet 2012, et suite à des divergences avec la nouvelle direction du FFS, il claque la porte en même temps qu’une soixantaine d’autres cadres et militants du parti. Karim Tabbou n’a pas trop chômé politiquement.

En septembre 2013, il annonce officiellement la création de l’UDS, un parti qui «s’inscrit dans l’opposition et revendique le changement pacifique radical». A travers cette nouvelle formation, il espère réinventer la politique. Pour lui, «le pouvoir a développé l’art d’organiser le désordre» et a perverti le champ politique en alternant la violence et la corruption. «Il y a des partis fabriqués par le pouvoir, qui veulent qu’on leur donne un cap pour le suivre. Ils attendent qu’on leur dise c’est ‘‘flen’’ le candidat pour se mettre en rangs serrés derrière lui. Ils sont dans l’agenda du pouvoir et ne savent pas ce qui se passe dans la société», martèle le leader de l’UDS. Il considère que «le pouvoir a discrédité le travail politique de manière générale mais a associé des structures politiques qui avaient la réputation d’être des contre-pouvoirs afin de gagner en crédibilité et les discréditer auprès de la population. Cette logique a fait que le pouvoir a consommé un nombre important de personnes et de partis politiques dans ce pays. D’où la nécessité de créer une nouvelle classe politique et sortir de cette élite sclérosée, complice, consommée, discréditée».

Poursuivant son réquisitoire contre la classe politique, il développe : «On voit des procédures qui sont les mêmes que celles de la police politique, des procédures dictatoriales, des logiques de putsch, des logiques de clan exister dans les partis politiques. Elles sont une reproduction de la logique du système, avec d’autres personnes, d’autres mots, mais ce sont les mêmes pratiques que celles du système. D’où la crise qui touche autant le pouvoir que les partis. D’où leur incapacité à constituer une alternative crédible. Les partis, le plus souvent, acceptent le mandatement par le pouvoir, acceptent les sièges qui leurs sont donnés par le pouvoir, acceptent les espaces qui leurs sont cédés par le pouvoir. Ils ne sont pas trop inquiets par leur poids dans la société.»


«A quand le premier mandat du peuple ?»


Karim Tabbou attend toujours l’autorisation de tenir son congrès constitutif. «Je suis prêt à faire des choses qui n’existent pas dans les sciences politiques», menace-t-il avec son sens de la formule, en cas de refus d’autoriser son parti à tenir ses assises. Se verrait-il lui-même un jour candidat à la présidentielle ? Pour le rendez-vous d’avril prochain, la question n’est même pas à l’ordre du jour. «Quand on voit le dispositif actuel, c’est le même que celui qui a encadré les élections de 1999, 2004 et 2009. La tendance globale plaide pour le maintien des mêmes appareils, des mêmes gestions, des mêmes personnels», estime-t-il. «Devant cette situation, il va falloir mesurer de manière sereine, rationnelle les forces en présence et essayer de peser au mieux sur le rapport de forces pour faire basculer le pays dans le sens du changement positif. C’est un combat à mener pour réaliser le premier mandat du peuple», préconise Karim Tabbou, avant de conclure : «Depuis 1962, nous avons été dans le même mandat qui se prolonge indéfiniment, et qui est le mandat du pouvoir !»
 


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