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Ce qu’il faut retenir du cas burkinabé

07 novembre 2014 à 10 h 00 min

Le soir, à l’heure du dîner, la télévision est invariablement branchée sur les chaînes tunisiennes Nessma TV, Ettounsiya, El Watania 1… «En ce moment, il y a plein de débats politiques, avec les législatives et la présidentielle», explique Adel, fonctionnaire, 47 ans. Sa femme est davantage cliente des talk-shows sociétaux, comme «Andi Mankollek», adaptation d’une émission française diffusée sur TF1. «On ne regarde la télévision algérienne que pendant le Ramadhan», se justifie le couple. Leur intérêt pour la politique nationale est aussi intermittent. Adel et son épouse habitent près d’Annaba. Ils n’ont pas voté à la dernière présidentielle, comme près d’un électeur sur deux dans la wilaya… et dans le pays.

A l’est, on se sent davantage concerné par Tunis qu’Alger. Là, pas davantage qu’ailleurs en Algérie. 31 octobre 2014. A 3000 kilomètres d’Annaba et de Tunis, Ouagadougou s’embrase. Blaise Compaoré est chassé par les siens. Contraint de se réfugier en Côte d’Ivoire, 27 ans après le coup d’Etat qui l’a porté au pouvoir, pour ne pas affronter la colère de son peuple. Les médias occidentaux glosent sur l’«automne africain» et une petite musique tourne en boucle sur les réseaux sociaux : pourquoi pas nous ? Des internautes algériens posent eux aussi la question. «On ne peut pas Compaoré l’incomparable», ironise le dessinateur Ali Dilem. Et quand bien même comparaison n’est pas raison, vues de loin les situations semblent similaires.

En juin 2011, l’année de la Révolution du Jasmin, les moins de 25 ans représentent 42% de la population tunisienne. Leur part est de 47% en Algérie et de 60% au Burkina Faso. Dans les trois pays, une réforme de la Constitution permet au pouvoir en place de se maintenir. Zine El Abidine Ben Ali modifie la loi fondamentale en 2002, Abdelaziz Bouteflika en 2009, et Blaise Compaoré échoue à le faire en 2014. Chacun de ces dirigeants a brandi la même formule pour justifier sa longévité : «stabilité, quiétude et prospérité» dans les discours de Zine El Abidine Ben Ali, «stabilité et sécurité» quand Abdelmalek Sellal enfile le costume de directeur de campagne, «paix, stabilité et croissance» dans les vœux 2013 de Blaise Compaoré. Et pourtant…

«Le rôle de la société civile est primordial»

Juin 2013. La convergence des luttes à Ouagadougou. La capitale est prise d’assaut par des milliers de manifestants qui s’opposent à la création d’un Sénat. Opposition, syndicats et clergé catholique se joignent à eux. Dans la foulée, les citoyens se structurent pour dénoncer la mal gouvernance et la corruption. «Plus d’une dizaine d’organisations de la société civile ont vu le jour, explique Boukari Ouaba, journaliste au quotidien burkinabé Mutations. Le départ de Blaise Compaoré n’a pas été le fruit d’un mouvement spontané, mais le résultat d’un travail de mobilisation qui a duré plus d’un an dans sa phase active.»

La contestation gagne toutes les catégories sociales. «Le secteur culturel a énormément influencé la révolte, rappelle le militant Bélélé J William Bationo. Plusieurs chansons ont été enregistrées. Des spectacles de théâtre et des œuvres d’art plastique ont diffusé des messages allant dans ce sens.» A Tunis aussi, c’est la rue qui chasse le benalisme. La colère est plus impulsive. Moins structurée aussi puisque pas une association, fut-elle sportive, n’est infiltrée par les proches du régime. L’opposition, fantoche, voit la révolution éclater sans y prendre part.

Le sort de Ben Ali est scellé en un mois. Et c’est à l’étranger que la transition politique s’organise. Ennahdha, réfugiée d’abord à Alger puis à Londres, s’est régénérée grâce au vivier des expatriés économiques. A Paris, une bande d’étudiants de Sciences Po lance le mouvement Byrsa. Témoin de cette reconstruction par l’extérieur, le futur président Moncef Marzouki qui annonce sa candidature aux élections sous l’Arc de Triomphe à Paris. La scène politique algérienne ressemble bien davantage à la Tunisie d’avant 2011 qu’au Burkina Faso d’aujourd’hui. «Le rôle de la société civile est primordial, mais le pouvoir ne lui permet pas de s’organiser, confirme Abderrezak Mokri, leader du MSP. Il est même compliqué de créer une association.»

L’opposition, quant à elle, peine à faire entendre sa voix. «Il est extrêmement difficile pour elle de s’exprimer car tout est verrouillé, la dédouane le politologue Mourad Goumiri. Elle n’a ni moyens financiers, ni juridiques.» Pour autant, la contestation est là. Tous les jours. «Regardez ce qui se passe dans les entreprises, les grèves dans l’éducation, les troubles à Ghardaïa, reprend Mourad Goumiri. Maintenant, les services de sécurité qui commencent par hausser la voix avec le mouvement des policiers.» L’universitaire craint que les colères finissent par s’agréger : «Ce sera alors un déferlement que personne ne pourra arrêter.» Et pour cause, les relais sociaux qui agissent alors comme garde-fous ont été démantelés. La rente permet encore aujourd’hui de sauver le consensus.

«Le coût de la vie a grimpé au Burkina»

«Quand on n’aura plus l’aisance financière pour satisfaire chaque revendication, on aura nous aussi notre soulèvement», prédit Mourad Goumiri. C’est là l’autre constante des révolutions tunisienne et burkinabé. L’économie qui se grippe. Le peuple qui n’arrive plus à joindre les deux bouts. Sur la balance, la faim pèse plus lourd que la paix sociale. Avec un PNB par tête de l’ordre de 1,5 euro par jour et par habitant, le Burkina Faso est l’un des pays les plus pauvres du continent africain. Son développement est entravé par divers facteurs, comme la faiblesse des ressources naturelles, l’enclavement géographique et une croissance démographique importante.

Son économie, peu diversifiée, repose essentiellement sur l’exportation du coton et de l’or, dont les cours viennent d’atteindre leur plus bas niveau depuis avril 2010. «Il faut avouer que depuis quelque temps, le coût de la vie a grimpé et les salariés ont du mal à suivre, raconte une journaliste burkinabé qui a requis l’anonymat. Même si on a supprimé une taxe en début d’année, cela n’a pas vraiment beaucoup atténué la cherté de la vie.» Néanmoins, le parallèle avec la Tunisie n’a pas de raison d’être selon elle : «L’économie vient en second plan ici, la contestation était d’abord d’ordre politique.»

Au pays du Jasmin, la révolution est venue prendre le relais d’une contestation sociale née après la crise financière de 2008. Les touristes européens se serrent la ceinture et ce sont un demi-million d’emplois qui sont menacés en Tunisie. Très exposée aux chocs extérieurs, l’économie tunisienne vacille. Le pays est net importateur d’énergie et voit en parallèle ses réserves de change fondre comme neige au soleil. «Beaucoup d’entreprises avaient contracté des emprunts toxiques et ne s’en sortaient plus», ajoute le journaliste britannique Nizar Manek. Dans ce contexte, l’Etat contient difficilement l’inflation. Le consensus est rompu. «Le régime tunisien offrait à la population le bien-être économique en échange de l’absence de libertés», explique alors à Libération l’universitaire Pierre Vermeren.

Au plus fort de la contestation, Ben Ali promet de bloquer les prix des denrées de première nécessité. Insuffisant pour se maintenir. L’Algérie, en revanche, est épargnée. Protégée par la manne des hydrocarbures et la déconnexion de son économie de la finance internationale. Pour Abderrezak Mokri, leader du MSP, le pouvoir «tire profit du patriotisme acheté avec la rente.» «Mais jusqu’à quand ? demande le politologue Mourad Goumiri. La situation est critique. Le prix du pétrole a chuté de 25% en quelques mois et c’est appelé à durer.» Et l’adhésion à l’OMC devrait entraîner des réformes douloureuses pour les salariés. «Il faudra faire attention aux coquilles vides, alerte Mourad Goumiri. C’est-à-dire des institutions illégitimes qui n’ont aucun lien avec le pays réel. C’est le cas du Parlement, mais aussi des syndicats et des associations bidon qui ne représentent rien.» L’universitaire prend l’exemple de la Conférence sur le développement économique et social qui s’est tenu cette semaine à Alger. Il estime que «les véritables forces économiques et sociales n’étaient pas représentées. Je veux parler du marché informel.»

«L’armée est sous pression»

«Dans un Etat de droit, l’armée fait partie de la structure administrative de l’Etat et est contrôlée par des autorités civiles et non l’inverse.» L’analyste camerounais Guy Wassi est formel : l’implication de l’armée dans l’accompagnement de la transition burkinabé n’est pas une bonne chose : «Le rôle d’une armée n’est ni de faire de la politique ni de gouverner.» Pourtant, c’est bien un militaire qui assure actuellement la présidence intérimaire. «Je considère ce qui s’est passé au Burkina comme un coup d’Etat», lâche Abderrezak Makri. Un avis que ne partagent pas les journalistes locaux. «Ce n’est pas du tout un coup d’Etat», s’insurge Boukari Ouaba, du quotidien Mutations.

Une de ses collègues assure que c’est le soulèvement populaire qui a réclamé l’appui des militaires : «Le peuple a réclamé un militaire à sa tête, un général à la retraite Kouamé Lougué, mais c’est le lieutenant-colonel Yacouba Isac Zida qui a eu le pouvoir.» Lequel assure vouloir «amorcer un processus de transition démocratique» et remettre le pouvoir aux civils. Un proche de Blaise Compaoré décrypte : «Zida est dans une position délicate. Le peuple ne veut plus qu’on lui impose de militaires pour gouverner. Pourtant, ce sont eux qui maintiennent l’ordre dans un pays sous pression.» «L’armée est sous la pression interne et internationale, ajoute le juriste et politologue Idrissa Diara. Elle a obtenu un délai de deux semaines pour céder le pouvoir, au risque de sanctions.»

Il y a trois ans en Tunisie, la question d’un pouvoir militaire s’était aussi posée. La veille de la fuite de Ben Ali, le général Rachid Ammar désobéit aux ordres du Président de tirer sur les protestataires. Le lendemain, le voilà auréolé d’une popularité nouvelle. Mais il a toujours refusé de faire de la politique. En Tunisie comme au Burkina Faso, l’Exécutif s’est toujours méfié de l’armée. Et pour cause… Ben Ali et Compaoré sont arrivés au sommet de l’Etat la même année et par le même moyen : un putsch ! L’un comme l’autre ont veillé à ce que l’armée soit dotée d’un minimum de moyens, contrairement à l’Algérie qui figure au 22e rang en matière de dépenses militaires dans le classement international Global Fire Power.

Un investissement rendu nécessaire par l’immensité du territoire et les menaces régionales. Mais aussi par le poids de l’histoire et dix ans de guerre civile. «L’armée tunisienne n’a rien à voir avec l’armée algérienne», confirme le politologue Mourad Goumiri. En 2011, le budget de la Défense absorbait 4,4% du PNB. Une redistribution généreuse de la rente, là encore, qui peut freiner toute velléité de soulèvement. Mais si la colère sociale éclatait, l’armée interviendrait-elle en support ou en opposition ? «Tout est ouvert, croit savoir Mourad Goumiri. Elle peut se ranger du côté du peuple ou tirer sur lui. C’est ça qui est dramatique.»

«Si j’avais découvert la nation algérienne…»

Du côté de l’armée, on assure «exister pour le peuple et par le peuple». Refus catégorique de spéculer sur un soulèvement qui n’a pas eu lieu. Et qui n’est pas près d’arriver, si l’on en croit Abderrezak Makri : «Le peuple algérien est toujours traumatisé. Et puis, nous avons eu des exemples récents comme ceux de la Syrie, de la Libye et de l’Irak…» Moins récent mais toujours présent, le souvenir de la Guerre de Libération de 1954 et son coût d’un million et demi de martyrs. Les indépendances de la Tunisie et du Burkina Faso ont fait couler nettement moins de sang. C’est là une des spécificités algériennes : n’avoir jamais connu d’alternance pacifique.

Les Burkinabés sont, eux, plus coutumiers du fait. «Ce n’est pas la première fois qu’une telle situation se produit. En janvier 1966, sous la conduite des syndicats, nos pères et nos grands-pères étaient descendus massivement dans la rue et avaient contraint le président Maurice Yaméogo à quitter le pouvoir. L’autre date référence est le 4 août 1983, la révolution sankarienne qui a déposé le président Jean-Baptiste Ouédraogo», rappelle le journaliste Boukari Ouaba.

Dans l’histoire contemporaine, l’Algérie fait d’ailleurs figure d’exception puisque c’est le seul pays à avoir recouvré sa pleine souveraineté après une colonisation de peuplement. Les Indiens d’Amérique n’y sont jamais parvenus. L’Afrique du Sud a opté pour la réconciliation nationale et le conflit israélo-palestinien est toujours en cours. L’indépendance algérienne est bel et bien un miracle, largement exploité d’ailleurs par le discours politique. Pour autant, si l’Etat existe, peut-on en dire autant de la nation ? En 1936, Ferhat Abbas écrivait dans le journal L’Entente : «Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste.»

Devenu quelques années plus tard président du GPRA, il expliquera en petit comité que la phrase ne se voulait pas péjorative : «L’Algérien connaît sa famille, son douar, à la rigueur sa tribu. Au-dessus, c’est la communauté musulmane.» Un constat partagé par les partis islamistes. Ennahdha a surfé sur ce thème en Tunisie avec un succès mitigé. De ce côté de la frontière, le discours est repris par Abderrezak Makri : «L’Algérie est une grande nation car nous appartenons à la fois à la nation arabe et à la nation islamique.» Facteur identitaire fort, la religion reste malgré tout un repoussoir pour les électeurs, échaudés par l’expérience des années 1990. En l’absence d’alternative rassurante, l’Algérie semble donc avoir opté pour le statu quo précaire.



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