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1989, l’année où Josie Fanon s’est suicidée (*)

05 juillet 2011 à 1 h 00 min

Dédié aux Dr Abdelhak Bennouniche et à feue Kenza Mokrani


Je revenais ce jour-là du Centre culturel de la wilaya d’Alger. J’en étais le directeur et j’allais rendre compte à mon supérieur des dernières activités dudit centre. En route, je me remémorais ce que m’a dit Christopher Ross, à l’époque ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique à Alger, aujourd’hui parrain des négociations Maroc-Polisario. En effet ; il m’avait lancé (comme un défi ?) en janvier 1989 : «Savez-vous que ce centre était le Centre culturel américain de 1963 à 1967» ? Je lui ai répondu du tac au tac : «Bien sûr et les Algériens à leur tête Kateb Yacine et M’hamed Issiakehem l’avaient brûlé le 6 juin 1967, parce que les USA ont soutenu Israël dans sa guerre criminelle contre la Palestine et les Arabes ! (Guerre du 5 juin 1967)».
J’étais ailleurs. La tête pleine de souvenirs.


Des souvenirs qui défilaient comme la pellicule geignante d’un film du bon vieux temps. Soudain, au sortir de la place Emir Abdelakder, juste devant le Milk-bar, ma route est bloquée net par un attroupement. Le brouhaha des «attroupés» m’empêcha de comprendre au début la gesticulation (de dépit !) de certains vieux passants. Mais ô malheur, je découvre, l’instant d’après, qu’une femme gisait par terre. Elle était, d’après son teint, de type européen ou kabyle. Une femme «civilisée» (sans hidjab, selon l’expression populaire). Tout de suite, j’ai remarqué avec horreur que son visage était plein de crachats gluants, verdâtres : «Le récit de ses yeux se mélangeant aux crachats répugnants ! Deux vieux (il n’y avait dans l’attroupement que deux ou trois jeunes) aidèrent «la femme» à se relever. Ma main droite tira, en effervescence, mon mouchoir de ma poche. Un autre vieux — celui-là paraissait intellectuel ou au moins un vieux fonctionnaire — la retint par ses bras encore robustes.


J’ai commencé maladroitement à essuyer les crachats dégoûtants de son beau visage. A part les yeux, elle ressemblait presque à ma mère. Ayant remarqué que ma main tremblait comme une feuille agitée par une bourrasque, «le vieux fonctionnaire» m’enleva, «brutalement» le mouchoir de la main et essuya — avec une maîtrise qui m’étonna ! — tout le visage de la vieille femme. J’ai reculé — excusez-moi parce qu’elle ressemblait à ma mère, d’un pas. Je me suis rappelé cette maudite soirée de 1963 où mon père avait frappé violemment ma mère.
Son soulier clouté avait presque déformé son visage. Elle, qui était blanche comme les neiges du Zaccar (hauteurs de Miliana), est devenue toute bleue, à moitié méconnaissable ! Je l’ai insulté en fuyant. Il courra derrière moi dans les blés tout prêts à être moissonnés. Puis, essoufflé, il renonça à «sa vengeance». Il avait soixante-trois ans et ne pouvait rivaliser avec un gamin (moi de onze ans) ! Cette nuit-là, je me suis endormi parmi les tiges de blé aussi hautes que ma taille. Malgré mon instinct paysan qui me disait que «Mohamed Lakhal» (pseudonyme de mon père) ferait bien de tenter de trouver une aiguille dans une botte de foin, que de me chercher», j’ai beaucoup pleuré avant d’être emporté par les vagues doucereuses du sommeil. A un certain moment, j’ai cru que la main droite — pleine de tendresse — de ma mère me caressait  le visage et… les yeux, surtout les yeux qui la regardaient, ses yeux d’un bleu presque grisâtre, couleur que je n’ai trouvé que dans les tableaux de M’hamed Issiakhem et Mohamed Khedda. Ma seule consolation après sa mort brutale (arrêt cardio-vasculaire) en 1992 !

Une épaule me secoua. Je reviens, tout confus et gêné, à la réalité. La dame agressée (par qui ?) disait avec dignité à un vieux septuagénaire ? «Merci, ce n’est rien. Ce n’est pas grave, je peux marcher !» Ce monsieur lui disait : «Madame, ma voiture est stationnée juste là-bas. Je peux vous emmener à l’hôpital Mustapha».
Et encore une fois, elle refusa de sa main. Ô malheur ! La femme agressée (par qui ? Et pourquoi ?) ne pouvait ou ne voulait même pas parler ! Je voulais la suivre. Le septuagénaire me retint : «Laissez-là. On va la suivre et on verra.» Nous la suivâmes du regard. A 10 ou 15 mètres, elle hêla un taxi. Elle y monta péniblement. Le taxi ne tarda pas à disparaître dans le tournant Ben M’hidi-Pasteur. Je me suis tourné vers le septuagénaire. Il a mis ses doigts sur ma bouche, et il a dit, presque en chuchotant : «s… s…t (chut !), ce sont des barbus. Trois barbus aux yeux pleins de «khol» et aux fronts ornés de «zebibas» ! Puis il est parti. On dirait qu’il s’enfuyait ! Trois jours après, j’ai vu la photo de «la dame agressée» (par des inconnus ?) sur les premières pages de la presse algérienne de l’époque ! Il y était écrit en gras sous sa photo : «Josie Fanon s’est suicidée» ou (dans certains journaux) : «Décès de Josie Fanon» ! (dans d’autres) Ah mon Dieu. C’était elle ! C’était donc elle «la dame agressée», il y a quelques jours, près de la place Emir Abdelkader ! Quelle horrible, quelle lugubre coïncidence ; près de la statue de cet homme de dialogue, cet homme qui a défendu en 1860 au prix de sa vie et de celle des membres de sa famille, les chrétiens de Damas menacés de génocide» ! «Ô mon Dieu, quel drame ! Qu’a dit Josie à son mari Franz Fanon, quand il l’a embrassée, longuement aux portes du paradis ?


Qu’a dit Fanon à l’Emir Abdelkader ? »


*Je présente mes excuses au peuple algérien, au fils de Josie et Frantz Fanon et à tous les hommes épris de justice, pour n’avoir pas publié ce témoignage plus tôt. Tout le monde sait qu’une grave dépression nerveuse m’emporta — presque — dans l’… Aujourd’hui, si je l’écris c’est parce que j’ai repris ma bonne santé et parce que l’Algérie court un grave risque, un risque majeur ! Je n’ai jamais cru que «la réconciliation conduirait à l’extrémisme islamiste prôné aujourd’hui ouvertement par certains clans au pouvoir en Algérie !


* J. Fanon habitait un minable appartement dans une cité-dortoir qui s’appelle Aïn Naâdja !


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