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La semaine éco , par El Kadi Ihsane

Youcef Goucem-Ali Haddad, l’autre épisode dramatique du capitalisme algérien

04 février 2019 à 9 h 41 min

Le 17 décembre 2010, un jeune marchand de légumes de Sidi Bouzid, dans l’est tunisien, Mohamed Bouazizi, s’est immolé par le feu avant de succomber plus tard à ses blessures. Personne ne le savait à ce moment-là, c’est la naissance d’une nouvelle période dans l’histoire politique du monde arabe.

De quoi la mort si ressemblante du producteur algérien Youcef Goucem est-elle le nom dans le contexte algérien de 2019 ? Le marchand ambulant Mohamed Bouazizi a été humilié par la police de sa ville et ne voyait plus comment vivre décemment face à l’arbitraire de l’autocratie du régime Ben Ali. Son geste, désespéré certes, restitue en mode dramatique le sentiment populaire du moment. Il est dirigé contre le «régulateur» de l’espace public qu’est l’Etat tunisien. Mais l’Etat tunisien est déjà otage des Ben Ali-Trabelsi depuis plusieurs années.

C’est donc le régime politique qui devra directement faire face à la colère, bientôt insurrectionnelle, des Tunisiens. En Algérie, Youcef Goucem, fondateur-directeur de la boîte de production audiovisuelle Gofilm, s’est insurgé contre l’injustice d’un impayé de près de 20 millions de dinars, qui le mettait quasiment dans la même situation que Mohamed Bouazizi huit ans plus tôt en Tunisie. Les deux gestes sacrificiels de Sidi Bouzid et d’Alger ne peuvent pas donner les mêmes suites politiques.

Le premier, en Tunisie, pointe l’Etat tunisien squatté par l’affairisme déviant du pouvoir politique. Le second dénude l’inconséquence en affaires des hommes d’affaires liés au pouvoir politique. En réalité, la mort tragique de Youcef Goucem dit combien le capitalisme algérien des années Bouteflika est factice, peu éthique et proche de la délinquance. Pourquoi ? Parce que la partie en conflit avec le producteur «baladé» pour ses créances n’est pas anodine.

Dzaïr TV est le vaisseau amiral du pôle média du groupe ETRHB du premier capitaliste du pays, Ali Haddad. Le producteur indépendant se sentait sans doute en confiance en traitant avec cette télévision. Les garanties financières que peut apporter son propriétaire sont réputées être colossales, compte tenu des actifs qu’il détient et du chiffre d’affaires consolidé de son groupe. En réalité, non.

L’homme d’affaires le plus protégé de l’ère Bouteflika est en quasi-faillite dans son investissement dans les médias. Il verse les salaires de ses collaborateurs avec des mois de retard, réduit de mois en mois la voilure de ses grilles de programme et laisse sur le carreau ses fournisseurs, essentiellement des boîtes de production qui ont alimenté la chaîne en programmes. Ce dramatique échec, latent dans l’investissement de ETRHB dans le football, est un signe clinique prélétal. La bourgeoisie algérienne liée au système de pouvoir n’est pas arrivée à créer une économie.

Médias et football ne sont-ils pas représentatifs d’une économie ? Erreur. Ils sont un baromètre fiable du dynamisme d’un pays pré-émergent.

La mort dramatique de Youcef Goucem est une responsabilité partagée entre Ali Haddad, celui qui devait le payer, et Abdelaziz Bouteflika, celui qui devait permettre le développement d’un business des médias et qui l’empêche encore en 2019. Qui symboliquement des deux est le plus responsable ? Dans un pays capitaliste «normal», la bourgeoisie investit tous les secteurs d’activité qui peuvent élargir le cycle du capital et son influence sur la société en vue de la reproduction de sa position dominante. L’Etat, en fait son Etat, le lui permet.

Il régule, fait semblant de veiller à l’équité dans la concurrence, mais au final, lui cède le soft power de l’influence. En France, les principaux médias sont détenus par une dizaine de milliardaires, qui souvent gagnent de l’argent dans la filière et contrôlent la production de l’information et la formation des opinions. En Algérie, les capitalistes proches du clan présidentiel n’ont pas réussi à le convaincre de laisser faire la même chose.

Alors même qu’ils sont objectivement mobilisés pour perpétuer la présidence de Abdelaziz Bouteflika jusqu’au trépas. Cela est spectaculaire dans l’industrie des médias, l’algérienne étant la plus faible de l’Afrique du Nord. Cela est surtout symptomatique de la faiblesse politique de la bourgeoisie algérienne à l’abri d’un régime politique qui ne peut pas lui garantir une consolidation de son statut face au retournement, toujours éruptif, des opinions populaires.

Ali Haddad, le patron de la principale organisation de chefs d’entreprise dans le pays, le FCE, apparaît aujourd’hui comme un mauvais payeur, dont l’inconséquence conduit à des gestes suicidaires. Un naufrage moral, rampant depuis des années, débordant depuis l’affaire Goucem. L’industrie de l’audiovisuel est bloquée. La diffusion directe par canal satellitaire est interdite. Le passage par internet pour les flux sortants est un surcoût pour les télévisions au statut offshore de chaînes étrangères.

La censure fait des ravages, comme dans le cas de la chaîne, pourtant amie, d’Echorouk TV, mise sur la paille par l’interdiction de diffusion du feuilleton du Ramadhan dernier. La bande FM est toujours fermée devant les radios privées. La publicité est régentée pour les médias et provoque une distorsion qui fait avorter l’émergence de champions dans les métiers de la filière.

Le FCE soutient la poursuite de la politique qui conduit symboliquement à la faillite et à l’impayé. La non-émergence de médias audiovisuels puissants depuis sept ans empêche la LNF de vendre au plus offrant les droits d’images du football, une des principales sources de revenus des clubs professionnels dans le capitalisme «normal».

Le monopole, de fait, de la Télévision publique sur la diffusion du championnat de Ligue 1 est une éviction de revenus pour les investisseurs dans le football, dont Ali Haddad et l’ETRHB sont un des acteurs importants. Il renseigne sur le retard de l’écosystème du business algérien qui ne sait pas créer les marchés de son développement quand l’Etat, formaté années Bouteflika, se bloque. Les médias privés font faillite, le football n’a pas de revenus suffisants.

Les producteurs se suicident. La bourgeoisie algérienne ne produit pas de soft power. Elle ne fait pas rêver le peuple. Celle qui importe, se cache. Celle qui développe du service se positionne discrètement, celle qui investit dans l’industrie attend son heure. Mais aucune ne pèse sur l’histoire. Elle n’a collectivement même pas été en mesure de produire de vrais oligarques. Pour conduire son supposé pouvoir politique à élargir historiquement le cerce du profit. Lorsque Ali Haddad ne peut pas obtenir de son ami Saïd Bouteflika la levée des contraintes pour rendre algériennes, légales et prospères des chaînes de télévision amies, il ne peut qu’en arriver à se cacher pour ne pas payer Youcef Goucem.

Cette fois, l’immolation ne peut pas donner un départ de feu comme à Sidi Bouzid en Tunisie. Elle prend date. L’issue bouleversante de la quête de Youcef Goucem pour recouvrer son dû restera un repère dans le récit amer des années Bouteflika, les années du business d’apartheid sans dessein national.

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