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Mustapha Guitouni, ou l’oracle ronronnant de la fin de la rente gazière

17 décembre 2018 à 9 h 48 min

Au rythme de la croissance actuelle de la consommation interne et à celui du faible renouvellement des réserves, l’Algérie n’aura plus de gaz à exporter en 2032. Cette déclaration choc ne vient pas du think-tank Nabni qui a pointé il y a 7 ans déjà la crise prospective des volumes d’hydrocarbures à venir.

C’est le ministre de l’Energie, Mustapha Guitouni, qui s’est fendu de cette alerte débonnaire, comme s’il s’agissait de prévenir d’une averse au printemps. Le gouvernement a donc au moins 7 ans de retard par rapport au débat public algérien sur le sort des exportations du gaz naturel. En réalité, la trajectoire que décrit aujourd’hui le ministre Guitouni était déjà connue dès 2008 sous Chakib Khelil.

Déclin de Hassi R’mel, le géant qui assurait 80 milliards de m3 par an à lui tout seul, retard dans le développement des nouveaux gisements, par ailleurs petits, panne de la recherche-exploration d’un côté, croissance à plus de 7% par an de la consommation domestique de gaz naturel, de l’autre côté.

Dix ans plus tard, Mustapha Guitouni parle de cet effet ciseau qui s’est poursuivi à l’identique depuis, comme s’il venait de mettre le nez dessus. Il en parle comme un commentateur.

Pas comme le ministre qui est en charge de conduire avec son gouvernement la transformation du modèle énergétique algérien afin d’éviter cette issue sinistre qu’il annonce pour 2032. Il est vrai que ses prédécesseurs au poste n’ont pas réussi à engager sérieusement cette transformation dont l’un des buts est d’économiser la consommation domestique du gaz naturel afin d’en exporter plus longtemps. Son autre but étant d’entrer dans les contraintes carbone de la convention pour le climat. Chakib Khelil avait un autre agenda.

Youcef Yousfi a gonflé les ambitions du plan énergies renouvelables sans se donner les moyens d’en mettre en œuvre l’économie. Bien sûr, une première mesure conservatrice était à la portée de tout ce beau monde. Ajuster les tarifs de la consommation domestique de l’énergie afin d’en ralentir l’immense gaspillage. Khelil a renoncé de le faire au tout début de son ère.

Yousfi n’a jamais osé afin de rester politiquement correct. Et lorsqu’il a fallu enfin bouger sur la question, cela ne s’est pas fait dans le cadre d’une politique de moyen terme avec des objectifs négociés avec la population afin de bien comprendre ce que l’Algérie y gagne. Deux hausses du tarif du carburant et une hausse du tarif de l’électricité. Bien sûr, mesures très largement insuffisantes pour inverser le scénario tranquille de Guitouni, «plus de gaz naturel à l’exportation en 2032».

Pour comprendre ce qui est en train de se jouer sous nos yeux avec la pénurie annoncée du gaz naturel algérien à l’exportation, il faut faire un rappel historique. L’histoire politique contemporaine de l’Algérie s’est probablement jouée dans une décision économique. Le renoncement par le président Chadli Bendjedid et son équipe à la mise en œuvre du plan Valhyd de développement des exportations de pétrole et surtout de gaz naturel, hérité de la période Boumediene-Abdeslam.

En 1979-80, les prix rémunérateurs du pétrole à cause de la guerre Irak-Iran ont influencé, mais pas seulement eux, un virage prudentiel dans l’exploitation du sous-sol algérien. Pause dans la recherche développement. Résultat : il a manqué à la fiscalité pétrolière algérienne quelque 300 000 barils/jour de pétrole et 15 milliards de m3 an de gaz naturel durant la période 1986-1993 qui par leur absence n’ont pas épargné au pays une crise de la dette, une insurrection urbaine et une cessation de paiement de sa dette extérieure.

L’Algérie y a certes gagné une modernisation de son système politique avec l’avènement du pluralisme et des libertés démocratiques formelles. Ce n’est pas une mince «incidence» collatérale à la faiblesse des volumes d’hydrocarbures à exporter lorsque les prix se sont effondrés. Elle n’était pas dans la prospective du régime Chadli. Il l’a subie et n’a fait que la manager dans l’urgence.

La gouvernance économique notamment du début des années Chadli Bendjedid a perdu toute boussole. Elle s’est construite comme si les prix du pétrole de 1979-1983 était une donnée définitive du temps long. Et a décidé de freiner les investissements de développement de l’amont. Et donc, de fait, de toute l’industrie pétro-gazière. Les ratages de prospective économique sont très souvent désastreux. Celui de 1979-80 a été fait en vase clos. Autre période, autre contexte. Le ratage en cours de la prospective de la pénurie des volumes de gaz à l’exportation est une autre histoire.

L’Algérie a perdu trop de temps pour espérer éviter une crise sérieuse de ses revenus énergétiques extérieurs dans la deuxième moitié de la prochaine décennie. Le scénario de la chute des volumes disponibles à l’exportation est dans les tiroirs depuis trop longtemps pour que les politiques publiques qu’il aurait dû déclencher soient aujourd’hui à la portée d’un gouvernement de gestion de fin de vie présidentielle.

Conséquence, il ne se passe rien après l’annonce de Guitouni. Le risque est que l’échéance de l’élection présidentielle d’avril prochain ne suffise pas, même sans 5e mandat devenu très problématique, à mettre en place la réponse qui amortira le choc de la fin des exportations du gaz naturel en 2032. La réponse stratégique est connue. Elle est politiquement hors champ pour le système actuel.

Elle suppose une politique des prix proche du réel des produits pétroliers, de l’électricité générée par le gaz naturel, de l’unité de consommation du gaz domestique et industriel.

Elle implique d’ouvrir sans condition la filière du renouvelable aux acteurs du privé sans l’obligation de prendre un acteur public comme partenaire. Elle nécessite une politique d’équipements publics compatibles avec les économies d’énergies, dans le bâtiment mais aussi dans le parc roulant. En fait, elle insinue un virage norvégien du management du carbone émis.

Une rupture avec le modèle économique de la redistribution clientéliste de la rente énergétique, impossible à envisager pour la gouvernance Bouteflika. Impossible encore au-delà de Bouteflika ? Peut-être pas, car si Mustapha Guitouni, dans ce gouvernement ou dans un autre, n’aura jamais l’étoffe d’un transformateur de modèle, la pénurie qui arrive peut inventer une nouvelle situation. Comme la suspension du plan Valhyd a inventé une nouvelle Algérie.

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