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Le semaine éco : Belaïd Abdeslam-Issad Rebrab, deux desseins industriels du capitalisme algérien

29 avril 2019 à 9 h 00 min

L’Histoire de l’industrialisation du pays les réunira un jour dans le temps long. Mais les deux hommes se sont surtout confrontés en 1992-93 en un irréconciliable bras de fer. Belaïd Abdeslam est alors chef du gouvernement, Issad Rebrab est déjà le premier contribuable privé du pays. Abdeslam déteste le positionnement politique des «laïco-assimilationnistes» à travers le journal Liberté que vient de lancer l’homme d’affaires montant de ces années-là. Il reproche à son prédécesseur au poste, Sid Ahmed Ghozali, d’avoir privilégié Metal Sider (Rebrab) dans les quotas d’importation du rond à béton.

Un redressement fiscal de 2 milliards de dinars, le record à l’époque, tombe sur Metal Sider à la deuxième année de son activité. Issad Rebrab refuse de payer. C’est supérieur à tous les actifs de son groupe. Surtout, dit-il alors, ce n’est pas documenté. Il affirme dans la biographie que lui consacre Tayeb Hafsi qu’il a répondu à son vis-à-vis directeur régional des impôts de Blida : «Prouvez-moi que j’ai pris un dinar à l’administration fiscale et je vous donne mon entreprise. Sinon, c’est une affaire de principe.

Et je ne paierai pas.» Les impôts ont fait plusieurs dégrèvements jusqu’à descendre à 100 millions de dinars de redressement. Mais Metal Sider a choisi le contentieux. L’affaire a été débouclée dix ans plus tard par le Conseil d’Etat. Dégrèvement de 100%. Au cœur de ce conflit, un moment symbolique. En 1991-92, pour la première fois depuis l’indépendance, une entreprise privée, Metal Sider, offrait de meilleures garanties qu’un géant public, l’ex-SNS, devenue Sider, pour bénéficier des lignes de financement d’importation de rond à béton. Metal Sider en produit et en importe.

Les bailleurs de fonds italiens l’ont retenu en premier sur leur ligne de crédit pour 100 millions de dollars, devant Sider, Cosider et Kouninef. L’opération est passée par la BNA et le CPA qui bénéficiaient d’importants dépôts en dinars de Metal Sider. Dans le contexte chaotique de 1992, l’effondrement accéléré de l’industrie publique ouvrait de nouvelles opportunités aux acteurs privés montants. Un premier conflit entre deux paradigmes industriels a eu lieu donc le temps du gouvernement Abdeslam. Il aurait pu déboucher sur la nationalisation de l’activité privée de Rebrab.

Le capitalisme algérien était à la croisée des chemins. Il s’était préconstruit sur un immense effort d’investissements publics, dont le père, Belaïd Abdeslam, était de retour 13 ans plus tard pour tenter d’en relancer la logique. Mais au début des années 90’, après la crise de la dette et les réformes du gouvernement Hamrouche, une autre possibilité pouvait s’écrire pour l’émergence économique algérienne. Portée par les acteurs traditionnels du capitalisme industriel, tel qu’il s’est écrit depuis plus de deux siècles, les entreprises privées. Cette possibilité demeure finalement un impensé national, qui ramène le pays en 2019 à la case 1993 en pire.

A fin 1978, lorsque décède le président Boumediène, Profilor d’Issad Rebrab employait 220 travailleurs. L’activité du profilage métallique, puis du rayonnage industriel, a décollé entre 1975 et 1978. Sous l’industrie industrialisante de Belaïd Abdeslam, qui avait, de fait, ouvert des interstices à l’industrie privée. Historiquement, le premier parrainage de la fortune d’Issad Rebrab est Belaïd Abdeslam, lorsqu’il choisit de privilégier les investissements publics dans l’industrie lourde.

Personne ne lui en fera grief. L’Algérie n’était pas l’Union soviétique, et le capital privé avait un rôle à jouer dans le développement. Ce qui n’était pas prévu, c’est que 13 ans plus tard, l’acteur privé vienne marcher sur les plates-bandes du géant public de la filière. Cette mutation du capitalisme algérien a été subie. Au gré de la fluctuation de la puissance financière de l’Etat entrepreneur. Elle n’a pas été planifiée comme un cap définitif par un centre stratège comme le Parti communiste chinois sous Deng Xiao Ping, ou une décennie plus tôt comme le régime du général Park, en Corée du Sud.

La trajectoire d’entrepreneur d’Issad Rebrab est finalement banale, rapportée à la grande histoire des essors capitalistes des XIXe et XXe siècles. Les biographies des grands capitaines d’industrie se ressemblent un peu dans leur ébauche. Elles combinent de l’ingéniosité personnelle, de la curiosité opérationnelle et de la faculté intuitive à sauter sur les bonnes opportunités. Coup de pouce politique du régime en place ? Il peut bien sûr en exister, selon les pays et les séquences dans le cycle du capitalisme. Ce qui distingue les expériences entrepreneuriales qui construisent ou pas une économie industrielle et ailleurs.

Dans le livre de Tayeb Hafsi, Voir grand, commencer petit, aller vite, il y a de longues explications sur l’opportunisme d’affaires d’Issad Rebrab, qui s’est, au fil des ans, placé vis-à-vis du politique comme un allié créateur d’emplois, contributeur fiscal, déflateur des prix des produits de première nécessité, et depuis quelques années, pourvoyeur de devises. Un positionnement qui, ailleurs dans le monde, fonde un partenariat stratégique entre l’Etat et le business, clé désormais reconnue des grandes accélérations historiques du développement.

Belaïd Abdeslam et Issad Rebrab sont deux histoires du destin industriel algérien. Ils ont rêvé du même grand dessein économique pour le pays. Ils ont emprunté des chemins différents pour l’accomplir. Le génie politique des grandes économies émergentes est d’avoir su réconcilier ces chemins. Les faire converger vers la même performance. Celle de la croissance de la richesse nationale qui ne dépend pas des ressources naturelles, de la capacité à prendre des parts variées dans le commerce mondial.

Celle du bond en avant technologique lié à l’économie du savoir qui renouvelle le challenge de la production industrielle. Les émergents d’aujourd’hui, les capitalismes matures d’hier, ont tous eu à un moment donné ce génie à la barre de leur projection historique. Ce génie de la mise en condition par l’Etat souverain et régulateur, de ses acteurs industriels privés en configuration de devenir des champions régionaux, a été banni de la pensée omnipotente des années Bouteflika. Il est le marqueur de l’Etat déliquescent dont parle si bien Ahmed Benbitour depuis ses prémices.

C’est le sociologue Lahouari Addi qui a recommandé récemment aux hauts gradés de l’armée algérienne de lire des livres. Je ne saurais que le faire avec insistance pour celui de Tayeb Hafsi afin de comprendre deux ou trois choses qui donnent de l’élan à la prospérité des peuples. Le dessein industriel d’Issad Rebrab fait clairement partie de ces deux ou trois choses. Abdeslam pouvait légitimement en douter encore en 92-93. Aujourd’hui, cela n’est plus permis.

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