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La semaine éco

Dans le bouteflikisme résiduel, la transition n’est pas un temps mort économique

22 avril 2019 à 9 h 00 min

Les signaux d’impatience remontent de plus en plus du milieu des affaires algérien. Les chefs d’entreprises privées étaient, pour la majorité d’entre eux, contents du renversement du projet du 5e mandat par le peuple. Aujourd’hui, trois semaines après la «démission» de Abdelaziz Bouteflika, ils s’accommodent de moins en moins de l’idée d’un processus de transition long et incertain. «L’agenda économique ne permet pas de perdre du temps», sont-ils nombreux à répéter. Relayés souvent en cela par des experts et des politiques qui estiment que la transition est «un temps mort économique». L’examen des éléments de la conjoncture donne une image plus nuancée. Les tendances récessives sont certes les plus fortes.

Mais elles ne sont pas seules à jouer. Et les anticipations expansives et significatives peuvent les contrebalancer. Jusqu’à l’équilibre à somme nulle ? Cela dépend de la tournure de la Silmiya les prochains jours et semaines. Sur la pente de la contraction de l’activité, il y a bien sûr les jours de travail perdus du fait direct des grèves tournantes sectorielles et des mouvements de foule dans la rue en semaine. Il y a également le report de l’ouverture de nouveaux chantiers liés à la commande publique, ou à l’investissement privé dans certains cas.

La consommation finale, elle, peut être affectée par une grande propension à épargner face aux incertitudes. La décote du dinar face à l’euro, si elle s’est légèrement accélérée depuis le 22 février dernier, ne s’est pas brutalement écartée de son trend des deux dernières années. Les Algériens continuent majoritairement à faire confiance à l’avenir. Les anticipations expansives, elles, ne jouent pas dans le très court terme. C’est toute la vulnérabilité de la conjoncture.

Les promesses de détente sont pourtant multiples : levée d’obstacles sur l’investissement, ouverture de secteurs fermés à l’entrepreneuriat privé, plus grande fluidité des transactions, essor de secteurs bloqués, comme le tourisme international ou l’industrie des médias, décollage des industries de services liés à internet, relance de l’attractivité du capital étranger qui a déserté même l’amont pétrolier… la liste est longue. Elle est suspendue à la tournure des événements politiques.

Or, celle-ci ne correspondant toujours pas à une certaine attente un peu candide du monde des affaires, hostile à la poursuite du règne bouteflikien. Cette attente voudrait voir les Algériens revenir rapidement à l’abri de la légitimité des urnes. Que les élections soient organisées par le gouvernement Bedoui ne serait presque plus un problème si elles promettent d’être transparentes et de faire gagner un candidat du changement. Le temps économique bute ici sur l’onde longue historique.

Cela mérite explication. Les Algériens sont conscients qu’avec leur exigence «dégagiste» ils perturbent le cycle économique en diffusant une onde sismique dans la politique. Ils ne veulent pas revenir vite aux urnes sous Bensalah-Bedoui. Ils ont l’intuition collective profonde qu’ils tiennent un momento historique qu’ils ne doivent pas sacrifier. Celui qui leur permet de changer toutes les règles. De faire émerger règles de droit et garanties de libertés. Il faudra donc que le monde des affaires accepte la tension de ce moment. Elle est féconde. Elle peut apporter plus à la performance économique de demain. Il faut juste lui laisser le temps d’accoucher de son nouveau paradigme.

Le patronat tunisien réuni dans l’UTICA, surpris par la révolution de janvier 2011, a ensuite joué un rôle appréciable dans l’ingénierie de la transition politique. Son homologue algérien peut-il être en configuration de le faire les prochains mois ? Du côté du FCE, il y a peu de chance que la résilience arrive à temps. Trop estampillé oligarques. Il y aura bien sûr toujours la possibilité de faire différemment.

Mais le gap est grand. Les Algériens sont défiants à l’égard d’une grande partie de la classe politique, même celle qui a réclamé le changement depuis plusieurs années. Ils le seront encore plus vis-à-vis des acteurs de l’entreprise qui ont accepté la dérive monarchique des années Bouteflika. Il faudra donc chercher ailleurs. Des initiatives sont en train de se mettre en place pour créer de nouveaux cadres associatifs pour le monde de l’entreprise. Elles auront peut-être la chance de participer à la production des solutions politiques de demain. Là aussi, le temps risque d’être très chiche. En face de l’Utica, il y a eu en Tunisie un acteur essentiel dans le processus, l’UGTT. En Algérie, il y a encore aussi peu de chance pour que l’UGTA joue le même rôle que l’UGTT en Tunisie.

Même l’UGTA rénovée de l’après-Sidi Saïd ? Probablement, car un phénomène d’implosion est en cours qui pourrait profiter très largement aux cadres contestataires des deux confédérations syndicales autonomes. Ce sont d’ailleurs les syndicats autonomes qui sont au cœur de la production des solutions portées par la société civile pour faire gagner le mouvement populaire. Du côté syndical, les dégâts sont donc moins amples que du côté patronal dans la capacité des salariés à peser sur l’ingénierie de la transition, puis sur sa conduite.

Grâce à la ténacité des syndicats autonomes qui auront animé la résistance sociale et souvent aussi civique, sous les années Bouteflika. Les travailleurs mieux représentés dans la confection des prochaines institutions que ne le seront les patrons ? Il ne faut ni s’en réjouir ni le déplorer. C’est le résultat sec d’une trop forte compromission des seconds, et d’une combativité sauvegardée des premiers. Une chose est sûre : l’émergence de nouvelles organisations sera la bienvenue pour accélérer le changement et incarner l’ouverture politique qui peine à se concrétiser sous le processus sans avenir du 102-104.

Dans cet univers instable de la Révolution, il convient de rester autant lyrique que lucide. Les mesures conservatrices de confinement des déplacements des oligarques peuvent se justifier. Elles doivent bien sûr avoir une base judiciaire dès le début et obéir strictement au code de procédure pénale. Il faudra agir à charge et à décharge, dans la durée. Mais sans relâche. Seule une magistrature indépendante peut concilier cette exigence de la rigueur, de la persévérance et du temps nécessaire.

Le temps de la justice peut être très long. Bernard Tapie, l’homme d’affaires français, est accusé d’avoir bénéficié d’un arbitrage financier «fabriqué» au détriment du Trésor public dans l’affaire Adidas. Les faits remontent à la présidence Sarkozy – l’homme par qui viennent tous les scandales. Dix ans plus tard, l’homme d’affaires va devoir rembourser plusieurs centaines de millions d’euros indûment obtenus au titre d’un dédommagement factice.

Les oligarques algériens devraient être traités sérieusement. Ce n’est pas le chemin que prennent les enquêtes. L’urgence est politique. Calmer le peuple en livrant des têtes. A ce titre, la convocation simultanée d’Ahmed Ouyahia et de Mohamed Loukal (ministre en fonction) au tribunal de Sidi M’hamed ressemble beaucoup trop à une opération de relation publique du bouteflikisme résiduel pour être prise au sérieux. Si, en plus, il s’agit d’évoquer le recours à la planche à billets, l’appareil de la justice se couvrirait de ridicule.

Avec les montants astronomiques du financement non conventionnel, nous sommes dans la faute politique. Pas dans le pénal. Le Parlement algérien a voté à l’automne 2017 la levée des limitations des avances de la Banque d’Algérie au Trésor public et de sa conditionnalité, pour ouvrir la voie à la planche à billets. On fait quoi alors ? On se calme et on instruit les vrais dossiers méticuleusement. La révolution sait être patiente.

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