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NAQD consacre un numéro spécial à l’historien allemand Hartmut Elsenhans : «La Révolution algérienne n’a pas pu tenir ses promesses»

02 septembre 2019 à 9 h 45 min

Un hors-série de la revue NAQD, paru récemment, est dédié aux travaux de Hartmut Elsenhans, politologue, historien et économiste allemand à l’œuvre prolifique dont la pensée a profondément marqué l’historiographie de la Guerre de libération nationale. Né en 1941, le professeur Elsenhans a visité plusieurs fois l’Algérie et y a même donné quelques conférences. On peut d’ailleurs écouter une de ses brillantes communications qui est en accès libre sur Youtube, trace de son passage au Crasc où il est intervenu le 15 novembre 2016 avec une conférence intitulée : «Guerre d’Algérie et histoire mondiale».

Sous le titre Guerre de libération et voie algérienne de développement, la revue de critique sociale dirigée par Daho Djerbal propose un certain nombre de textes du penseur allemand Hartmut Elsenhans, qui permettront aux lecteurs de NAQD de découvrir son œuvre ou, pour ceux qui le connaissent, d’en apprendre un peu plus sur ses travaux académiques où l’Algérie occupe une place centrale. «La revue NAQD a voulu par cette publication hors-série rendre hommage à l’historien, au politologue et à l’économiste allemand Hartmut Elsenhans. L’auteur et académicien éminent a consacré la plus importante partie de sa longue carrière à des travaux de recherche et à des publications sur la lutte de Libération de l’Algérie colonisée ainsi qu’aux politiques de développement des gouvernements successifs menées depuis l’indépendance du pays», souligne l’historien Daho Djerbal dans sa présentation.

Une autre motivation se dresse derrière ce choix, explique le directeur de la revue, c’est l’espèce de «conspiration du silence» qui a longtemps entouré l’œuvre du professeur Elsenhans «dans les milieux académiques français ainsi que dans ceux des intellectuels algériens de gauche comme de droite». On apprend ainsi que «sa thèse dirigée par Alfred Grosser et soutenue à Berlin sous le titre ‘‘La guerre d’Algérie 1954-1962. Tentative de décolonisation d’une métropole capitaliste’’ n’a été publiée en France que 28 années plus tard sous le titre remanié ‘‘La guerre d’Algérie 1954-1962. La transition d’une France à une autre. Le passage de la IVe à la Ve République’’. Le glissement de sens dans la focale du titre parle à lui seul de ce point aveugle dans le regard que porte l’historiographie française sur l’Algérie et, plus largement, sur la question nationale et coloniale…».

Une œuvre indissociable de l’expérience algérienne

Le mot de présentation est suivi d’une introduction très fouillée que l’on doit au professeur Rachid Ouaïssa sous le titre «Hartmut Elsenhans et l’Algérie contemporaine» où il fournit de précieux éléments bio-bibliographiques en même temps qu’il met en relief la puissance et l’originalité de l’approche d’Hartmut Elsenhans. A signaler que le Pr Ouaïssa enseigne les sciences politiques à l’université de Marbourg, en Allemagne. Agé aujourd’hui de 78 ans, Hartmut Elsenhans est né exactement le 13 octobre 1941 à Stuttgart. En 1962, l’année même de l’indépendance de l’Algérie, il entame ses études en sciences politiques et d’histoire à Tübingen. Il obtient son diplôme de sciences politiques de l’Université Libre de Berlin en 1967. Sa thèse de doctorat a pour titre «La guerre d’Algérie 1954-1962. Tentative de décolonisation d’une métropole capitaliste». «Avec cette œuvre de 900 pages, Elsenhans traita la problématique de la guerre d’Algérie et la question coloniale d’une manière non conventionnelle», fait remarquer le Pr Ouaïssa. La pensée d’Elsenhans sur le développement, observe-t-il, le hisse au rang des «Amin, Arrighi, Frank et Wallerstein», comme l’illustre son ouvrage Capitalisme dépendant ou société de développement bureaucratique (1981). «C’est encore une fois l’exemple algérien caractérisé par l’abondance de la rente pétrolière, l’échec de l’industrie industrialisante et le renforcement de l’Etat autoritaire qui poussa Elsenhans à s’ingérer dans les débats sur le développement et la question des stratégies pour surmonter et vaincre le sous-développement. Le jeune chercheur fut immédiatement remarqué», écrit Rachid Ouaïssa. En 1992, Hartmut Elsenhans intègre l’université de Leipzig où «il est chargé de restructurer l’institut des sciences politiques».

«La France a échoué à faire de l’Algérie un pays capitaliste»

L’historien allemand est réputé pour être un travailleur acharné, stakhanoviste : «Depuis le milieu des années 1970, Elsenhans a développé une productivité scientifique exceptionnelle. Il lit, collectionne, recueille, extrait sur toutes sortes de sujets et dans toute sorte de documents. Un de ses étudiants l’a décrit comme un ‘‘Prussien rouge’’. Chaque carte, chaque extrait est tangible. Ses notices sont collectées dans plus de 350 000 cartes mémoires. Elsenhans a écrit plus de 50 livres. Sa bibliographie dépasse 50 pages, dont la moitié est publiée dans 13 langues étrangères», détaille le Pr Ouaïssa. «Depuis les années 1990, Elsenhans s’intéressa à plusieurs thématiques comme la mondialisation, les transitions démocratiques, l’Union européenne et la société civile mondiale. L’œuvre scientifique d’Elsenhans est indissociable de l’expérience politique et du destin de l’Algérie. Les thématiques qu’il aborda au cours de son cursus académique sont en concordance avec la chronologie du développement politique avec l’Algérie», précise le politiste algérien.

S’attardant sur la thèse de doctorat d’Hartmut Elsenhans et le livre qui en a été tiré, La guerre d’Algérie 1954-1962. Tentative de décolonisation d’une métropole capitaliste, Rachid Ouaïssa écrit : «Dans son doctorat, Elsenhans analyse l’échec de la stratégie néocoloniale et l’écroulement de l’empire colonial français. L’auteur pose la question de colonisation et de décolonisation dans l’ordre de l’économie mondiale et structurel large». «Elsenhans a su détecter les intérêts concurrentiels des différents groupes de colons en Algérie et expliquer ainsi l’échec des réformes mises en place à partir de 1959». Il cite Charles-Robert Ageron pour qui la singularité de la démarche d’Elsenhans «tient à l’importance qu’elle attribue aux perspectives économiques : plus du tiers du livre y est consacré. L’auteur insiste par exemple sur l’échec total de la politique de développement agricole et de réforme agraire pendant la guerre». Le Pr Ouaïssa poursuit : «Ainsi, cette guerre a fait perdre à la France sa place de grande puissance, vu qu’elle a échoué à faire de l’Algérie un pays capitaliste».

Autoritarisme rentier et «classe-état»

Abordant d’autres facettes de l’œuvre foisonnante d’Hartmut Elsenhans, Rachid Ouaïssa rappelle son importante contribution à l’analyse de la «relation entre l’autoritarisme bureaucratique et la rente» et la notion de «classe-Etat» qu’il a développée. «Encore une fois, le cas algérien inspire Elsenhans pour développer sa théorie de la classe-Etat. L’échec du capitalisme en Algérie et le renforcement de l’économie basée sur les énergies, surtout à partir de 1973, ont donné naissance à un système rentier par excellence en Algérie et ont établi un système politique spécifique qu’il appelle classe-Etat», note le Pr Ouaïssa. Il ajoute : «La notion-clé, à la constitution de la classe-Etat, est la rente. La rente se définit comme le revenu que l’Etat perçoit de l’étranger en échange de l’exportation de matières premières. Ce revenu ne correspond ni à un investissement ni à un travail fourni par la société de l’Etat concerné, si bien que la rente peut être librement mise au service de stratégies politiques du régime en place. La concentration du revenu de la rente au niveau de l’Etat permet au régime de s’octroyer la loyauté des masses tout en préservant un haut niveau d’autonomie vis-à-vis de la société. Par le biais de la rente, les groupes sociaux sont liés de manière clientéliste à l’Etat, ce qui rend difficile ou même impossible leur autonomisation. La rente permet à l’Etat de s’immiscer dans toutes les sphères : politique, économique, sociale et culturelle. Ces sphères ainsi monopolisées, il ne reste à la société civile aucune sphère ‘‘libre d’Etat’».

Le Pr Rachid Ouaïssa conclut sa riche et passionnante introduction en disant : «Ainsi, si pour Karl Marx l’histoire de l’humanité est conditionnée par l’histoire de la lutte de classes, pour Hartmut Elsenhans, l’histoire du monde est une histoire de conflits entre le profit et la rente. Lisant attentivement son œuvre, on comprend très bien le sort politique de l’Algérie d’aujourd’hui et la logique de fonctionnement de sa classe-Etat, ainsi que l’incapacité de sa société civile à imposer le changement. Au moins pour ce chercheur allemand, l’Algérie sert et reste une source d’inspiration».

Guerre de libération et politiques de développement

Comme nous l’avons indiqué, ce hors-série propose plusieurs textes de Hartmut Elsenhans qui permettent de se familiariser avec sa pensée. Il s’agit essentiellement d’articles parus dans de prestigieuses revues internationales ou d’études qui ont servi de base à des conférences publiques. Au chapitre «Histoire», deux textes sont proposés : «Guerre française en Algérie : les méandres de l’adaptation. Entre acceptation et refoulement» et «La place de la guerre d’Algérie dans l’histoire mondiale». Au chapitre «Economie du développement», la revue publie trois textes de l’académicien protéiforme : «Préface à l’édition allemande de la Charte nationale de 1976» ; «Pourquoi l’Algérie souffre de la rente» et «Algérie et énergie ou les tribulations de l’État rentier». Enfin, sous le chapitre «Théorie», on peut lire trois autres précieuses contributions de Hartmut Elsenhans : «Le développement autocentré contradictoire» ; «Le danger imminent d’une globalisation par la rente et la défense du capitalisme par les travailleurs» et «L’augmentation des revenus de masse : condition de la croissance capitaliste».

Pour donner un avant-goût du «style Elsenhans» et surtout de son approche, apprécions cet extrait de «La place de la guerre d’Algérie dans l’histoire mondiale» : «La Révolution algérienne est la première révolution réussie contre le système colonial qui n’est ni l’œuvre des têtes de pont créées par les puissances colonialistes, ni l’œuvre du mouvement communiste international. Elle s’opposait aux décolonisations promues par des forces éclairées parmi les puissances colonialistes qui tentaient de moderniser les instruments de domination pour permettre une pénétration plus poussée de la périphérie par l’Europe occidentale et sa fille aînée, l’Amérique du Nord avec à sa tête, les Etats-Unis». Le professeur émérite de l’université de Leibzig poursuit : «La Révolution algérienne est l’œuvre de forces populaires qui envisageaient des changements approfondis des structures économiques et sociales de leur société et une nouvelle affirmation de leur identité culturelle». Et de faire ce constat : «Malgré un engagement certes sincère des révolutionnaires algériens pour ces buts, la Révolution algérienne n’a pas pu tenir ses promesses». «Au nom de la justice sociale, les forces populaires détruisent l’ordre basé sur des privilèges pré-bourgeois mais ne sont capables que d’introduire l’égalité des droits et des devoirs sans assurer dans le même temps l’égalité des situations économiques et sociales…».

Daho Djerbal résume remarquablement l’acuité des travaux de Hartmut Elsenhans en concluant sa présentation par ces mots : «En nous tenant au plus près de la pensée critique d’Harmut Elsenhans dans le domaine de l’historiographie contemporaine de l’Algérie et de l’économie politique du développement, beaucoup de questions soulevées par les mouvements populaires de ces dernières décennies pourraient prendre du sens pour eux-mêmes et pour le devenir des luttes qu’ils n’ont jamais cessé de mener».    


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