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Le Stanbrook avait fait cap en direction d’Oran en 1939

L’histoire des derniers réfugiés espagnols

27 août 2018 à 0 h 04 min

Le Stanbrook accoste au port d’Alicante le 19 mars 1939 afin d’embarquer des cargaisons. Archibald Dickson, 47 ans, capitaine du cargo, attend les dernières instructions de l’armateur pour le chargement, mais, compte tenu des événements, les communications sont lentes et difficiles. Ce petit cargo, construit en 1909, ancien charbonnier de 1400 tonnes, doit charger du tabac, des oranges et du safran. L’équipage est composé de 24 marins, mais il a la capacité d’embarquer une centaine de personnes.

Le port d’Alicante était le dernier réduit où se réfugient 15 000 à 20 000 personnes cherchant à échapper aux griffes franquistes. Leur dernier espoir, la mer : trouver un navire pour les libérer de l’enfer qui les attend. Le colonel Segismundo Casado se rebelle contre le gouvernement Negrín et crée le Consejo Nacional de Defensa. Son objectif est de trouver «ne paix négociée, honorable, entre militaires» pour mettre fin à la guerre. Franco refuse, car il a toujours exigé une reddition sans conditions.

Rappelons qu’il a fait publier une loi (Ley de Responsabilidades Políticas) un mois auparavant, le 9 février 1939, où sont rendus responsables politiquement les personnes impliquées dans les troubles de l’ordre public du 1er octobre 1934 (début de la Révolution des Asturies) jusqu’au 18 juillet 1936, loi à effet rétroactif. Vaincu, Casado livre la République à Franco.

Casado demande néanmoins de faciliter l’arrivée de navires français et anglais dans différents ports pour évacuer ceux qui le souhaitent. Ces navires n’arriveront jamais. Alicante est encerclée, la ville est désormais sous l’autorité du général italien Gambarra, à la tête de la división Littoria.

Devant la confusion qui règne sur le port, il prend l’initiative d’autoriser l’évacuation des personnes qui se sont réfugiées dans les consulats. Franco le relève de son commandement. Les consuls français et argentin et le député communiste Charles Tillon (en mission político-humanitaire) avaient demandé aux autorités locales que le port soit placé en“ zone neutre”. Ils sont mis aux arrêts pour «rébellion», puis finalement libérés grâce à un sauf-conduit.

La situation est tendue sur les quais, la foule, de plus en plus angoissée, attend l’arrivée des navires français et anglais qui leur ont été promis. Le désespoir est tel que les suicides sont nombreux, difficiles à évaluer, de 50 à 68 selon les sources : suicides par noyade, par arme à feu, certains s’égorgeant à l’aide d’un rasoir.

Les autorités portuaires républicaines encore en fonction essaient de convaincre le capitaine d’embarquer quelques centaines de personnes dont le passeport a été validé à la hâte par le gouverneur civil, le socialiste Manuel Rodríguez, pour rejoindre le port d’Oran.

Dickson, devant ce spectacle désolant, décide finalement de ne pas charger de marchandises et embarque entre 800 à 900 passagers. Le transfert se fait dans l’ordre, mais rapidement la confusion s’empare de ceux qui sont restés à quai, la situation dégénère et le capitaine se voit contraint d’embarquer le maximum de personnes.

Dickson, atterré par tant de désolation, rendra compte plus tard de ce qu’il a vu de ses propres yeux dans une lettre au journal Sunday Dispatch : des personnes de toutes conditions sociales et de tous âges, certaines en haillons, mais aussi d’autres en costume, toutes dans la désolation.

Le 28 mars 1939, dans la soirée, soit quatre jours avant la fin de la guerre, le Stanbrook prend le large avec 2638 personnes à son bord, dont 398 femmes, 147 enfants et 15 nouveau-nés.

Parmi les passagers il y a 94 étrangers, majoritairement des Argentins, des Allemands, des Français, des Cubains et des Italiens. Le navire surchargé est en dessous de la ligne de flottaison, les manœuvres sont hasardeuses.

Le croiseur Canarias et le démineur Vulcano  (franquistes) bloquent le port au large, mais le mauvais temps permet au capitaine de s’en déjouer. La promiscuité est telle que les conditions de vie à bord sont déplorables, les toilettes sont bouchées, la place manque, on s’entasse.

On s’agglutine dans les cales, car il fait froid à l’extérieur, on se réchauffe dans la salle des machines ou près de la cheminée sur le pont. Le capitaine a offert sa cabine à quelques malades et ne peut proposer qu’un peu de café chaud et quelques aliments (beaucoup avaient cependant apporté du pain).

Au dénuement s’ajoute l’angoisse, on appréhende les torpilles sous-marines et les canonnades. A la vue d’un panache de fumée, on craint un navire ennemi, les passagers se précipitent sur le bord, mettant subitement le bateau en déséquilibre précaire.

Après 22 heures de traversée, le cargo atteint enfin le port de Mazalquiver (Mers El Kébir), près d’Oran. Il est mis en quarantaine dans la rade du port sans que l’on connaisse réellement les raisons de cette mesure (officiellement par crainte du typhus, mais des raisons politiques ne sont pas à exclure, car les autorités coloniales redoutent “les Rouges”).

Deux jours plus tard, elles laissent finalement débarquer femmes et enfants. La solidarité et la générosité des locaux apporteront nourriture et réconfort à ces Espagnols désemparés. Ce n’est qu’un mois plus tard que les hommes (environ 1500) pourront quitter le navire, épuisés et affamés.

La plupart sont envoyés au camp de concentration de Boghari. Les autorités françaises réclament la somme de 170 000 francs pour divers frais, cette somme sera réglée par l’antenne locale d’Oran du SERE.

Et ceux qui sont restés ?

On les estime à 16 000, dont 2 000 femmes et enfants. Ils sont dépouillés de leurs objets personnels, bijoux et valeurs. Les militaires les confinent provisoirement dans les stades, les arènes et les casernes, les femmes et les enfants dans les cinémas et le château de Santa Bárbara qui domine la ville.

Les hommes sont envoyés dans un camp en plein air, aménagé à la hâte par les troupes italiennes : El campo de los Almendros, dont les conditions de détention sont très précaires. Il sera fermé en novembre. C’est le premier camp d’internement franquiste.

Les camps d’Algérie

Les hommes arrivés à Oran sont transférés dans différents camps. Il y a une cinquantaine de camps d’internement en Algérie, dont cinq à Oran, où les exilés espagnols sont confinés par l’administration coloniale française. “Les républicains espagnols furent traités comme des prisonniers de guerre, alors que c’étaient des civils, hommes, femmes et enfants fuyant la guerre civile en Espagne”.

Dès le 31 mars 1939, une lettre du Gouverneur Général d’Algérie (GGA) au ministre de l’Intérieur l’informe que le total des réfugiés espagnols en Algérie s’élève à 5100 personnes, auxquelles il faudrait ajouter un nombre indéterminé d’individus arrivés individuellement et hébergés par leurs familles.

Parmi les premiers, 400 ont embarqué sur un pétrolier (le Campillo), 723 sur des bâtiments espagnols, 2731 sur des bâtiments de commerce français ou anglais, 250 sur 9 petits chalutiers et plus de 413 sur 4 chalutiers de plus gros tonnage, etc. Au 10 juin 1939, les estimations du GGA sont de l’ordre de 5300 (le département d’Oran compte 2140 réfugiés espagnols : 1840 dans les camps, les autres chez des particuliers, le département d’Alger 3160).

Certains réfugiés possèdent de la monnaie espagnole, mais aussi des devises étrangères (pesetas en billets, livres et dollars, de l’or et de l’argent). Les préfets demandent au GGA d’autoriser une banque à faire le change en monnaie locale.

Le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs et le vice-président de l’Union syndicale d’Alicante sont arrivés à Béni-Saf à bord d’un chalutier; à leur arrivée, ils avaient en leur possession la caisse socialiste espagnole (cotisations et dons des adhérents) avec 100 000 pesetas en billets.

Parmi les réfugiés, une grande diversité de catégories professionnelles et de niveaux d’instruction. La lettre du préfet d’Oran datée du 26 juillet 1939 donne la liste des réfugiés espagnols ayant des activités qualifiées d’«intellectuelles». Dans le premier centre  il y avait 7 officiers, 2 médecins, 1 interne, 1 pharmacien, 3 avocats, 3 professeurs, 4 instituteurs, 3 ingénieurs, 3 journalistes, 1 écrivain, 1 étudiant, 2 fonctionnaires.

Parmi les femmes, 3 sont institutrices, 4 étudiantes, 3 professeurs, 1 artiste et 1 fonctionnaire. Dans le deuxième centre, on trouvait 23 officiers, 12 ingénieurs, 25 agents de santé publique, 51 enseignants, 6 journalistes, 18 fonctionnaires de justice, 64 ont des professions diverses.

Dans le camp Morand (Médéa), où ont été regroupés les membres de l’armée républicaine, sont inscrits sur la liste nominative le grade et la profession antérieure à l’intégration dans l’armée. La majorité des soldats, officiers et sous-officiers, étaient des agriculteurs ou des ouvriers de l’industrie.

Il y avait parmi eux 3 médecins, 4 pharmaciens, 7 avocats, 14 artistes et écrivains, 5 ingénieurs, 29 enseignants du primaire ou du secondaire et 48 étudiants. Plusieurs personnes ont déclaré comme profession antérieure «industrielle», sans plus de détails. Deux camps sont ouverts dans le département d’Oran, l’un à Relizane et l’autre à Aïn El Turck.

Cependant, les autorités administratives décident, pour des raisons politiques, de les transférer vers des camps dans le département d’Alger. Ainsi, le préfet, dans une lettre datée du 14 avril 1939, adressée à son homologue d’Alger, l’informe qu’il «pourvoit à l’entretien de 4265 réfugiés espagnols» et demande leur évacuation vers les camps du département d’Alger.

La raison invoquée est que «la population européenne [du département d’Oran] est à 80% d’origine espagnole». Les réfugiés espagnols sont rapidement internés dans des camps et il est proposé de les utiliser comme main-d’œuvre à bon marché dans les secteurs des ponts et chaussées (travaux ferroviaires et routiers, comme la construction de la transsaharienne), dans l’agriculture (greffe d’oliviers sauvages).

Dans les échanges de courrier figurent parfois les «nuances politiques» des chefs de famille. Ainsi, le transfert de 245 ménages (hommes, femmes et enfants, soit 847 personnes au total) d’Oran vers Alger est accompagné de la mention d’appartenance politique des concernés: 160 socialistes, 7 communistes, 77 militants dans des partis modérés et un seul sans parti.

Les militaires espagnols (officiers et soldats) sont dirigés principalement vers le camp militaire de Boghar. A Orléansville et Cherchell sont regroupées les personnes arrivées en famille, la caserne Berthezène accueille les hommes, alors que les femmes et les enfants sont dirigés vers le centre de Carnot.

Qu’adviendra-t-il de ces réfugiés ?

Une grande partie de ces hommes s’engageront dans l’armée française, certains intégreront La Nueve. Le capitaine Dickson périt 6 mois plus tard avec 21 marins en mer du Nord, son navire est coulé par un sous-marin allemand. En 2009, 70 ans après ce sauvetage, la municipalité d’Alicante invite les deux enfants du capitaine Dickson, Arnold et Dorothéa, pour rendre hommage à sa mémoire. Une rue porte le nom de “calle del buque Stanbrook”. Ce n’est qu’en 2015 que la ville de Cardiff, dont est originaire Dickson, célébrera son exploit.


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