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Mohamed Chérif Belmihoub. Professeur d’économie

«La lutte contre la corruption peut être faite par le seul droit commun s’il y avait réellement une volonté politique»

18 mars 2019 à 10 h 00 min

– Avec la situation politique actuelle, à quoi peut-on s’attendre en ce qui concerne la gestion des questions économiques de l’heure ?

La prorogation du mandat du Président dans la perspective d’une transition «maîtrisée» suggère deux remarques préalables : d’abord la question de la transition a toujours été refusée au cours des dernières années. On a considéré que l’Algérie est rentrée dans la normalité institutionnelle et que le passage d’un mandat à un autre se ferait conformément aux dispositions constitutionnelles et législatives.

Or, voilà que le cadre institutionnel mis en place n’a pas été respecté ou n’a pas été suffisant pour traiter la crise. Ensuite, ce sont ces gens (issus des couches sociales défavorisées, des classes moyennes et surtout les jeunes, chômeurs, salariés, cadres…) qu’on a toujours considérés comme les bénéficiaires des politiques publiques financées par l’aisance financière induite par les ressources des hydrocarbures, qui se sont révoltés de manière civilisée et dans le calme pour exiger des réformes, particulièrement politiques, mais pas que. Ils n’ont pas exprimé des revendications sociales ou économiques, pour le moment. C’est donc des revendications éminemment politiques. Aussi, il faut noter que le hirak populaire n’a aucune connotation idéologique, et c’est tant mieux.

Ceci pour dire que le populisme et la gabegie qui ont caractérisé les politiques publiques de l’Etat n’ont pas été efficaces pour acheter la «paix sociale», cependant, le coût économique de ces politiques est colossal. Au final, malgré toutes les ressources publiques allouées, nous nous retrouvons dans une impasse politique et dans une grave crise économique. Par où commencer dans une telle situation ? Bien évidemment, la question politique doit être traitée en priorité ,mais la dégradation de la situation économique n’est pas de nature à atténuer les attentes et les tensions exprimées par le mouvement populaire.

Dans nos précédentes contributions (presse écrite, débats à la télévision), nous avions alerté sur les conséquences d’une «stratégie de statu quo», voilà qu’aujourd’hui on revient sur le même schéma de la gestion du pays. La succession de statu quo ne peut mener qu’à des exacerbations des problèmes qui n’ont pas été traités. De même, la multiplication et la succession des périodes de transition ne fait que compliquer davantage la sortie de crise. Les prolongations profitent plutôt aux grandes équipes qu’aux petites, ces dernières sont déjà épuisées par le temps réglementaire.

Au plan économique, la situation est déjà préoccupante tant au niveau des équilibres macroéconomiques qu’au niveau de la sphère productive. L’annonce d’une période de transition politique indéfinie aura des effets néfastes sur l’économie. Déjà que le niveau d’activité économique et celui de l’investissement sont au ralenti depuis plusieurs années, suite à la chute des ressources des hydrocarbures qui a impacté la dépense publique qui a été le moteur de la croissance économique depuis plus de 15 ans.

Une période de transition est synonyme d’attente pour les investisseurs, elle est porteuse de risques. Elle met les opérateurs économiques dans une situation délicate dans leurs projections dans l’avenir et dans leurs anticipations dans l’emploi des ressources.

Face aux incertitudes de la période de transition, les agents économiques vont privilégier des placements dans des valeurs sûres, dont l’achat de devises ou de patrimoines au détriment de l’investissement. Une transition signifie une position non achevée entre deux situations, celle ancienne qu’on veut quitter et l’autre nouvelle qu’on veut atteindre, et cette position se caractérise par la coexistence des défauts des deux situations, elle est souvent irrationnelle. La transition est une situation «sui generis».

– Qu’en sera-t-il pour les réformes économiques, qui ont pris un grand retard durant le règne de Bouteflika ?

Aujourd’hui, avec l’annonce d’une période de transition politique, la question des réformes économiques n’est plus à l’ordre du jour. Encore un statu quo dans une conjoncture extrêmement tendue. Il faut s’attendre à une érosion de la valeur du dinar sur les deux marchés (officiel et parallèle) en raison des incertitudes de cette période de transition et de la confiance attachée à celle-ci. Les anticipations des agents économiques peuvent aller dans le sens de la thésaurisation et/ou de l’achat de valeurs sûres, dont les devises étrangères.

Il est vrai que le débat public aujourd’hui est focalisé sur la question politique et que les réformes économiques peuvent attendre. Par ailleurs, le gouvernement actuel n’a aucune légitimité dans le contexte actuel, ni de compétences pour conduire des réformes. Parce que parler des réformes, c’est d’abord une question de volonté politique et d’institutions solides. Le système économique algérien est des plus archaïques dans son fonctionnement.

Les réformes doivent toucher l’ensemble de ses segments, en commençant par le système financier (système bancaire, budgétaire, fiscal), le système de régulation (concurrence, incitations, commerce, …) et la réforme du secteur public dans son ensemble et bien sûr l’organisation du secteur privé. La tâche est tellement grande qu’il faut mobiliser des institutions légitimes politiquement, des équipes compétentes et engagées. Le système économique continue de fonctionner selon ce qui reste des réformes audacieuses de 1988-1991 (gouvernement Hamrouche). Quelques tentatives ont été menées entre 2002 et 2006, mais vite abandonnées. La loi de finances complémentaire de 2009 a mis fin à toute velléité de réforme et a anesthésié toute l’économie nationale.

– Parallèlement, la connexion entre le monde des affaires et celui de la politique s’est accentuée…

La connexion du monde des affaires avec celui de la politique n’est jamais une bonne chose pour le développement économique du pays, parce que ces connexions ne sont jamais désintéressées. L’intérêt porte souvent sur la commande publique ou sur les réglementations et les régulations.

Tant que ça reste au niveau de la concertation et du partenariat public-privé, le problème ne se pose pas, mais dès que ça devient une relation d’influence et de lobbying de proximité, l’économie s’en trouve affectée à la fois dans son efficacité allocative des ressources publiques et dans son efficacité régulatoire (réglementation discriminante, concurrence déloyale, subvention déguisée…). Le problème de ce genre de connexion trouve son traitement dans le cadre d’une gouvernance publique irréprochable en termes de transparence et de responsabilité des agents publics.

– Dans les marches populaires organisées depuis le 22 février, la corruption, les détournements et le pillage ont été largement dénoncés, des phénomènes qui ont pris de l’ampleur au cours de ces dernières années. Regagner la confiance aux citoyens passe aussi par des signaux forts pour la lutte contre ces dépassements. Comment opérer dans ce cas ?

La corruption, comme les détournements de deniers publics, sont des phénomènes éminemment économiques, même si la dimension politique et très présente dans l’approche du problème. Comme il y a le marché des biens et services, le marché financier, le marché du change…il y a aussi le marché singulier de la corruption.

Du côté de l’offre, la période 2000-2015 était florissante en raison des volumes de la dépense publique à travers les marchés publics et la mise en vente du domaine foncier public. Du côté de la demande, aussi, les acteurs (agents publics, hommes politiques, intermédiaires…) ont été très actifs grâce à un appétit lié à l’évolution de la société et à l’émergence de nouveaux besoins (résidences de standing, voitures de luxe, scolarisation des enfants à l’étranger, soins à l’étranger et pourquoi pas investir pour l’avenir).

La rencontre entre les deux a fait évoluer les «tarifs» et entraîné une segmentation du marché. Pour montrer que le phénomène doit être combattu, on a créé des institutions creuses (un organisme de lutte contre la corruption et un autre pour la prévention). En réalité, ce sont des mécanismes pour réguler le marché, organiser la sortie de certains et favoriser l’entrée d’autres sur ce marché. La lutte contre la corruption peut être faite par le seul droit commun s’il y avait réellement une volonté politique dans ce domaine.

La «rue», ou plus exactement le hirak populaire, a besoin de signaux forts pour organiser la patience dans l’attente des résultats souhaités dans une nouvelle Algérie prospère et juste. Parmi les signaux forts, il y a la lutte contre la corruption et l’établissement de la justice pour tous.

Le modèle de la Malaisie, sur lequel il faut méditer, mérite d’être cité : le Dr Mohamed Mahathir (93 ans), après avoir quitté la vie politique en 2003, a été de nouveau sollicité (2018) par la population pour mettre de l’ordre dans le pays qui était un modèle de prospérité économique (tigre asiatique) et de gouvernance politique. Sa première décision a été de fermer les frontières pendant une semaine, au cours de laquelle il a récupéré plus de 50 Mds de dollars grâce à des arrestations dans les milieux de la police, du système judiciaire, de la haute fonction publique et bien entendu des hommes politiques et des hommes d’affaires. C’était un signal tellement fort que la confiance est revenue et la croissance économique a repris.

Aujourd’hui, en Algérie, le peuple a besoin de signaux forts et d’un comportement exemplaire des dirigeants. Sinon tout est compromis, transition ou pas. Profitons de ce hirak pour mettre en place des institutions solides et efficaces, le peuple est en attente et il accepte, s’il le faut, des sacrifices supplémentaires. La construction de l’Etat doit être l’objectif commun de tous les Algériens, il doit être considéré comme un bien collectif. Nous avons besoin d’un nouveau Léviathan au sens de Hobbes (Contrat social).

– Comment s’annoncent les prochains mois avec le recours de plus en plus important à la planche à billets ?

Le recours au financement non conventionnel de façon extensive (6556 Mds de DA à fin janvier 2019), représentant plus de 30% du PIB pour compenser la chute des ressources de la fiscalité pétrolière, est une solution de facilité qui entretient le statu quo et la fuite en avant. Donc, la double situation de crise, à la fois politique et économique, va conduire le gouvernement à tirer encore et encore sur la planche à billets pour ne pas ouvrir un autre front de contestation, celui du pouvoir d’achat.

La contrepartie de la planche à billets sera encore l’importation et l’épuisement des réserves de change. Le recours au FMI n’est pas exclu à court terme (dans 2 ans) si le statu quo (stratégie de moindre effort) est maintenu. Avec le FMI, c’est l’Etat algérien qui sera hypothéqué et on regrettera le temps perdu pour n’avoir pas fait le redressement du pays à tous les niveaux. Au final, plus la période de transition dure, plus la situation économique se dégrade, alors il est souhaitable que cette période soit la plus courte possible. Seul un gouvernement légitime au plan politique (même transitoire) peut concevoir et conduire des réformes sérieuses.

En conclusion, la transition doit avoir ses hommes et ses femmes dans le domaine politique et économique pour concevoir des réformes et avoir la pédagogie nécessaire pour conduire ces réformes. Je veux paraphraser la déclaration de M. Mehri : «Chaque étape historique a ses hommes et la médiocrité a les siens.» La prochaine étape sera celle de la refondation de l’Etat et de la moralisation de la vie publique, et elle doit avoir ses hommes.

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