toggle menu
mercredi, 21 novembre, 2018
  • thumbnail of elwatan09072018

Plusieurs concerts annulés en signe de protestation

La culture, une cible facile

02 août 2018 à 8 h 13 min

«La fièvre anti-galas artistiques gagne du terrain et se propage dans tous les sens. Après les wilayas de Béchar et Ouargla, c’est au tour de Béjaïa et El Oued d’annuler deux activités artistiques programmées dans le cadre de l’animation culturelle de la saison d’été», rapporte Tewfik Hakem sur sa page officielle.

Hakmouna (ils nous ont arrêtés, ndlr)… pour trafic de son et détention d’instruments de musique de destruction massive», ironise Abdou El Ksouri, leader du groupe Djmawi Africa. Ces mots postés sur sa page Facebook accompagnaient une photo hilarante où les membres de la «bande» sont de dos et leurs instruments (derbouka, guitares, percussions, trompette…) sont alignés sur une table comme des armes saisies par la police.

C’est la réponse toute en finesse qu’a choisie le groupe pour réagir à la vague d’annulations de concerts qui est en train de prendre décidément des proportions pandémiques. Il y a eu d’abord le gala annulé de Kader Japonais, le 26 juillet dernier, à Ouargla. Après, d’autres ont subi le même sort un peu partout. «La grande victoire des «prieurs pacifiques»… La fièvre anti-galas artistiques gagne du terrain et se propage dans tous les sens.

Après les wilayas de Béchar et Ouargla, c’est au tour de Béjaïa et El Oued d’annuler deux activités artistiques programmées dans le cadre de l’animation culturelle de la saison d’été», rapporte Tewfik Hakem sur sa page officielle. On a parlé aussi de Sidi Bel Abbès, Boumerdès, Tébéssa, El Tarf… Des informations à prendre toutefois avec des pincettes. Dans le cas d’El Tarf par exemple, le directeur de la culture a précisé que les festivités n’ont pas été supprimées, mais simplement reportées en signe de deuil suite au dernier attentat terroriste qui a coûté la vie à plusieurs militaires en opération dans les maquis de Skikda.

Il y a eu aussi l’annulation du Festival de la chanson amazighe par le maire de Béjaïa, qui a fait énormément de bruit. Le président de l’APC, Hocine Marzougui, s’en est expliqué en arguant que faute de budget, sa priorité allait à la levée des ordures. «Personne n’est contre sa culture, la situation ne prête pas à investir dans les spectacles. Les 4 milliards du festival serviront à nettoyer la ville de ses ordures», a-t-il fait savoir à travers un message posté sur les réseaux sociaux.

«Le Raï est le mal, le FIS est la solution»

En analysant les faits, force est d’admettre que le sujet est extrêmement clivant et, une fois de plus, on constate à quel point la chose culturelle passionne, en bien ou en mal. A ce propos, deux mouvements de fond se dégagent en observant le parti des «anti-concerts» : il y a ceux pour qui ces festivités n’étaient qu’un prétexte pour laisser éclater leur colère.

C’est sans doute le cas à Ouargla, dans un contexte marqué par une situation sociale littéralement explosive, entre été infernal, factures d’électricité tout aussi hot, chômage endémique, marginalisation territoriale, mépris du Nord, inégalités devant l’emploi, hogra, etc. En l’occurrence, il y a fort à parier que ce n’était pas la «figure» de Kader Japonais qui était visée mais l’événement en lui-même, organisé, rappelle-t-on, par l’ONDA dans le cadre d’une caravane qui a débuté le 12 juillet et s’étalera jusqu’au 18 août.

L’autre posture est celle de type «police des mœurs», et qui consiste à surfer sur la vague en exploitant la colère populaire à des fins d’embrigadement idéologique. C’est ce qu’a tenu précisément à dénoncer Kamel Daoud dans une chronique intitulée : «Kader Japonais est le problème, le FIS est la solution». L’auteur de Zabor écrit : «Conclusion ultime dans un pays sans homme fort : le raï est le mal, le FIS est la solution. Les islamistes ont trouvé au Sud leur terrain (…). Un chanteur de raï est donc le responsable des misères et des échecs de ce pays.

Et annuler un concert de chant dans une ville sans joie, ni rire, ni danse, ni art, permet de faire du djihad assis, d’aller au Paradis, de démontrer le courage des sournois, remonter au ‘’maquis’’ et de détourner les regards. ‘’Ghad El bassar’’ sur le régime et gymnastique des ‘’foutouhates’’ pour monter sur le dos des miséreux et crier ‘’Allah ouakbar’’ en attendant de prendre le pouvoir.»

A quoi sert la Culture ?

Même attitude indignée, avec d’autres mots, cette fois de la part du poète et universitaire Achour Fenni qui s’interroge : «Pourquoi les revendications sociales et le slogan de l’austérité ne sont brandis que lorsque cela concerne la culture ? Les mêmes revendications peuvent-elles être exprimées contre le foot par exemple ?» Il assène : «On ne combat pas le terrorisme seulement avec les armes.

Le terrorisme ne se niche pas que dans les maquis.» En économiste chevronné, Achour Fenni a même entrepris de publier un document officiel qui montre la répartition du budget de fonctionnement pour l’année 2018 entre les différents ministères en le dédiant à «ceux qui estiment que la culture est la cause de leur tristesse». C’est pour démontrer que le département de Azzeddine Mihoubi est le parent pauvre des politiques publiques, avec un budget de fonctionnement d’un peu plus de 15 milliards de dinars.

Le chercheur Ammar Kessab, expert en politique et management culturels, estime pour sa part que ce n’est pas tant une question de sous que d’approche. L’Etat, selon lui, a toujours fait preuve d’une hégémonie et d’un jacobinisme étouffants en matière de gestion de la production et de la diffusion des œuvres culturelles, si bien qu’il s’est produit une cassure entre la population-public et l’administration.

Il s’en est suivi une réaction de rejet viscéral pour toutes les manifestations planifiées à partir d’Alger. Cela se voit d’ailleurs à l’accueil réservé à des festival comme le Festival de cinéma d’Oran, qui suscite nettement moins d’engouement que les Rencontres cinématographiques de Béjaïa qui sont moins guindées, plus vivantes, plus innovantes, même avec très peu de moyens.

«Le secteur culturel en Algérie demeure fortement imprégné par de forts mécanismes d’intervention de l’Etat. Le mode de gouvernance relatif à ce secteur se caractérise par une grande centralisation des affaires culturelles au niveau du ministère de la Culture à Alger. Ce dernier déploie, à travers ses institutions, directions, centres et autres organes sous tutelle, son hégémonie sur la gestion des affaires culturelles», souligne le chercheur dans une étude intitulée : «Secteur de la culture en Algérie. Guide de l’investisseur» (2016).

En parallèle, les opérateurs indépendants ne pèsent pas grand-chose : «Le secteur culturel indépendant (associations, fondations, etc.) est quant à lui encore à l’état embryonnaire. Les associations culturelles et artistiques bénéficient de seulement 0,2% du budget global consacré à la culture et sont souvent inactives, d’autant plus que l’appareil législatif a instauré des règles rigides qui ne donnent qu’un espace limité aux initiatives culturelles et artistiques indépendantes.

Pas le cœur à la fête

Dans une interview accordée à TSA, Ammar Kessab fera remarquer : «Le phénomène d’annulation des galas de musique est légitime, même si les façons de manifester peuvent parfois être maladroites. Ces manifestations ont au moins permis aux habitants d’attirer l’attention de l’opinion publique sur les conditions désastreuses dans lesquelles les gens vivent, notamment à quelques kilomètres seulement des grands puits de pétrole et de gaz qui font la richesse de l’Algérie.»

Et de plaider avec insistance : «Pour que les citoyens cessent de penser que la culture est uniquement un moyen de divertissement et qu’ils peuvent s’en passer, l’Etat doit leur rendre les clés du secteur (…). Ils doivent pouvoir créer, produire, diffuser et distribuer librement leurs propres expressions.» Vous l’avez peut-être remarqué : la caravane de l’ONDA se décline sous le slogan : «Li nafrah djazairiyane» (Fêtons algérien). Or, la grève anti-divertissements qu’on a vue à Ouargla, c’est précisément pour dire : «On n’a pas le cœur à la fête !»

Madani, un habitant de la région, nous disait il y a quelques années lors d’un reportage à Ouargla – et son témoignage est on ne peut plus d’actualité : «Pourtant, à Ouargla, on a tout. On a du pétrole, du gaz, on a l’un des plus importants bassins hydriques du pays. Et l’eau est absente dans nos robinets. Nos routes sont délabrées, notre ksar tombe en ruine. Une wilaya comme Ouargla n’a pas de CHU.

Aucune ville du Sud n’a de CHU. Ce n’est pas normal.» Et de marteler : «Il y a une politique délibérée pour pourrir cette région. On a provoqué un complexe d’infériorité chez le citoyen ouargli. Il y a une discrimination criante à notre égard, à croire qu’il n’y a que le Tell qui a fait la Révolution. Cite-moi un seul général du Sud. Il a fallu attendre 49 ans pour voir un présentateur du Sud au JT de 20h. On est des citoyens de troisième classe.»

Lire aussi

Loading...

Related Post

S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!