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Incertitudes sur la sécurité alimentaire dans le monde suite à la Covid-19 : La précarité des ménages algériens va s’accentuer dans les prochains mois

14 septembre 2020 à 12 h 00 min

De la crise sanitaire qui continue à affecter de nombreux pays à travers le monde sont nées d’autres crises à différents niveaux, particulièrement sur les plans social et économique. La résilience des pays face à cette situation inédite a été d’ailleurs mise à rude épreuve. C’est le cas justement en ce qui concerne la sécurité alimentaire et la protection du pouvoir d’achat des consommateurs.

En plus de réduire sensiblement les ressources financières des pays, notamment ceux dépendant des hydrocarbures, comme l’Algérie, la pandémie a exercé de fortes pressions sur les chaînes d’approvisionnement mondiales dès le mois de mars. De même qu’elle a plongé de nombreuses entreprises dans l’incertitude et les difficultés financières. Ce qui a impacté directement le monde de l’emploi.

C’est dire que la Covid-19 constitue aujourd’hui une menace d’abord pour la sécurité alimentaire des pays et puis pour celles des ménages vulnérables. Des questions qui font débat aujourd’hui entre alertes, avertissements et recommandations. En Algérie, même si la situation n’est pas aussi inquiétante avec des performances dans certaines filières, les niveaux de production des denrées de large consommation (blé, lait) restent insuffisants par rapport à la demande et le recours à l’importation pour combler le déficit est devenu structurel.

Ce qui fait que l’équilibre entre l’offre et la demande de certains biens alimentaires est loin d’être atteint avec la forte dépendance aux importations, à commencer par les intrants agricoles et équipements agro-industriels. Cela, d’une part. Par ailleurs, les couches déjà fragiles ont subi de plein fouet les conséquences de cette crise sanitaire. S’étant retrouvés sans revenus après la perte d’emploi (pour la majorité précaire), de nombreux ménages n’ont plus les moyens de subvenir à leurs besoins.

La situation risque de s’exacerber avec l’accumulation des dépenses à l’approche de la rentrée scolaire. Déjà, avant la pandémie et en dépit de l’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle pour la majeure partie de la population, il subsiste encore des poches de pauvreté, tant en milieu urbain qu’en zone rurale.

Aussi, l’accès à une alimentation suffisante et saine restait insuffisant pour les titulaires des revenus les plus faibles, selon différentes analyses. Ce sont sur ces catégories que la menace de «l’appauvrissement», donc de l’accès aux besoins alimentaires de base, pèse le plus.

Un point sur lequel une étude récente intitulée «La sécurité alimentaire de l’Algérie à l’épreuve de la Covid-19», réalisée par Ali Daoudi et Amel Bouzid, respectivement enseignant chercheur à l’Ecole nationale supérieure agronomique (ENSA) et chercheure au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread) a analysé au même titre que celui de la dépendance de l’Algérie à l’égard des marchés mondiaux.

Les limites d’une dépendance

«La pandémie a mis à nu les limites de la dépendance alimentaire aux marchés mondiaux. Elle nous rappelle, une fois de plus, que la sécurité alimentaire n’est réelle que si elle est basée sur un système alimentaire où les différents segments sont performants, intégrés, innovants et dotés d’une grande capacité de résilience aux chocs extérieurs. Pour réunir ces caractéristiques, le système alimentaire doit produire d’une manière durable, et ses acteurs doivent agir collectivement pour relever les multiples défis d’aujourd’hui et de demain», a conclu l’étude en question. 

Cette crise sanitaire a au final dévoilé la fragilité de la stratégie adoptée dans ce domaine (intervention de l’Etat à travers des subventions massives), d’autant plus qu’elle est conjuguée à une crise financière. Les experts le soulignent bien : «L’importance du rôle de l’Etat dans la régulation des prix des denrées alimentaires, et donc leur accessibilité et dans l’approvisionnement des marchés en produits alimentaires importés met les finances publiques au centre des enjeux sur la sécurité alimentaire».

Ce qui illustre l’ampleur de l’impact de la situation actuelle sur la sécurité alimentaire du pays. Dans ce cadre, les auteurs de l’étude ont identifié quatre composantes du système alimentaire de l’Algérie susceptibles d’être directement impactées par la crise économique engendrée par la Covid-19. D’abord, la demande locale pour les produits de base et la sécurité alimentaire des ménages économiquement vulnérables. Viennent ensuite la production agricole et alimentaire nationales et les chaînes logistiques locales d’approvisionnement des marchés en denrées alimentaires.

Le dernier point concerne les importations et les chaînes logistiques mondiales. Pour ce qui est de la première composante, en l’occurrence la demande alimentaire des ménages à faible revenus, l’une des conséquences potentielles de la crise sanitaire et économique actuelle est la baisse du pouvoir d’achat de ces catégories, dont la précarité, précisons-le, a été aggravée par le ralentissement de l’activité économique et les pertes d’emploi et donc de revenus qui en découlent. «Le nombre de ménages en situation de précarité alimentaire pourrait augmenter considérablement les prochains mois si des mesures spécifiques de soutien au pouvoir d’achat alimentaire ne sont pas prises ou élargies rapidement, notamment en faveur des catégories les plus vulnérables», avertit l’étude précisant que ces mesures auront un coût qui augmentera la pression sur le budget de l’Etat déjà mis à mal par les autres implications de la crise de la Covid-19.

Les ménages face au poids des dépenses alimentaires

«Deux caractéristiques de l’économie algérienne rendent la demande sur les produits alimentaires potentiellement fragile aux conséquences économiques de la Covid-19 : le poids important des dépenses alimentaires dans le budget total des ménages et l’importance de l’emploi informel, notamment dans le secteur commercial, aujourd’hui fortement impacté par le ralentissement de l’activité économique», expliquent Ali Daoudi et Amel Bouzid dans leur analyse. Pour ces derniers, il est aujourd’hui difficile d’avoir une mesure précise du nombre des ménages qui pourraient être en difficulté d’accès à l’alimentation. Faudrait-il rappeler dans ce cadre que les résultats de l’enquête de 2011 de l’Office national des statistiques (ONS) sur les dépenses des ménages, la seule disponible pour l’heure, montrent que les Algériens consacrent une part importante de leur budget à l’alimentation : 42% en moyenne (contre 35% en Tunisie en 2005 et 17% en France en 2011). «Ces données montrent la vulnérabilité de cette catégorie de ménages à toute baisse de leur pouvoir d’achat alimentaire, qu’elle soit induite par l’augmentation des prix alimentaires et/ou par la baisse ou la perte du revenu», indique encore l’étude.

Autre paramètre à prendre en charge et déjà soulevé par le Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE). Avec une économie parallèle qui employait 3,9 millions de personnes en 2012, soit 45,6% de la main-d’œuvre totale hors agriculture, toujours selon l’ONS, des centaines de milliers de salariés ou de travailleurs indépendants et petits commerçants se sont retrouvés sans revenu pendant la période du confinement. Ils le sont toujours et bon nombre d’entre eux n’ont pas encore reçu les aides décidées par l’Etat (lenteurs administratives) alors que d’autres en ont été exclus. Ce qui ne fait qu’élargir les rangs des ménages susceptibles d’être en insécurité alimentaire.

Risques d’augmentation des prix

A cela s’ajoutent les risques d’augmentation des prix de certains produits. La levée des subventions sur le blé dur destiné à la production des pâtes, du couscous et autres dérivés aura sans nul doute des répercussions sur les prix de ces produits dans les prochains mois (la mesure étant entrée en vigueur ce 7 septembre), d’où tout le travail à faire pour bien préparer les mécanismes d’aide aux couches vulnérables. «Il est aujourd’hui nécessaire et urgent de procéder à l’identification, la plus fine possible, des ménages concernés par la perte de pouvoir d’achat, notamment les travailleurs journaliers en chômage forcé et sans couverture sociale. Une mise à jour régulière et fréquente de ces données est également une nécessité pour s’assurer que les mesures gouvernementales de solidarité bénéficient à tous ceux qui en éprouvent le besoin», préconise l’étude.

A un niveau plus large, il s’agit d’en finir avec les dysfonctionnements dans l’agriculture et l’industrie agroalimentaire, deux secteurs fortement dépendants du marché mondial pour leur approvisionnement en intrants. «Pendant les quarante dernières années, les deux segments productifs de notre système alimentaire se sont développés en totale désarticulation, tout en s’intégrant, chacun de son côté, dans les chaînes de valeur mondiales.

Ce schéma de développement montre ses limites une nouvelle fois dans le sillage de cette crise», avance l’étude. De quelle manière ? «Dans leur dynamique de développement, les filières des produits frais se sont progressivement tournées vers le marché mondial pour se fournir en intrants jusqu’à en devenir totalement dépendantes. Ces intrants importés intègrent souvent des innovations techniques avancées qui ont contribué à l’amélioration des performances productives (précocité, diversité/qualité et rendement) de ces filières.

Les exploitations agricoles intégrées dans ces filières sont donc progressivement devenues des ateliers de montage totalement dépendants d’intrants importés. Les filières maraîchère et avicole sont les archétypes de ce modèle productif mondialisé. Les semences améliorées (hybrides le plus souvent), les produits phytosanitaires et certains engrais, le plastique et certains autres composants entrant dans la fabrication des serres, les équipements d’irrigation, sont autant de composants importés entrant dans la production des légumes qui remplissent les étals de nos marchés à longueur d’année», résument les deux analystes.

Ainsi, la moindre perturbation de l’importation des intrants-clés pour ces filières aura des conséquences immédiates sur la production nationale. Tant que la pandémie n’est pas contenue, le risque persiste. Il pèse aussi sur les autres importations, c’est-à-dire celles des produits alimentaires financées précisons-le par les seules recettes pétrolières.

Précarité

Une dépendance qui met l’Algérie en situation de précarité en ces moments de grandes incertitudes sur le fonctionnement de ces marchés. Et ce, à travers les menaces inhérentes à la baisse des disponibilités alimentaires et ceux relatifs aux perturbations des chaînes logistiques mondiales.

Au niveau national, ces chaînes ont déjà montré leurs limites lors de la crise de la semoule et de la farine en mars et avril derniers pendant la première phase du confinement. Ce qui rappelle tout le travail qui reste à faire pour organiser le système d’approvisionnement alimentaire, lequel manque de capacités logistiques modernes (conditionnement, stockage, froid, transport, espaces de vente) en mesure d’assurer un acheminement fluide et dans de bonnes conditions d’hygiène des aliments.

«Ce système si stratégique et dont dépend la sécurité alimentaire quotidienne de millions d’individus constitue une véritable boîte noire dont le fonctionnement échappe en grande partie au contrôle de l’Etat. La sécurité alimentaire passe aussi par des systèmes d’approvisionnement des villes qui soient résistants à toute épreuve. Il faut donc les structurer et les préparer pour de tels chocs», recommande l’étude. Ce sont les premières leçons à tirer d’une crise qui n’en finit pas de dévoiler son impact.



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