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Des colonies de singes magots dans les hameaux du Djurdjura

Haute Kabylie : ces macaques qui empoisonnent la vie des villageois (1re partie )

03 septembre 2018 à 1 h 35 min

Si ça continue comme ça, nous allons être remplacés par les singes», assène Abderrahmane Aït Ahcène, adjoint du maire d’Iboudrarène, commune collée aux contreforts du Djurdjura, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Tizi Ouzou.

De fait, ici, le singe magot (Macaca sylvanus de son nom scientifique, dit aussi macaque de Barbarie), animal endémique qui ne vit quasiment qu’en Algérie et au Maroc, est devenu le cauchemar des villageois en Haute Kabylie. Sous ses dehors attachants, ce primate malicieux et tellement craquant et dont raffolent les touristes peut s’avérer extrêmement nuisible et d’une compagnie désagréable.

Ces nuisances «simiesques» sont telles que «iddew» ou «iveki», le macaque berbère, est devenu le sujet de discussion n°1 dans les chaumières. Chapardages, saccage des arbres fruitiers, dégradation des vergers, détérioration des sources et des fontaines, jet d’objets depuis les toits des vieilles bicoques kabyles (tuiles, pierres…), intrusions intempestives à l’intérieur des maisons… bref, les désagréments causés par «iddewen» ne se comptent plus.

«Iddew», ennemi public n°1

De quoi ériger le macaque berbère en «public enemy» et en urgence de tout premier ordre pour les autorités locales. Le problème dure depuis tellement longtemps maintenant que lesdites autorités ne savent plus où donner de la tête.

La commune d’Iboudrarène, qui relève de la daïra de Beni Yenni, compte à la base près de 6000 habitants. Elle regroupe neuf villages, en l’occurrence Bouadnane, chef-lieu de la commune (village natal d’Ouyahia), Ighil N’Tsseda, Ath Arvah (village natal de Mohya), Tassaft Ouguemoun (village du colonel Amirouche), Aït Ali Ouharzoune, Ighil Bouammas (village natal d’Aït Menguellet et de Amar Ezzahi), Tala N’Tazart, Darna et Ath Allaoua.

A peine le seuil du bâtiment municipal franchi, alors que nous ne savions pas trop au départ comment introduire le sujet de notre présence ici, n’ayant pas encore pris la mesure de l’ampleur du phénomène, nous fûmes surpris de constater que la question était au cœur même des débats et de l’action de l’exécutif communal. En l’absence du maire, nous sommes diligemment reçus par pas moins de quatre élus (majoritairement RND). Outre le vice-président, M. Aït Ahcène, il y avait Mouloud Aït Hamou, Bensidhoum Abdennour et Ouiddir Abderrezak.

Lettre ouverte à Bouteflika

M. Aït Hamou nous tend d’emblée une lettre ouverte au président de la République qu’il s’apprête à rendre publique sitôt ayant eu l’aval de l’ensemble des comités de village. Extrait : «Nous assistons, impuissants, aux saccages répétés par des colonies de singes magots sur notre capital agricole. Ces derniers ont envahi nos propriétés. Outre les dégâts socioéconomiques que subit notre commune, l’écologie et l’environnement souffrent du même désastre.

Ainsi, par réaction en chaîne, (nous constatons) la disparition de nombreuses espèces d’oiseaux et de petits mammifères tels le lièvre et le porc-épic. Plus grave encore, ces singes s’invitent dans nos foyers et constituent une menace réelle pour les villageois sans défense.»

Mouloud Aït Hamou est de Tala N’Tazart, village situé à environ 5 km d’Iboudrarène. «C’est le village le plus touché. Notre vie est devenue un enfer», soupire-t-il. «Les singes pointent chez moi tous les matins. Ils rentrent dans la cour, bondissent sur la terrasse, s’accrochent aux balcons de ma maison. Il y a tout le temps du bruit sur les toits. Ils touchent sans cesse à la parabole.» «Et ça dure depuis une quinzaine d’années», affirme-t-il. «Avant, ils n’étaient pas nombreux. Le singe magot a toujours été là, mais avec un effectif réduit.

Maintenant, ça a envahi pas seulement notre village mais toute la commune.»

Aucun verger n’échappe à leurs griffes, selon nos hôtes. Les cultures vivrières qui constituent le fondement de l’agriculture locale et une source d’approvisionnement vitale pour un bon nombre de foyers, sont décimées. Les arbres fruitiers sont particulièrement prisés : figuiers, cerisiers, pommiers, poiriers, noyers et même les oliviers. «Avant, ils ne s’attaquaient pas aux orangers, maintenant si. Il n’y a que le grenadier qui est épargné», dit Mouloud. Abderrahmane lance : «Ils n’ont pas peur de nous, ils se sont incrustés dans la vie du village.»

«Avant, c’est nous qui cherchions après eux»

M. Aït Ahcène habite, lui, à Ighil N’Tsseda. Il témoigne : «Tu te réveilles le matin, tu en trouves plein. 10, 20, 30, 40 individus… Ils se baladent en groupe.» «Je me souviens, à la fin des années 1960, j’étais alors élève au primaire, il n’y avait pas autant de singes, c’était rare. D’ailleurs, c’était un plaisir de les voir. C’est nous qui cherchions après eux. Maintenant, ça devient un vrai cauchemar parce qu’ils rentrent dans la maison. Ils représentent un danger énorme, y compris sur le plan sanitaire.

Les femmes, quand elles préparent le couscous, elles le font à la terrasse. Elles l’étalent sur un drap pour le faire sécher au soleil. Et là les singes fondent sur les graines de couscous. Ils mettent tout sens dessus dessous, renversent les ustensiles… Il nous est aujourd’hui impossible de laisser la moindre denrée à leur portée. C’est une nuisance permanente.»

Les dégâts occasionnés par les troupes de singes sont nettement plus visibles dans les villages situés au pied de la montagne. «Ath Allaoua, qui est le village le plus reculé de la commune, est connu pour la cerise. Ils organisent chaque année la Fête de la cerise. Là-bas, les habitants veillent jour et nuit, je dis bien jour et nuit, sinon, le singe aurait fait des ravages.

Les équipes de vigiles se relaient entre elles à longueur de saison», dit Abderrahmane Aït Ahcène. «A Ath Ouavane, ils ont aussi la cerise et ils ont d’autres cultures, des jardins potagers où sont cultivés différents légumes. Mais les singes ne laissent rien.

Ils s’attaquent à tout.» Selon un document de l’UICN (l’Union internationale pour la conservation de la nature), qui cite une étude récente réalisée par le Parc national de Djurdjura, «le nombre total d’individus recensés (dans le parc du Djurdjura et ses zones périphériques, ndlr) est de 4645, répartis sur 102 troupes (20 à 100 individus par troupe).

La répartition de l’effectif global par secteur de gestion fait ressortir que celui d’Aït Ouabane concentre à lui seul 45% (d’individus)». «On constate ainsi que la prolifération des singes est une réalité puisque la densité populationnelle du singe magot a été multipliée par 3,5 ces 30 dernières années», souligne ce même document.

«On ne demande pas l’élimination de cette espèce»

Alors que l’idée d’organiser des battues comme pour les sangliers fait sérieusement son chemin dans l’esprit de nombreux villageois excédés, le vice-président de l’APC d’Iboudrarène calme le jeu : «On ne demande pas l’élimination de cette espèce. On voit des documentaires animaliers à la télévision, on aime les regarder, on est conscients de la question de la protection des animaux.

On doit accepter certaines choses. Cela dit, il faut aussi mettre un terme à ces nuisances, limiter leur prolifération. Au-delà du besoin, de l’équilibre de la nature, c’est la destruction, c’est l’atteinte aux personnes, ce sont des maladies… Les gens de la région ne refusent pas le singe. Pas du tout. Ils refusent la quantité, le fléau. Leur nombre augmente d’une façon vertigineuse.»

Et d’ajouter : «Pour dire les choses clairement, ils avantagent la prolifération du singe. C’est un non-sens. On protège cette espèce au détriment de l’être humain. Il faut qu’il y ait un équilibre. On voit ailleurs comment les autorités compétentes gèrent ce genre de situations.

Quand il y a une augmentation critique d’individus d’une espèce, on les déplace ailleurs. Chez nous, ce n’est pas le cas. On nous dit que nous n’avons pas de moyens.» Mouloud enchaîne : «On est contre cette solution (les battues, ndlr). C’est une espèce protégée. Ça, c’est l’extrême. C’est une solution radicale. C’est l’expression de la révolte des citoyens.» En effet, dans notre pays, le singe magot fait partie des espèces protégées en vertu du décret n°83-509 du 20 août 1983.

«Il y a urgence»

Abderrahmane Aït Ahcène résume : «Le message qu’on veut lancer aux pouvoirs publics, c’est qu’il y a urgence.» Justement, comment ce problème a-t-il pu prendre une telle ampleur dans l’indifférence générale des autorités supérieures ? «Ni Monsieur le wali, ni les services concernés de l’administration du Parc national, ni encore ceux de la conservation des forêts n’ont daigné se soucier de la gravité du problème», peut-on lire dans la mouture provisoire de la lettre ouverte à la présidence de la République. «Les walis successifs de Tizi Ouzou ont été saisis du problème parce que ça touche toute la région.

Il n’y a pas que la commune d’Iboudrarène, il y a Akbil, Yattafène… mais rien n’a été fait», déplorent nos élus. Une commission a été dépêchée par le ministère de l’Environnement pour s’enquérir de la situation. «Ils sont venus en janvier dernier.

La délégation a sillonné la région jusqu’à Ath Allaoua, mais sans aucun résultat, même pas un PV», dit Abderrezak Ouiddir. Il ajoute qu’une équipe de l’ITAF de Tessala El Merdja (Institut technique de l’arboriculture fruitière) s’est déplacée début août au village d’Ath Allaoua pour inspecter les cerisiers.

Le PND, le Parc national du Djurdjura, est cité comme un acteur-clé pour le règlement de cette affaire. «Nous, citoyens de la commune suscitée qui vivons à la périphérie du Parc national du Djurdjura, subissons tous les aléas que cette proximité nous inflige», peut-on lire dans la lettre ouverte à M. Bouteflika. «Si le Parc national du Djurdjura coopère, il y a des solutions», dit Mouloud. «La première des solutions, c’est d’investir dans la région. A ce moment-là, le singe reculera vers la montagne.»

Les élus préconisent notamment le développement d’un «tourisme solidaire de proximité», du «tourisme vert» assorti d’une filière artisanats et produits de terroir. Mais au préalable, il faut impérativement régler la question de la «délimitation du Parc national du Djurdjura», estiment-ils. «S’ils laissent les gens travailler leurs champs, tu occupes le terrain.

On peut aussi créer de petites unités de production, de petites carrières. Mais actuellement, dès que tu veux faire quelque chose dans ta propriété, les gens du parc te disent arrêtez, on va vous signaler, vous n’avez pas le droit. Même l’épierrage qui est subventionné par l’Etat a été interdit aux citoyens d’Iboudrarène», martèle Mouloud Aït Hamou. Il insiste : «Il faut s’attabler avec le Parc national du Djurdjura, avec la société civile, et trouver une solution commune.»

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