toggle menu
mercredi, 19 juin, 2019
  • thumbnail of elwatan20190619
  • Pub Alliance Assurance

Fragments de rêves interdit aux Journées cinématographiques de Béjaïa : Le cinéma sous le couperet de la censure

08 septembre 2018 à 2 h 05 min

La 16e édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) s’est terminée en une triste queue de poisson. Le film documentaire de 75 minutes de Bahia Bencheikh El-Fegoun, Fragments de rêves, n’a pu être projeté en clôture dans la soirée de jeudi.

La commission de visionnage du ministère de la Culture n’a pas délivré le «visa culturel» exigé pour toute projection d’un film dans les salles de cinéma algériennes en vertu d’une loi liberticide adoptée en 2011.

Ce refus de visa signifie une interdiction de projection qui n’est rien d’autre qu’une censure. Une censure de plus qui vient s’ajouter à celle, toute récente, qui frappe le film Ben M’hidi de Bachir Derraïs.La commission n’a pas argumenté, comme pour des cas précédents, sa décision décriée par le public des RCB qui a été sonné à l’annonce de la non-projection du film. Project’heurts, l’association organisatrice, était tenue de soumettre à cette commission les 24 films programmés pour les Rencontres.

Tous ont obtenu le visa, sauf Fragments de rêves. L’association a relevé, dans son communiqué de presse lu pendant la soirée par la directrice artistique des RCB, Laila Aoudj, «un contexte où les libertés au sein du monde du cinéma algérien sont de plus en plus menacées». Dans la foulée, décision est prise «de l’arrêt des RCB jusqu’à ce que les conditions de libre exercice soient assurées».

«N’ayant aucune information sur cette commission chargée d’octroyer les visas culturels pour la projection des films, ni sur les critères d’octroi ou non de ces visas, une demande de recours a été adressée par les RCB au ministère de la Culture, sans réponse à ce jour des autorités concernées. L’équipe des RCB prend acte de cette décision et compte agir dans le cadre du respect de la loi», écrit l’association.

Le droit de rêver

Si l’on ignore les critères précis d’octroi, dans le milieu cinématographique la composante de cette commission n’est pas un secret. L’on sait que les membres sont désignés par décret du ministre et qu’elle est présidée par Mourad Chouihi, directeur du Centre national du cinéma algérien (CNCA). Y siègent aussi Lyès Semiane, l’ancien directeur de la Cinémathèque nationale, Nadjet Taibouni, et les journalistes Salim Aggar et Nabil Hadji.La décision de la commission de visionnage d’interdire Fragments de rêves est «une atteinte à la liberté d’expression», souligne l’association.

Les organisateurs des RCB ne demandent rien de plus que de prendre connaissance des critères qui président à l’attribution de ces «visas culturels». Ils estiment que, par ce fait, c’est sa liberté de programmation qui est remise en cause. «Les RCB sont la plus ancienne manifestation cinématographique du pays impulsée par la société civile. Espace de débats francs et de liberté, la programmation a toujours été effectuée dans le cadre du respect des valeurs démocratiques et du respect de la dignité humaine», ajoute l’association dans son communiqué tandis que Bahia Bencheikh El Fegoun, émue, s’est refusée à toute déclaration à la presse.

Son film était prêt en octobre 2017. Il a circulé dans quelques manifestations cinématographiques à travers le monde : Valence, Alicante, Séville en Espagne, ainsi qu’à Munich, au Cameroun et Beyrouth. Il a été primé en Sardaigne (grand prix du Festival du cinéma palestinien) et a décroché, en mai dernier, la distinction du meilleur reportage au Festival international du cinéma et de l’audiovisuel du Burundi. Il est actuellement projeté en Russie.

«J’ai fait le choix d’être ici, de porter finalement son absence. Ça me fait mal de ne pas pouvoir le partager avec les miens. Il est question de valeurs universelles quand il est question de justice et de liberté» a réagi la réalisatrice et productrice du film, jeudi, face au public des RCB, qui s’est levé pour se solidariser avec elle par une standing ovation. «Ce film parle de nous. C’est notre réel», a-t-elle dit, considérant que les animateurs de l’association Project’heurts offrent «un espace précieux» et qu’ils font montre de «courage» pour avoir programmé le film.

«Un courage que d’autres n’ont pas eu», ajoute-elle. Fragments de rêves est donc un film qui dérange. Que montre-t-il ? Ceux qui l’ont visionné parlent de témoignages francs du ras-le-bol social et de scènes de jeunes, de meneurs de mouvements sociaux qui bousculent l’ordre établi.

La caméra de la réalisatrice s’est arrêtée à ce blogueur qui, dans l’effervescence juvénile dans un stade de foot algérois, a déchiré sa carte de vote et a fait de même avec des affiches électorales. L’expression du mal-être est profonde et sincère. Ces images sont vues et revues à grande échelle sur les réseaux sociaux, qui n’ont cure des frontières qui n’existent qu’aux yeux des autorités.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive. En 2014, la 14e édition des RCB avait été marquée par la censure du documentaire Vote off de Fayçal Hammoum, qui n’a pas eu le même visa libérateur de la même commission de visionnage, qui n’a pas vu d’un bon œil que l’on donne la parole à «une jeunesse active mais qui n’a jamais voté». Dans Vote off également, des jeunes Algériens ne croyaient pas à l’utilité de l’acte de vote. L’interdiction du film était mue par la volonté de se prémunir de l’effet de «contagion» qui élargirait l’abstention à la veille des législatives de 2017.

Le scénario se répète cette fois-ci, à la veille de la présidentielle de 2019. «Et si nous commencions par exercer un droit dont on ne parle jamais, le droit de rêver ?» dit une voix dans Fragments de rêves, qui reprend un texte (Le droit de rêver) de l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano.

Bahia Bencheikh El Fegoun a lu des extraits de ce texte, une façon pour elle de «faire exister» son film pendant la soirée : «L’air sera nettoyé de tous les poisons, sauf de ceux qui émanent des craintes et des passions humaines». Droit de rêver aujourd’hui menacé jusque derrière les écrans. 

Loading...
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!