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Combien coûte la vue d’Alger ?

04 janvier 2019 à 10 h 55 min

Tous les voyageurs, chroniqueurs et assaillants d’Alger à travers l’histoire se sont émerveillés de sa disposition en amphithéâtre autour d’une baie magnifique.

Comptoir phénicien sous le nom d’Icosim, devenue Icosium durant la période romaine, elle était alors assez plate, occupant le plateau littoral où se situe aujourd’hui l’actuelle place des Martyrs et dont attestent les fouilles archéologiques visibles dans la station-musée du métro.

Occupée par la tribu des Beni Mezghena (probablement une déclinaison de Imazighen), c’est au Xe siècle que le prince ziride Bologhine lui donna le nom d’El Djazaïr et la développa.

L’amphithéâtre d’Alger existait bien avant la période ottomane, comme le signalait Mostefa Lacheraf : «N’oublions pas, en effet, que la construction de La Casbah au sens propre du terme, c’est à dire la forteresse dominant la vieille ville sanhadjienne, puis andalou-turque, remonte à 1556 alors qu’Alger existait depuis des siècles et se déployait de haut en bas de son site actuel…»*.

Bardoux, consul de France auprès de la Régence d’Alger, écrivait en 1824, soit six ans avant le début de la colonisation : «Les maisons s’étageaient les unes au dessus des autres, toutes cubiques, comme les loges d’un amphithéâtre…».

En 1932, dans la Revue des Deux Mondes, l’officier H. P. de Penhoen écrivait qu’elles «semble escalader en rangs pressés les loges d’un amphithéâtre». Plus démonstratif et lyrique, le grand écrivain Guy de Maupassant soulignait ce mouvement d’ensemble en sublimant sa beauté : «Féerie inespérée qui ravit l’esprit ! Alger a passé mes attentes.

Qu’elle est jolie, la ville de neige sous l’éblouissante lumière ! (…) De la pointe de la jetée, le coup d’œil sur la ville est merveilleux.

On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle ; et, de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée éclatante luit sous le soleil».

Aucun des visiteurs de la cité n’a dérogé à cette admiration et, de nos jours encore, en dépit des changements et altérations, elle exerce encore une fascination, particulièrement forte quand on vient par la mer mais remarquable aussi par la route ou de l’intérieur même de la ville.

L’architecte André Ravéreau (1919-2017), lauréat en 1980 du Prix d’architecture de l’Agha Khan et élevé en 2012 par le président Bouteflika au rang d’Achir de l’Ordre du mérite national, a consacré sa vie au patrimoine architectural de l’Algérie, notamment à travers Alger et les villes du M’zab.

Il a contribué de façon émérite au classement de ces dernières dans le Patrimoine mondial de l’humanité, comme il a œuvré à la sauvegarde de la mosquée de Sidi Okba (Biskra). Un de ses ouvrages majeurs s’intitule La Casbah d’Alger ; et le site créa la ville.

Il montre comment la ville, à travers l’histoire, a toujours respecté son site géologique d’implantation et comment ce respect a servi à forger sa personnalité et sa beauté.

Le livre commence d’ailleurs par ces mots : «Elle est unique. Elle n’a pas sa pareille. Aucune autre n’a à la fois cette orientation, cette position, ce climat, cette précise architecture.» Dans ses recherches, il a montré que l’étagement quasi-naturel des constructions sur le site existant, sans les meurtrissures actuelles de travaux coûteux de terrassement, a permis de constituer l’identité de la ville depuis des siècles.

Le Corbusier (1887-1965), un des pères de l’architecture moderne, que la ville d’Alger (ainsi que le M’zab) a fasciné jusqu’à l’obsession, s’extasiait sur la combinaison unique d’architecture et d’urbanisme de La Casbah qu’il qualifiait de leçon pour ces deux disciplines.

Il s’est largement inspiré de ces architectures traditionnelles algériennes pour sa démarche qui a abouti à la Charte d’Athènes de 1933, texte fondateur du mouvement moderne de l’architecture. Il a proposé au moins deux plans d’urbanisme pour Alger, cédant cependant au gigantisme dans ses propositions.

Son plan Obus avec un gratte-ciel énorme décollant du quartier de la Marine était un outrage à sa propre compréhension de La Casbah. Sa proposition de Viaduc-Habitation, en fait un immense immeuble sur la baie d’Alger partait d’un principe tiré de La Casbah : offrir en verticalité ce que la vieille cité donnait par ses terrasses, à savoir la lumière, l’air et le droit à la vue sur la mer ainsi que des rues intérieures et une circulation en hauteur.

On était alors proche de la science-fiction avec de la poésie ultra-moderniste. D’ailleurs, Le Corbusier est l’auteur d’un recueil intitulé Poésie sur Alger (1950, réédition chez Barzakh). Les meilleures intentions peuvent se dévoyer, on le sait.

Mais Le Corbusier a eu le mérite d’attirer davantage l’attention sur Alger et de «faire réaliser» par ses disciples l’Aérohabitat ou l’immeuble-pont du Telemly, œuvres marquantes d’architecture tout en étant quelque part des bouts d’essai de son projet mirifique. Mais il tenait à la vue sur la baie presqu’en tant que droit des habitants.

Cette vue sur Alger et à partir d’Alger, l’implantation urbaine l’a globalement permise durant plus d’un millénaire si l’on compte à partir de Bologhine. L’urbanisation coloniale a été violente : destruction de la Basse-Casbah, éventration de la cité par des voies de circulation destinées avant tout au contrôle et à la répression, expropriations massives, saccage ou détournement des monuments, etc. Pourtant, l’extension de la ville dite européenne a suivi le mouvement d’amphithéâtre s’imposant comme une évidence.

Mais ce sont surtout les architectes modernes, venus en nombre profiter de l’investissement immobilier, qui ont fait d’Alger un laboratoire de l’architecture moderne et imposé souvent des solutions respectant le site.

Ainsi, si pour le Palais du gouvernement, on a probablement tenu compte du tracé de l’ancien pré-rempart d’El Djazaïr afin de ménager une grande percée verte à visée militaire (isoler La Casbah en cas de révolte), pour l’Aérohabitat, les architectes ont voulu que la bâtisse principale de 20 étages soit la plus discrète possible (perpendiculaire à la baie) et ne bouche pas le soleil et la vue aux habitations sur la colline.

De même, la tour Shakespeare à El Mouradia a été conçue dans un esprit de respect du site et, malgré sa hauteur, elle s’intègre dans l’ensemble, comme tassée sous la ligne de crête de la ville. Ce principe n’a pas toujours été respecté, comme le montre par exemple la courbe du bel immeuble Lafayette qui impose sa façade de loin.

Plus haut, sur le boulevard Krim Belkacem, un des principes prônés par Le Corbusier, à savoir évider les rez-de-chaussée pour permettre la vue sur la baie et la ville à partir de la rue, a été mis en œuvre.

On assiste aujourd’hui à un mouvement de remplissage et de bouchage qui, non seulement se traduit par une privatisation par la privation de cette vue aux habitants, mais l’on commence à modifier profondément ce principe d’amphithéâtre qui est la marque de fabrique urbaine de l’histoire d’Alger.

Le grand ensemble en construction au début de la rue Belouizdad masque déjà les quartiers en amont et bouche à ces derniers la vue sur la baie.

Au boulevard des Martyrs, les constructions nouvelles bouchent les percées visuelles et il ne reste plus qu’un petit square pour voir la ville.

La magnifique perspective du Jardin d’Essai sur la mer a été barrée en partie par l’usine de dessalement de l’eau de mer. Au nom de l’eau, vous ne verrez pas la mer ! Sur la route entre Bologhine et Aïn Benian, idem.

Bientôt, il n’y aura plus que le cimetière de Miramar d’où la mer sera visible en dépit de la loi d’avril 2002 qui protège le littoral et dont plus personne ne parle.

Cette menace grandissante sur le paysage urbain de la capitale interpelle non seulement la dimension patrimoniale et esthétique, mais aussi des intérêts financiers. Pour parler argent, le paysage d’Alger est de l’or en barre exploitable de maintes façons, le tourisme étant la plus évidente de même que le bien-être social. Dans le monde entier, des villes développent des stratégies de marketing dans lesquelles leur image est considérée comme un véritable investissement protégé de manière rigoureuse.

Certaines établissent même des évaluations financières des paysages. Les spécialistes du management paysager travaillent désormais avec les urbanistes.

Parmi les principes directeurs qu’ils préconisent : «Respecter l’échelle du paysage, exalter les critères de dominance, encourager une diversité maîtrisée du paysage, affirmer la cohérence de son ambiance et valoriser l’esprit du lieu.» Même dans des pays très libéraux, le paysage d’une ville est envisagé comme un bien collectif et patrimonial transmissible de génération en génération.

Dans une interview accordée au site TSA (F. Métaoui, 24 décembre 2018), Abdelkader Zoukh, wali d’Alger, déclarait : «La mission de Jean Nouvel n’est pas de restaurer La Casbah d’Alger, mais de donner des idées.

Par exemple, il nous a conseillé que les futurs bâtiments de la baie d’Alger ne dépassent pas en hauteur le minaret de la Grande Mosquée.» Quand on sait que celui-ci avoisine les 260 m, on peut raisonnablement craindre qu’un jour, on ne verra plus l’amphithéâtre d’Alger, conservé depuis plus d’un millénaire, ni la baie d’Alger à partir de la ville, mais un alignement de façades de verres avaleuses d’énergie et incongrues dans un pays à fort ensoleillement.

Si Alger doit un jour ressembler à Dubaï-City, ville créée de toutes pièces, pourquoi donc lui rendrait-on visite ?

 

*Préface au livre d’André Ravéreau, «La Casbah d’Alger ; et le site créa la ville» (Sindbad, 1989 ; Actes Sud, 2003)


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