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Affaire Ali Haddad, patron de l’ETRHB : Les révélations ahurissantes de l’enquête préliminaire

27 janvier 2020 à 10 h 30 min

Au moment où il tentait de rejoindre la Tunisie, par le poste frontalier d’Oum Tboul, à Taref, vers 4h, en cette journée du 31 mars 2019, l’influent homme d’affaires Ali Haddad, patron du groupe ETRHB et ex-dirigeant du Forum des chefs d’entreprise (FCE), ne s’attendait certainement pas à ce qu’il soit placé en détention, que son empire s’écroule comme un château de cartes et que son ami et protecteur, Saïd Bouteflika, frère-conseiller du Président déchu, ne pourra plus lui être utile. Son appel à l’aide qu’il lui a lancé à travers un SMS à 4h52, alors qu’il se trouvait bloqué au poste frontalier, est resté sans réponse.

Même si les plus avertis savaient que l’empire financier détenu par l’ex-patron du FCE est en grande partie le résultat de l’hégémonie de ce dernier sur les marchés publics et l’argent des banques (publiques), les conclusions de l’enquête préliminaire ont fait état de révélations hallucinantes, de chiffres à donner le vertige et de pratiques de rapine incroyables. Ainsi, l’on apprend que depuis l’année 2000, coïncidant avec l’arrivée de Bouteflika à El Mouradia, jusqu’à 2019, le groupe ETRHB a bénéficié de 124 marchés publics (dont la plus grande partie entre 2012 et 2018), d’un montant de 78 410 milliards de centimes.

Le secteur des travaux publics occupe la première position avec 99 marchés, pour une enveloppe de 56 430 milliards de centimes, suivi de l’hydraulique avec 23 marchés d’un montant de 21 719 milliards de centimes, puis de l’énergie et des mines avec 2 marchés de plus de 261 milliards de centimes. Pour les enquêteurs, le statut de privilégié accordé à Ali Haddad n’a été possible que grâce à sa relation assez solide avec Saïd Bouteflika, frère du Président déchu. Un statut qui va lui permettre de bénéficier de 452 crédits auprès des banques, pour un montant de 211 000 milliards de centimes, dont 167 000 milliards de centimes, soit 83%, ont été accordés par des banques publiques, à leur tête le CPA (Crédit populaire d’Algérie), avec 73 000 milliards de centimes, soit 43% des montants prêtés.

Comment se fait-il que ni les banques ni les structures de contrôle financier, comme la CTRF (Cellule du traitement du renseignement financier) ou la Banque d’Algérie, n’ont décelé de telles situations, sachant que le rapport préliminaire affirme que le nombre d’incidents de remboursement ont atteint 88, dont seulement 4 ont été remboursés par le groupe ETRHB ? L’enquête s’est attardée sur chaque marché obtenu par Ali Haddad dans des conditions douteuses et explique comment ce dernier s’arrangeait pour être dans des groupements de sociétés avec, comme chef de file, des entreprises étrangères – le portugais Teixeira, les turcs Mapa et Ozgun, les chinois CSCEC et Chec, l’italien Rizzani Todini, les espagnoles Ofcc, Inerica, Enyse – pour qu’elles bénéficient de la plus grande partie des montants transférables à l’étranger.

Les 55 millions d’euros pour l’achat de l’hôtel Palace à Barcelone…

Une pratique qui, selon les enquêteurs, aurait permis à Ali Haddad d’ériger des fortunes à l’étranger et d’acheter à Barcelone, en Espagne, l’hôtel Palace pour un montant de 55 millions d’euros, dont 44 millions proviennent d’un crédit alloué par une banque espagnole, alors que 10 millions d’euros ont été avancés par deux sociétés (5 millions d’euros pour chacune des sociétés Mapa et Teixeira Duarte), des chefs de file dans des groupements avec Haddad en Algérie.

L’enquête révèle en outre que la majorité des projets confiés à Ali Haddad ont vu leur prix augmenter et fait l’objet, par la suite, d’avenants qui ont suscité de lourdes pertes financières. Cité a titre d’exemple, le montant des travaux d’aménagement des gorges de Kherrata, sur la RN9, arrêté à 3 526 333 646 DA et 89 350 880 millions d’euros, a connu, après la signature de l’avenant (02) une hausse de 1 250 954 582 DA et de 8 903 685 euros, soit une augmentation de 59% pour la partie en dinars et de 99,6% pour la partie en devises, avec une prolongation du délai de réalisation de 14 mois.

De nombreuses violations de la réglementation sont relevées en ce qui concerne le marché de réalisation de la ligne de tramway Alger-Est, confié à Haddad, qui a soumissionné avec Meditrail et Alstom comme chef de file, pour un montant de 3263 milliards de centimes, dont une grande partie, soit 2300 milliards de centimes, transférée en devises. Ce marché a connu 19 avenants ayant suscité une hausse de 88% du montant initial, ce qui est contraire à la réglementation qui limite à 10% seulement la hausse par rapport au montant initial, en cas d’avenants. Mieux encore, même les délais de réalisation arrêtés à 32 mois dès le lancement des travaux, en mars 2007, n’ont pas été respectés, puisque le projet s’est terminé en 2018. Autre anomalie relevée : le changement opéré à l’avenant 02 pour ajouter une nouvelle ligne Est, qui aurait dû passer par un nouvel avis d’appel d’offres.

Autre contrat suspicieux, celui de la réalisation de la ligne ferroviaire de 185 km, reliant Relizane-Tiaret-Tisemsilt. Confié au groupement Infrafer-Crgl, le moins disant, ce marché a fait l’objet de recours de la part de l’ETRHB associée avec l’espagnole FCC, mais aussi de Cosider associé à l’italienne Astaldi, qui ont été rejetés par la Commission nationale des marchés en octobre 2009. Non content de ce refus, Haddad saisit, par courrier, le Premier ministre, alors Ahmed Ouyahia, lequel instruit les ministres des Finances et des Transports pour annuler l’attribution provisoire des marchés de réalisation de la ligne ferroviaire Relizane-Tisemsilt ainsi que celle Saïda-Tiaret, attribués à un groupement algéro-chinois et les affecter pour la première ligne à Haddad-FCC et la seconde à Cosider-Astaldi.

Ce contrat, pour un montant de près de 90 milliards de dinars, va connaître six avenants pour atteindre la somme de 102,687 milliards de dinars. En 2016, l’ETRHB introduit une demande de réévaluation à la hausse des prix unitaires, acceptée par le ministre des Travaux publics et des Transports, Boudjemaa Talai, alors qu’un rapport du DG de l’Anesrif (Agence nationale d’étude et de suivi des réalisations ferroviaires) affirme que cette réévaluation a engendré une perte sèche de 8 milliards de dinars et que le reste de l’autorisation du programme a atteint 392 millions de dinars précisant que la hausse des besoins du projet est estimée à 25,700 milliards de dinars. Une situation qui pousse le ministre à saisir Abdelmalek Sellal, Premier ministre, par une correspondance dans laquelle il l’informe que l’exécution de l’accord de réévaluation avec l’ETRHB et l’application des montants de change au moment de la signature du même accord ont causé un préjudice financier de 9,600 milliards de dinars, alors que les travaux ne sont qu’à 28% de leur réalisation, tout en demandant des autorisations de programme complémentaire de 15 milliards de dinars pour financer les avenants signés et les travaux restants.

Les instructions de Ouyahia et les notes de Talai, Bouchouareb, Benyounès et Ghoul

L’enquête évoque aussi le contrat de réalisation de ligne ferroviaire Oued Tlilat-Colonel Abbas, à Tlemcen, décroché après recours, par l’ ETRHB, associé avec FCC, comme chef de file, alors que le groupement turc Alarko-Ozgun, qui a obtenu l’attribution provisoire, était le moins disant avec un montant de 102,224 milliards de dinars. L’enveloppe financière est alors révisée à la hausse pour passer de 123,420 milliards de dinars à 320,859 milliards et le délai de réalisation élargi à 48 mois. Et c’est le ministre Amar Ghoul qui instruit l’Anesrif pour signer de gré à gré avec l’ETRHB, sans passer par la procédure habituelle, notamment par celle du contrôle financier. Dans ce courrier, le ministre précise également le changement de la société espagnole FCC par la turque Mapa. Ce contrat va connaître lui aussi 4 avenants pour faire passer le montant global de 102,224 milliards de dinars à 118,522 milliards de dinars et les délais de réalisation de 48 mois à 93 mois.

Mais de mars 2013, date de signature de ce contrat, jusqu’à 2019, ce projet n’a avancé que de 7% alors qu’il a consommé plus de 20% du montant alloué. L’enquête aborde par ailleurs le dossier de désistement de la cimenterie de Relizane à Ali Haddad, et évoque de «nombreuses anomalies» ayant entaché cette opération, «menée sur intervention» du Premier ministre mais aussi en vertu d’une résolution du CPE (Conseil des participations de l’Etat), d’une instruction du ministre de l’Industrie, Abdessalem Bouchouareb, mais aussi de celle du ministre du Développement industriel et de la Promotion de l’investissement, Amara Benyounès. Tous ces responsables se sont unis pour faire pression sur les membres du conseil d’administration de GICA et les pousser à entrer, contre leur volonté, dans des négociations avec Haddad pour se retirer de la cimenterie à son profit.

Par ailleurs, l’enquête revient sur les sept structures portuaires affectées au patron de l’ETRHB, et qui sont situées dans les plus importants ports du pays, Djendjen (Jijel), Alger, Béjaïa, Mostaganem et Annaba, dans le cadre de la concession pour des périodes allant de 3 à 30 ans renouvelables. Pour les enquêteurs, ces concessions ont été faites en violation de toutes les instructions liées à l’assainissement des enceintes portuaires pour les expurger des entités publiques et privées qui ont indûment occupé les lieux et à l’annulation des concessions qui n’ont pas été suivies d’activité. Malgré l’opposition des directeurs des ports, souligne-t-on, Haddad obtient un accord de concession d’une superficie de 20 000 m2 à l’ouest du port de Djendjen à Jijel, en décembre 2018, pour la réalisation d’une unité de stockage et d’exportation de ciment et l’importation de bitume, et ce, au détriment de Naftal, qui s’est vu refuser un hectare. En février 2016, il bénéficie d’une autre concession au port de Béjaïa, d’une durée de 20 ans, pour stocker le ciment, causant un énorme engorgement dans l’enceinte portuaire.

Des concessions de structures portuaires et des assiettes foncières à haute valeur

Au port de Mostaganem, dans l’ancienne poissonnerie, il obtient 2600 m2, pour une durée de 15 ans, afin de stocker le bitume importé, et en janvier 2018, l’ex-ministre des Transports, Abdelghani Zaalane, lui accorde le renouvellement, pour une durée de 20 ans, de concessions de trois structures portuaires au port d’Alger, 64 447 m2, au quai 36, 3735 m2 au môle El Hadjar et 5860 m2 au quai 26, servant à la construction d’une unité de bitume. Une décision, lit-on, qui viole la réglementation, notamment le cahier des charges. Au port de Annaba, Haddad bénéficie d’une superficie de 3500 m2 en 2014, puis une année après, à la suite de la signature d’un avenant, l’assiette s’élargie à 4230 m2, pour accueillir une unité de bitume.

Le patron de l’ETRHB a également bénéficié de plusieurs biens fonciers dans nombre de wilayas dans des conditions «suspicieuses». A Alger, il obtient 9 terrains, tous octroyés par l’ex-wali, Abdelkader Zoukh, dans les communes de Bab Ezzouar, Bir Mourad Raïs et Dar El Beïda. Six d’entre eux ont une superficie de 41 502 m2, octroyés dans le cadre de l’Agerfa et le Calpiref. Il a également obtenu 5 autres assiettes d’une superficie de 181 ha, et un terrain de 50 000 ha à El Bayadh.

A l’exception de deux marchés seulement, tous les autres contrats ont été signés entre 2012 et 2014, et malgré l’austérité imposée par le gouvernement en raison de la baisse des revenus pétroliers, ces mêmes contrats ont connu, entre 2015 et 2018, de nombreux avenants, sans que les travaux ne soient achevés. Ainsi, Ali Haddad a bénéficié de 7 marchés en 2012, puis de 6 autres en 2013, avant de passer à 12 en 2014 et à 12 autres en 2015. En 2016, il passe à 15 marchés, mais avec l’arrivée de Abdelmadjid Tebboune à la tête du gouvernement en juin 2017, tout a été bloqué jusqu’à son départ en 2017, où Ali Haddad va signer 9 contrats, entre le 26 septembre et le 27 décembre de la même année, qui s’est terminée avec 18 marchés raflés par le patron de l’ETRHB.

En 2018, ce dernier s’est vu octroyer 19 contrats, alors qu’en 2019, il n’a rien eu. Selon l’enquête, 70% des marchés qu’il a obtenus dans le secteur des travaux publics, entre 2012 et 2019, ont été signés avec les directions des travaux publics des wilayas de Blida, Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira, Oran, Médéa, Tlemcen et Boumerdès. L’enquête souligne par ailleurs que 31% de ces marchés concernent Blida et 15% ont été signés à Tizi Ouzou. La signature de ces contrats, précise-t-on, coïncide avec le passage de Abdelkader Bouazghi à la tête de ces deux wilayas, avant qu’il soit désigné comme ministre de l’Agriculture, et qu’il ne lui affecte un terrain agricole à El Bayadh, d’une superficie de 50 000 ha, pour l’élevage de 200 000 vaches.

Autant de révélations que l’instruction est en train d’en approfondir les tenants et les aboutissants, avant que le mis en cause soit renvoyé devant le tribunal, avec au moins une trentaine de personnes, dont des walis, des ministres (qui ont comparu devant la Cour suprême) mais aussi des cadres des administrations des travaux publics, des mines, de l’hydraulique, de l’industrie et de l’agriculture. Au-delà de cette enquête, une grande question reste posée : peut-on croire que la justice puisse récupérer toute cette manne financière détournée, comme l’a promis le président Abdelmadjid Tebboune ?     

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