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9 enseignantes sauvagement agressées chez elles à Bordj Badji Mokhtar : Les femmes seules livrées à l’insécurité

20 mai 2021 à 11 h 15 min

Située à plus de 770 km d’Adrar et à plus de 2200 km de la capitale, la commune de Bordj Badji Mokhtar, devenue depuis quelques mois chef-lieu de la wilaya qui porte son nom, frontalière avec le Mali, s’est réveillée, très tôt mardi dernier (vers 4h) aux bruits assourdissants des sirènes des véhicules des éléments de la Gendarmerie nationale et des ambulances.

Terrorisées et dans un état de choc, certaines ensanglantées, d’autres prises de crise d’hystérie, neuf institutrices de l’école n° 10, située au centre-ville de Bordj Badji Mokhtar, sont évacuées.

Des scènes qui rappellent douloureusement celles vécues, il y a presque 20 ans (13 et 14 juillet 2001), à El Haicha, ce bidonville situé à la périphérie de la ville pétrolière de Hassi Messaoud, à Ouargla, où des dizaines de femmes, toutes venues du nord du pays à la recherche d’un travail, ont fait l’objet d’attaques sanglantes à coups de haches, de couteaux, d’épées et de bâtons, par une horde de près de 300 jeunes, chauffés à blanc par des prêches de l’imam de la ville.

Tous les enseignants des établissements scolaires sont depuis deux jours en grève, en signe de protestation contre l’agression des neuf institutrices de l’école n°10. Ils menacent de ne plus reprendre les cours si les établissements ne sont pas sécurisés.

Que s’est-il passé ? Est-ce un scénario à la «El Haicha» ? C’est bien plus grave, parce que l’attaque a eu lieu dans une école, censée être un lieu de savoir infranchissable.

Un des collègues des neuf institutrices et membre du SNTE (Syndicat national des travailleurs de l’éducation) nous raconte les premiers témoignages des victimes avant qu’elles ne soient transférées pour des soins à Adrar.

«Vers 2h30, des hommes enturbannés et armés de couteaux ont pénétré dans l’école après avoir neutralisé le gardien, en le ligotant. Ils se sont dirigés vers les logements de fonction où résidaient les neuf institutrices, dont une avec son bébé, laissant deux de leurs acolytes devant l’entrée. Ce soir-là, elles étaient toutes regroupées dans le seul logement où le climatiseur fonctionnait. Affolées, les deux Khadidja, Hedda, Zahra, Zohra, Djamila, Houria, Aïcha et Akida commençaient à crier.

Les assaillants les ont frappé et obligé à se mettre à genoux et en gardant le silence. Deux d’entre elles ont tenté de résister, mais en vain. L’une a reçu un coup de couteau au bras et l’autre au visage. Des scènes de violence qui pétrifient les autres institutrices. Ni les supplices et les sanglots de celles-ci ni les pleurs sans arrêt de la petite Mouna, âgée de 18 mois, n’ont fait reculer les agresseurs.

Ils ont pris tout leur temps pour fouiller et prendre tout ce qui a de la valeur : bijoux, argent, laptop, téléphones, etc. et quitter les lieux, vers 3h30, laissant derrière eux des victimes sous le choc.

L’une d’elles a pu trouver un téléphone qui était bien caché et appeler les secours. Vers 4h, elles ont été évacuées. Elles ont vécu deux heures d’horreur qui vont les marquer à vie. Nous-mêmes, nous sommes incapables de reprendre les cours. Nous ne pouvons oublier ces images de murs et de sol ensanglantés, ni nous pardonner de ne pas avoir protégé nos collègues», raconte Mohamed.

Il précise : «Nous savons que deux des agresseurs ont été arrêtés, mardi en fin de journée, alors que deux autres sont toujours en fuite.» Mohamed s’offusque cependant du fait qu’il ne s’agit pas de la première agression, que les institutrices des écoles de Bord Badji Mokhtar subissent.

«Cela fait trois ans que nous vivons une situation d’insécurité totale, où les agressions sont devenues quotidiennes. Il y a à peine une année, la même école ainsi que d’autres ont fait l’objet de vols. Cela nous a poussé à entamer un mouvement de protestation, suscitant la réaction du wali, qui nous a promis la prise en charge de ce problème. Nous avons saisi toutes les autorités.

Le 20 avril dernier, encore une fois, nous avons saisi le wali sur l’insécurité à laquelle font face les écoles, menaçant de recourir à une grève illimitée en cas de non-réponse. Un mois après, toujours rien. Nous sommes revenus à la charge au mois de Ramadhan, après l’agression d’un instituteur, mais en vain. Si les autorités avaient réagi à temps en assurant la sécurité des enseignants, les neuf institutrices n’auraient pas vécu cette nuit d’horreur. Ce qui leur est arrivé est gravissime et impardonnable. Les auteurs doivent être arrêtés, jugés et condamnés», déclare d’une voix coléreuse notre interlocuteur.

Abondant dans le même sens, le secrétaire de wilaya du SNTE, Ghafour Bensalman, crie lui aussi sa colère tout en exprimant son soutien à toute la communauté éducative de Bordj Badji Mokhtar. «Depuis mardi dernier, nous sommes sous le choc. Tous les établissements des trois paliers de Bordj Badji Mokhtar sont à l’arrêt en signe de protestation contre l’horreur qu’ont vécue nos neuf collègues.

Ces femmes, dont la majorité ont laissé leurs familles au nord du pays pour venir instruire les enfants de cette ville, ont failli perdre la vie en quelques heures. Les agresseurs ont violé la franchise de l’établissement pour accéder aux logements des victimes. L’école n° 10 n’est pas la seule à avoir été attaquée ou volée, et les victimes de cette agression sauvage ne sont pas les premières, des enseignants ont déjà fait l’objet de violence, sans que les autorités daignent prendre en charge le problème d’insécurité que vit la communauté des enseignants et que nous n’avons de cesse, en tant que syndicat, de dénoncer.

Les travailleurs de l’éducation sont en arrêt de travail jusqu’à ce que des mesures concrètes soient prises. Nous nous sommes réunis avec le wali et les autorités sécuritaires, qui ont fait des promesses, mais nous voulons des actes concrets parce que les promesses, il y en a eu et elles sont restées sans suite. Il y en a eu le 21 avril dernier, à la suite d’une grève de deux jours après l’agression menée contre une enseignante du collège, et avant elle, les vol ayant ciblé l’école n°10.

Si des mesures ne sont pas prises immédiatement, nous allons élargir notre mouvement à la wilaya d’Adrar, et tous les syndicats de l’éducation ainsi que le mouvement associatif sont solidaires avec nos actions. Nous nous attendions à ce que le ministre de l’Education se déplace en personne, avec son collègue de l’Intérieur, pour constater de visu dans quelles conditions les enseignants exercent. Nous avons peur pour nos vies à chaque fois que nous sortons de chez nous. Nous ne pouvons pas assumer notre mission dans de telles conditions», déplore Ghafour Bensalman.

Pour lui, «aucune reprise des cours ne peut avoir lieu» sans qu’une «enquête sérieuse» ne soit menée pour arrêter les auteurs. «C’est une grave affaire qui cache des règlements de comptes, du racisme et des luttes politiciennes à la veille des élections législatives. Nous voulons que les autorités prennent conscience de ce qui se passe à Bordj Badji Mokhtar, avant que des vies humaines ne soient emportées.

Aussi bien pour les neuf victimes que pour tous les travailleurs de l’éducation, il n’est plus question de risquer nos vies. Est-il normal qu’à Bordj Badji Mokhtar, ville frontalière avec le Mali, où le terrorisme, le trafic d’armes et la contrebande sont légion, il n’y ait pas de postes de police ?

Il est urgent et même vital que les autorités prennent les décisions à même d’assurer la protection des citoyens en général et des enseignants en particulier», souligne le secrétaire du SNTE pour la wilaya d’Adrar.

Deux suspects arrêtés

Mardi dernier, une bande de voyous, dont ignore le nombre exact, s’est introduit, vers 2h, dans les logements de fonction d’enseignantes exerçant dans le nouvel établissement primaire de Bordj Badji Mokhtar pour les violenter et abuser d’elles sexuellement.

Elles étaient 9 au total les enseignantes à avoir subi les affres de ces délinquants sans foi ni loi, qui n’ont pas hésité à user d’armes blanches pour les intimider.

C’est le Syndicat algérien des travailleurs de l’éducation (SATE) qui rapporte ces faits dans un communiqué publié durant la soirée de mardi dernier, et qui précise également que l’une de ces enseignantes était accompagnée de sa fille de moins de 2 ans, et autant dire que les pleurs de ce petit enfant n’ont en rien poussé les agresseurs à revenir à de meilleurs sentiments.

Le communiqué du SATE précise que les victimes ont été conduites, le soir du mardi, à l’hôpital et se trouvaient dans une détresse psychologique des plus insupportables. Certaines d’entre elles à qui on a volé téléphones portables, ordinateurs et sommes d’argent, ont même subi différentes blessures. Le SATE précise aussi que les enseignantes exerçant dans ce logement de fonction subissent des agressions de ce genre de façon périodique, et qu’elles n’ont eu de cesse, depuis 1 mois et demi, à réclamer davantage de sécurité, mais vainement.

Le syndicat termine son communiqué en déclarant qu’en raison de ce qui a été fait et constaté, et vu l’absence de sécurité dans cette région, «nous décidons de l’arrêt des cours et le boycott des examens officiels, et le retrait général et définitif de la région qui menace la vie des enseignants».

Hier mercredi, la cour d’Adrar a fait part à l’opinion publique, dans un communiqué parvenu à notre rédaction, qu’une enquête approfondie a été enclenchée afin de faire la lumière sur ce drame, et dans ce même sillage, elle a annoncé l’arrestation de deux suspects qui ont été reconnus par les victimes comme étant bel et bien certains de leurs agresseurs. Il est à noter aussi qu’une vague d’indignation s’est emparée des réseaux sociaux, qui ont condamné unanimement cet acte sauvage, et manifesté leur soutien indéfectible à l’endroit de ces enseignantes victimes.


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