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dimanche, 05 avril, 2020
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48e vendredi du mouvement populaire : «Non à l’état policier !»

18 janvier 2020 à 10 h 25 min

Alger, 17 janvier 2020. 48e acte du hirak algérois. 11h40. Un climat tendu est palpable sur la rue Didouche Mourad. Des éléments de la police sont déployés en force tout au long de l’axe central ainsi qu’à la rue Khelifa Boukhalfa, sur le boulevard Victor Hugo et à travers tout le périmètre attenant à la mosquée Errahma.

Les premières clameurs de la matinée auxquelles nous ont habitué les plus passionnés des hirakistes n’ont tout simplement pas pu se faire entendre, et pour cause : ce dispositif policier, auquel s’ajoutent plusieurs agents en civil, traquait la moindre velléité contestataire, empêchant les premiers carrés de se former.

Si bien que, pour la première fois depuis quasiment le début du mouvement, on n’a pas vu de cortège sillonner la rue Didouche le matin. Il faut rappeler que cette nouvelle stratégie des forces de l’ordre avait déjà sévi vendredi dernier en étouffant dans l’œuf la marche des premiers manifestants.

Des manifestants et des journalistes interpellés

Cette offensive des forces de l’ordre a obligé les frondeurs à se faire discrets, les confinant dans les interstices de la ville et ses venelles. Cela n’a pas suffi pour éviter à de nombreux hirakistes de se faire embarquer. Nous avons même assisté en direct, vers les coups de 12h20, à l’interpellation de plusieurs citoyens sur la rue Réda Houhou, derrière la mosquée Errahma. Ils ont été emmenés de force à bord d’un fourgon cellulaire.

Des véhicules de ce type étaient d’ailleurs postés ça et là en prévision des arrestations qui seraient opérées, signe que la police a été clairement instruite pour réprimer toute manifestation en dehors d’un «créneau toléré», allant globalement de 13h à 17h. «Ils ont pourchassé des manifestants dans les petites ruelles et en ont arrêté quelques-uns», témoigne un groupe de citoyens croisés près du marché de Meissonnier.

A noter également l’interpellation de notre confrère Bouzid Ichalalène du site Inter-lignes.com avant d’être relâché. «J’ai été conduit au commissariat pour avoir pris en photo la scène d’une arrestation. La police voulait me confisquer mon appareil photo, j’ai exigé de voir le procureur», confie Bouzid. Zoheïr Aberkane, notre illustre confrère du quotidien Reporters qui n’a loupé aucune édition du hirak, a été interpellé lui aussi.

Il a posté ce message sur sa page Facebook : «Embarqué en fin de matinée, auditionné au niveau du commissariat du 6e. PV. Téléphone confisqué. Relâché en attendant de passer devant le procureur selon ce que j’ai compris». Rachida, une habituée des manifs du vendredi matin, fulmine : «Le gens qui pensaient qu’on exagérait vont peut-être ouvrir les yeux maintenant sur la vraie nature de ce système !»

«Processus post-hirak »

Si ce premier tour de chauffe n’a pas pu se tenir, en revanche, on pouvait voir de petits groupes de discussion fleurir un peu partout. Le débat y allait bon train, à propos du ballet des consultations menées par M.Tebboune, de la répression qui s’abat de nouveau sur le hirak, ou encore de la dernière polémique déclenchée par Kamel Daoud. «On voit que le pouvoir s’est lancé dans un processus post-hirak.

En l’occurrence, il y a deux opérations parallèles : il y a un processus politique de normalisation avec le régime, et il y a un processus sécuritaire visant à étouffer physiquement le hirak», décrypte un manifestant visionnaire. Notre hirakiste chevronné regrette que le mouvement, au plus fort de sa mobilisation, n’ait pas pris le soin de «se structurer en groupes organisés, de 400 à 500 personnes, chacun représentant un courant déterminé, et ça, ça aurait donné plus de force au hirak», estime-t-il.

13h. Après la tension de la matinée, la rue Didouche commence à reprendre des couleurs et donner de la voix par le biais de manifestants massés en face du commissariat du 6e où étaient retenus la majorité des personnes interpellées. «Dawla madania, machi boulicia !» (Etat civil, pas Etat policier) scande la foule, en colère. 13h35.

Dès la fin de la prière, une déferlante humaine permet de démarrer enfin la manif. «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, pas militaire) crie la marée bigarrée jaillissant du boulevard Victor Hugo avant de s’étendre sur la rue Didouche Mourad. Les protestataires enchaînent : «Enkemlou fiha ghir be silmiya, we ennehou el askar mel Mouradia !» (On poursuivra notre combat pacifiquement, et on boutera les militaires du palais d’El Mouradia), «Ya h’na ya entouma, maranache habssine !» (C’est nous ou bien vous, on ne s’arrêtera pas), «Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche, djaybine el houriya !» (Nous sommes les enfants de Amirouche, on n’a pas de marche arrière, on arrachera la liberté), «Djazaïr horra dimocratia !» (Algérie libre et démocratique)…

Plusieurs portraits de l’étudiante Nour El Houda Oggadi, arrêtée le 19 décembre à Tlemcen, sont soulevés par des manifestants. Sur les pancartes qui défilent, on pouvait lire : «Qu’attendez-vous pour libérer les détenus ?», «Freedom. On veut la liberté», «Our dream will come true» (Notre rêve va devenir réalité) ; «Constitution par une constituante».

Sur une large banderole sont reproduits les portraits des jeunes arrêtés le vendredi 1er mars 2019, et qui font figure de premiers détenus du hirak. Sur une autre banderole sont formulées ces doléances : «Le peuple veut une justice indépendante et des réformes sérieuses». Un autre groupe de manifestants alerte : «Total dégage ! L’Algérie est en danger. L’Algérie appartient aux Algériens». Autour de cette bannière, des voix martèlent : «Total dégage ! França dégage !»

«Notre vocabulaire ne reconnaît pas le mot ‘‘abdiquer’’»

Un manifestant arbore une pancarte avec ces mots de détermination : «Notre vocabulaire ne reconnaît pas ces termes : capituler, abandonner, abdiquer, céder, ployer, se replier, renoncer, caler, s’incliner, transiger…» Commentant les dernières consultations engagées par Abdelmadjid Tebboune, un autre hirakiste écrit : «Les interlocuteurs dignes du dialogue emprisonnés par les caïds de l’Algérie. Quant à ces vétérans du système et les courtisans du pouvoir, ils n’ont aucune audience au sein du peuple».

14h15. Nous nous rendons à la rue Asselah Hocine pour intercepter les cortèges en provenance de Bab El Oued. Plusieurs camions de police sont postés sur les deux flancs de la grande rue. Sentiment d’être enserré par deux murs de tôle bleue. Un carré de manifestants est massé à hauteur de l’hôtel Essafir.

La foule entonne : «Ma t’khawfounache bel achriya, h’na rabatna el miziriya !» (Vous ne nous faites pas peur avec la Décennie noire, on a grandi dans la misère), «Atalgou el massadjine, ma bahouche el cocaine !» (Relâchez le détenus, ils n’ont pas vendu de cocaïne)… Sur les pancartes brandies, on peut lire : «Système dégage ! Indépendance. Etat civil.

Vous ne nous aurez pas !», «Non à l’imposture et au fait accompli». Une jeune demoiselle s’est fendue de ce message : «Empreinte de la honte. L’élection d’un Président avec 1/6e des Algériens est un mauvais départ pour construire une nouvelle Algérie».

Une autre manifestante arbore cet écriteau : «Le fort tu l’as tué, le libre tu l’as emprisonné, le faible tu l’as écrasé». Un jeune a détourné un célèbre poème de Ben Badis : «Le peuple algérien est uni et au patriotisme il appartient. Celui qui prétend que la religion, la race ou l’idéologie le divisent est un menteur # United People», écrit-il. Sur une banderole, ce serment lyrique : «Les places ne cesseront de maudire les tyrans, et les rues ne cesseront de clamer la liberté».

Le cortège s’ébranle en scandant : «Tebboune m’zawar djabouh el askar, makache echar’îya, echaâb et’harrar houa elli y qarrar, dawla madania !» (Tebboune est un président fantoche ramené par les militaires. Il n’a pas de légitimité. Le peuple s’est libéré, c’est lui qui décide. Gouvernement civil !), «Essem’oû essem’oû ya ness, Abane khella oussaya, dawla madania, machi askaria » (Ecoutez bien, Abane a laissé un testament, Etat civil, pas militaire). En passant devant la façade arrière de l’APN, la foule assène : «Klitou lebled ya esserraquine !» (Vous avez pillé le pays, voleurs).

A un moment, les manifestants chargent la police aux cris de : «Haggarine etalaba, chiyatine el issaba !» (Tabasseurs des étudiants, lèche-bottes des gangs). Rappelons, en effet, que mardi dernier, la 47e marche des étudiants a été brutalement dispersée par la police dans un geste totalement gratuit, sachant que la manif’ tirait à sa fin. «Où est la bonne volonté de Tebboune ? Rien n’a changé !» s’indigne un architecte qui a roulé sa bosse, avant de nous livrer cette anecdote : «Une fois, j’ai dit à un flic après la répression d’une manif étudiante : ces jeunes que vous tabassez aujourd’hui, si ça se trouve, demain, parmi eux, il y en aura un qui sera le prof de votre enfant. Il avait les larmes aux yeux.»

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