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Patrimoine national

Au Ksar de Ouargla, l’acte de sauvegarde a commencé

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le 22.08.17 | 12h00 Réagissez

 
	Vue sur le Ksar de Ouargla
Vue sur le Ksar de Ouargla

Ouargla. Palmeraie de Bâb Sebaa. 19h, une fin de journée caniculaire du mois d’août. Le ciel est orangé, le soleil qui irradie l’espace depuis l’aube s’apprête à se coucher. Il fait bon de sentir l’odeur des palmiers, les primeurs de dattes gherss font de l’œil aux curieux. Là, au beau milieu d’un jardin, une dizaine de jeunes s’affairent à construire un muret circulaire sous le regard attentif du président de l’association du Ksar de Ouargla ainsi que les responsables du projet de réhabilitation de l’architecture traditionnelle ksourienne par la formation de maçons spécialisés

Ishak, un jeune apprenti-maçon, manipule à mains nues un sombre mélange qui ressemble à du ciment. Vêtu d’une combinaison gris-orange empruntée aux foreurs de pétrole, il n’en est pas moins conscient de l’innocuité relative du produit avec lequel il habille les pierres blanches «somm» du mur du four à chaux en devenir. C’est de l’argile noire, un pur produit des mines à ciel ouvert de cette terre oasienne millénaire.

«Ils étaient 40 au début de la formation, ils ne sont plus que 25 à la fin du parcours qui a duré 9 mois, couronnés cette semaine par la réalisation d’un four à chaux et un poste de garde au siège de l’association en guise de construction témoin pour les restaurateurs du vieux bâti», nous explique Brahim Benras, maître maçon chargé de la formation pratique des stagiaires. Pour lui, «l’objectif premier est de permettre qu’une volonté de sauvegarde de la vieille ville s’exprime franchement avec une action sur le terrain visant la réappropriation du patrimoine par les propres enfants du Ksar. Le secret de la longévité de ce vieux bâti est dans le Timchemt, un matériau issu de la terre locale et qui résiste au temps et se prête parfaitement à la vie au XXIe siècle en utilisant des adjuvants et des techniques inspirées de la maçonnerie moderne».

Benras appréhende avec beaucoup d’émotion cette mission. «C’est un sentiment du devoir accompli qui m’envahit à chaque pierre édifiée dans la palmeraie, d’autant plus que le passage du témoin s’effectue avec un groupe exceptionnel, avide de connaissances, conscient des enjeux de cette formation.»

D’ailleurs Ishak nous explique qu’il partage avec ses camarades la tâche de tester et démontrer la solidité et l’esthétique des matériaux locaux. «Nous attendons ce moment depuis de longs mois, notre objectif est de faire revivre le vieux ksar et de convaincre nos concitoyens de limiter l’usage du béton en rapprochant la matière première, à savoir le Timchemt à base de gypse cuit, des habitants. Nous espérons leur fournir un bon produit, disponible et à moindre coût.»

Conscient des enjeux actuels de la construction moderne, Ishak estime que les formes décoratives qui ornaient jadis les portes du ksar, à savoir la forme du tanit, pourront être mises au goût du jour. Il en est de même des colonnes et poutres qui s’inspirent des troncs de palmiers. Ishak et ses aides répercutent, sous les yeux scrutateurs des maîtres, des gestes ancestraux d’édification soigneusement appris et répétés lors des cours pratiques.

Une à une, les pierres de ce mur au parfait arrondi s’imbriquent. L’attente du séchage du ciment est longue, les rangées montent vers le ciel pour atteindre 2,5 m de hauteur. Ces jeunes n’avaient aucune relation directe avec la maçonnerie, confie Ishak Kemmassi, maître maçon chargé du volet pratique de la formation et propriétaire d’un four traditionnel dans sa palmeraie familiale.

Cet administratif mène en fait une double carrière grâce au savoir-faire légué par son père via son grand-père et qui lui permet à présent de s’inscrire à son tour dans cette approche nouvelle de transmission. «Nous leur apprenons à manipuler le gypse et à en maîtriser les techniques pour devenir les futurs bâtisseurs du ksar», lance-t-il à ses élèves, diplômés de l’université de Ouargla avec des profils variés, allant de la géologie au droit des affaires, à la finance et qui ont répondu présent à l’appel à candidature lancé par l’association du Ksar de Ouargla pour constituer une première cohorte de maçons spécialisés dans la construction traditionnelle. «Une initiative visant à inciter les habitants à adhérer au projet de restauration et d’aménagement du Ksar de Ouargla avec les matériaux locaux originels qui ont permis sa fondation il y a plus de six siècles», explique Hassan Boughaba, président de l’association éponyme, à El Watan Week-end.

Porté par un collectif d’acteurs œuvrant pour la réhabilitation de la centralité du ksar dans la ville de Ouargla depuis 1989, date de la création de l’association, le projet a bénéficié d’un financement de 45 000 euros dans le cadre du programme d’appui à la protection et la valorisation du patrimoine culturel en Algérie, piloté par le ministère de la Culture et jouissant d’un cofinancement de l’Union européenne. L’association a effectué un bond en avant en matière d’organisation et de rajeunissement des troupes.

«Les exigences d’organisation imposées par l’Union européenne, qui demande de remplir avec soin son canevas type de projet de candidature mais aussi le strict respect du cahier des charges signé entre les deux parties, ont été bénéfiques, le projet se défalque en responsables et subordonnés, chacun s’acquitte de ses tâches, ce qui nous permet d’avancer», affirme M. Khelfaoui, chargé du volet pédagogique du projet, qui prend à cœur d’inculquer les valeurs de persévérance et de patience à ses stagiaires.

«J’ai adhéré à ce projet dans un but de transmission transgénérationnelle après les décès successifs de plusieurs maîtres en maçonnerie ancestrale», dit-il. Le déclic ? L’érection d’une série de hautes bâtisses modernes contrastant avec le reste des constructions à l’entrée du marché du côté de Bab Azzi. «Impossible de convaincre les habitants de construire avec le Tibchemt, avec l’argument imparable de la rareté du produit sur le marché, son coût de revient, l’extinction des maçons et le confort offert par les nouveaux matériaux.» Autant de questions qui ont alimenté les débats sur le devenir du Ksar durant les 20 dernières années.
 

Convergence

Petite victoire sur l’inertie et l’insouciance qui ont coûté au ksar millénaire de Ouargla une destruction massive de ses maisons durant les cinq dernières décennies, on la doit d’abord aux efforts ininterrompus de l’association du Ksar qui a d’abord œuvré au classement de la Médina comme patrimoine national en 1996 mais aussi comme secteur sauvegardé, et qui a réussi à sur pied un projet ambitieux de mise en place d’une formation professionnelle destinée à la réhabilitation de l’architecture traditionnelle ksourienne.

Construire un four dans une palmeraie n’est pas un geste anodin en cet été 2017 qui fera date. D’aucuns diront que les Ksouriens ont perdu beaucoup de temps, gaspillé beaucoup d’argent, permis l’innommable au sein de leur Ksar qu’ils chérissent pourtant tous, au point de susciter des guerres intestines interminables. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour édifier cet antre destiné à la cuisson du tuf, le fameux Timchemt qui cimente ce patrimoine et fait son authenticité ? Posée à Hassan Boughaba, la question reste sans réponse, son regard tourné vers le Dr Khaled Benmahcene, ex-président de l’association du Ksar, en dit long.

Un sujet qui fâche puisque la question n’est pas financière en premier lieu, loin s’en faut, et preuve en est, une modeste enveloppe de 500 millions de centimes destinée au projet de formation de maçons traditionnels et four à chaux a certes mobilisé du monde et suscité un remarquable engouement chez les Ksouriens qui redécouvrent à l’occasion les attributs de leur identité amazighe, Teggargrent, la langue ouarglie qui entrera à l’école cette année et fait l’objet de recherches poussées par des linguistes amateurs et professionnels mais aussi et surtout des dizaines de jeunes et vieux volontaires et même des mécènes, dont les propriétaires de la palmeraie de Bab Sebaa qui ont gracieusement permis à l’association du Ksar de construire ce four témoin à l’entrée d’une belle palmeraie verdoyante, à proximité du ksar et sur une route très fréquentée qui s’offre au regard des habitants comme pour mieux les inciter à venir voir.

Cette implication citoyenne, l’association du Ksar est allée la chercher auprès des femmes en premier. C’est pour elles qu’une vaste campagne de sensibilisation a été menée pendant de longs mois et c’est grâce à elles qu’un festival du Ksar a pris son ancrage depuis quelques années, avec pour principale problématique les enjeux culturels, patrimoniaux, économiques et urbanistiques de cet espace qui, faut-il le rappeler et à l’instar de tous les ksour-forteresses de l’espace saharien sont édifiés à des emplacements stratégiques et centraux.

D’une pierre deux coups

Et en observateur averti, le Dr Ali Segai, doyen des agronomes de l’université de Ouargla, estime que l’implantation d’un four à chaux au sein de la palmeraie est loin d’être un banal événement communautaire. «C’est le témoignage d’une société vivante et qui bouge», dit-il. Engagé dans des recherches expérimentales sur les produits phytosanitaires sahariens, il suit de près l’avancement des travaux avec le cœur palpitant d’un vieux Ksourien et annonce tout de go que boufaroua, ravageur notoire de la datte, quittera bientôt les lieux, tout aussi bien que les petits et gros voleurs de récolte.

«Je crois en ce savoir-faire ancien qui a permis aux habitants de vivre en harmonie avec la nature saharienne, et le retour en force aux matériaux traditionnels de par le monde finira par gagner Ouargla aussi.» Un pari que les membres de l’association du Ksar veulent relever et Ali Segai compte beaucoup sur la curiosité des habitants pour ce faire. «Le fait d’avoir implanté ce four tout près du ksar va susciter la curiosité des gens qui vont se poser des questions, les agriculteurs vont se sentir en sécurité, il y aura moins de vols et moins de parasites, car la pierre de gypse va justement servir de protecteur au palmier et à sa récolte, donc exit boufaroua et autres ravageurs de la datte». Ali Segai affirme que les palmeraies qui abritaient les fours avaient les meilleures dattes par le passé, d’où l’utilité de ce juste retour au bon sens ksourien.

Dynamique

Etendu sur 30 hectares, entouré d’une immense palmeraie actuellement livrée à elle-même, comptant plus de 2400 habitations imbriquées dans un schéma  concentrique et abritant presque 10 000 habitants, selon le RGPH 2008, trois grands quartiers appartenant aux trois grands archs, à savoir les Beni Sissine, les Beni Ouaguine et les Beni Brahim, le ksar est un riche patrimoine constitué de bâtisses à l’architecture typique, de zaouïas, venelles, placettes, d’un marché historique aux mille produits du terroir, mais aussi une douzaine de lieux de culte et deux grandes mosquées, l’une malékite du nom de Lalla Malkia, et l’autre ibadite du nom de Lalla Azza, qui symbolisent la paix et la cohabitation entre ces deux grands rites islamiques en Algérie sans oublier la maison et la bibliothèque des Pères Blancs.

Originalement blanc bleuté selon les historiens, le Ksar a pris une couleur jaune suite aux dernières opérations d’embellissement qui vidaient la restauration de ses lieux de culte, ses façades et ses doukanates. On y entre par sept portes ancestrales, qui sont Bâb Amor, Bâb Azzi, Bâb Boushaak, Bâb Ahmid, Bâb El Khoukha, Bâb Errabiaa et Bâb El Boustene. Il est l’un des rares ksour à garder une forte densité démographique, malgré une série de campagnes de relogement dites de l’habitat précaire suite à l’effondrement de quelques habitations ou menaces de ruine. La dégradation des lieux est visible à l’œil nu, mais une campagne inlassable de sensibilisation et de persuasion est menée auprès de la population pour la convaincre d’adhérer aux efforts de sauvegarde et de préservation du ksar qui a entamé sa descente aux enfers avec l’introduction d’équipements publics, notamment la voirie et la construction de bâtiments à deux étages à l’entrée de Sahet Chouhada.

La métamorphose ne s’est pas arrêtée là, puisque la rue de Rivoli, menant aussi bien à la place du marché qu’aux mosquées malékite et ibadite, est devenue entièrement carrossable, ce qui a fini par en changer définitivement l’aspect extérieur et sonner le glas d’une dégradation graduelle due à l’effet de l’homme qui a voulu moderniser son habitat par l’adduction d’eau potable, de réseau d’assainissement et leurs corollaires en carrelage et faïence et autres matériaux greffés sur un habitat bioclimatique qui n’a pas bénéficié d’assez d’études et d’essai de modernisation mieux adaptés à ses spécificités. Au-delà des classifications, des recensements, des campagnes de sensibilisation, des relogements et des effondrements, le ksar est certes un patrimoine national et un secteur sauvegardé, mais il semblerait que désormais, c’est dans le cœur de ses propres enfants que l’acte de sauvegarde a commencé.

Houria Alioua
 
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