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Aït Ouchene (Aghribs) a payé un lourd tribut à la guerre de libération nationale

Des moudjahidine dans l’oubli

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le 14.06.18 | 12h00 Réagissez

 
	Fadhma Ikroubarkane, ancienne moussabila
Fadhma Ikroubarkane, ancienne moussabila

Au déclenchement de la Révolution de Novembre 1954, Aït Ouchene était un tout petit village situé au pied du massif forestier de Tamgout, dans la commune d’Aghribs, à quelque 50 km au nord-est de Tizi Ouzou. Pendant les sept ans et demi de guerre, la localité aura payé un lourd tribut de chouhada, 48 martyrs, et fourni de nombreux combattants, à l’instar de tous les villages de cette contrée des At Jennad, partagée entre les zones 3 et 4 de la Wilaya III historique.

Des moudjahidine et des moudjahidate, encore en vie à Aït Ouchene, ce patelin natal de Mohamed Iguerbouchene, le musicologue universel bien connu, méritent d’être honorés du peu que pourraient concéder comme effort dans ce sens les associations locales et les citoyens en général, en sollicitant aussi, l’aide des autorités compétentes.

Un tel geste pourrait être une opportunité pour recueillir, avant qu’il ne soit trop tard, des enregistrements et documents potentiels qui pourraient enrichir la bibliothèque de l’histoire locale.

Dans cette contrée, des citoyens ne cessent d’évoquer l’exemple de Ramdane Aït Boudjema, âgé présentement de 93 ans, et de Mme Fadma Ikrouberkane, née Ikiouane, nonagénaire elle aussi, veuve du martyr M’hand Ikrouberkane, qui portait le nom de guerre "M’hand Ouchene", un adjudant dans la zone 3 de la Wilaya III.

D’une modestie singulière, ce vieil homme, qui n’a jamais cherché à obtenir d’attestation à propos de son parcours durant la Révolution si ce n’est ses enfants qui l’obligèrent, plus tard, à faire son dossier comme l’ont fait ses anciens compagnons d’armes, a milité, selon lui, au PPA/MTLD en France où il travaillait en même temps.

Aux tout débuts de 1955, Si Ramdane abandonne son poste et rejoint son village natal pour intégrer le maquis.

Activant sous la responsabilité du capitaine Si Abdellah Maghni, du village voisin, Ibsekriene, un homme, dit-il, «des plus justes, comme son frère Si Sadek, d’ailleurs», tombés les deux au champ d’honneur, Ramdane Aït Boudjema, en parfait connaisseur du moindre recoin de la région et surtout du massif forestier de Tamgout, sera chargé d’assurer les liaisons à travers la Wilaya III, nous dira-t-il.

Ensuite, dira notre narrateur, «je fus incorporé dans l’effectif de l’opération Oiseau bleu, où nous devions agir, nous disait-on, comme des "rebelles contre les rebelles", autrement dit, dans la journée, "travailler" pour la France, et la nuit pour les maquis FLN-ALN, et nous étions très bien payés et alimentés en armes, par Robert Lacoste, selon des dires d’alors, mais dans la réalité, nous agissions en conformité avec les ordres nous parvenant de la Djebha» (FLN).

Comme opérations armées, Si Ramdane se rappelle de l’embuscade tendue au lieudit Bercheche, à proximité du village Ervedh-Imekhlaf, avec un groupe d’une quinzaine de moudjahidine. «Durant l’accrochage, à la tombée de la nuit, auquel avaient pris part, entre autres, Ou-Yidir Bouamar, de Timizart, Si El Bachir (Bersi) d’Agraradj, les seuls noms dont je me souviens encore, nous n’avions subi aucune blessure, malgré la riposte de l’ennemi auquel nous avions causé plusieurs pertes et des blessés.

Ensuite nous nous sommes repliés vers Djamâ Amellal, un maquis tout près, avant de rejoindre Adrar El Kelâ (Tamgout), dans la même nuit», explique-t-il.

Pour ce qui est des liaisons, qu’il accomplissait, Si Ramdane dira qu’il avait assuré à maintes reprises des liaisons «jusqu’à Bordj Menaïel, Sidi Namane, Sidi Ali Bounab, Attouche, mais surtout à Yakourene.

Des noms dont il se souvient, il dira avoir été aux côtés de Si Moh Ouali (Slimani) de Tala Tegana, dit Chiribibi, avoir côtoyé Amirouche (Aït Hamouda) à Akfadou, participé au rassemblement des moudjahidine que ce dernier avait organisé à Alma Tagma (Bounamane). Il racontera une anecdote, à propos de Si Amirouche.

Aux tout débuts de la Révolution, les officiers mangeaient seuls et les djounouds simples, seuls. Cette méthode n’a duré que les premiers mois de la Révolution, elle sera bannie par Si Amirouche. Je me souviens, un jour nous étions en train de dîner à Taheggant, au bas du village Aït Aïssi (Yakouren).

Aux côtés du colonel Amirouche

Et voilà qu’Amirouche arrive en dernier et s’accroupit à notre djefna (ce grand plat de couscous pour 10-12 personnes) pour manger avec nous. Le chef de refuge arrive ! Avant même de saluer, il est questionné par Si Amirouche : "C’est tout ce qu’il y a comme djounoud, aujourd’hui ?" – "Non, il y a d’autres en haut" (étage supérieur de la maison), répondit le maître de céans – "Lorsque vous terminez de manger, rejoignez-nous ici" (dans la cour), ordonnait le futur colonel.

Pendant que nous mangions du couscous à la sauce avec des oignons dans la partie basse du refuge, d’en haut émanaient des relents de grillades. Aussitôt tout le monde regroupé dans la cour, Si Amirouche signa des affectations à tous les membres du groupe (des gradés) descendus de la partie haute de la maison. Il avertit l’ensemble du parterre, à sa tête le chef du refuge : «Plus jamais il ne sera toléré, à qui que ce soit, officier, gradé, simple djoundi, moussebel…, de manger différemment de ses frères de combat..

Si quelqu’un est autorisé à rendre visite à sa famille, qu’il y mange ce qu’il veut, s’il en a le cœur, mais sitôt avec les compagnons, s’il y a un bout de galette, il doit être partagé à parts égales ; aucune distinction !", avait-il tonné d’une colère noire !», nous raconte encore Si Ramdane, ajoutant : «Tous ces sublimes moments avec nos chefs, parfois très émouvants, nous galvanisaient et nous donnaient une ferme conviction de vaincre la France et d’arracher la liberté pour notre pays.

Je n’oublierai jamais le terrible désarroi qui nous avait envahis lorsque nous sûmes le contenu des tracts lâchés par l’aviation française au dessus de Tamgout. Ces tracts, s’adressant au moudjahidine, disaient à peu près, je me souviens vaguement, que "Amirouche est mort, la guerre est donc finie. Ralliez-vous !", invitant aussi à "déposer les armes sans crainte", ou je ne sais quoi encore», se rappelle-t-il.

Des moussebilat non reconnues à ce jour

Par ailleurs, lors d’une rencontre organisée récemment par l’association Mohamed Iguerbouchene, le moudjahid El Hadj Rabah El-Koucha a saisi l’occasion pour exhorter les jeunes associatifs, les étudiants et autres lettrés, "à profiter, avant qu’il ne soit trop tard, du peu de moudjahidine qui sont encore en vie, afin de recueillir leurs témoignages, concernant l’histoire dans cette région, sur la Guerre de Libération nationale, pour que les générations futures les retrouvent et s’en imprègnent, à ne pas oublier ceux qui se sont sacrifiés pour que vous puissiez aujourd’hui profiter de la liberté". A partir de 1959, dira-t-il, «la guerre a été parachevée par les femmes. Beaucoup d’entre elles dont les noms me fuient, venaient de Lahdoud, de Timiloust… – Agraradj et Ibsekriene étaient alors évacués vers Aghribs.

Et, je vous assure que celles-ci, dont Fadma n’Ath Amar, Fadma n’Ali Ou-Chabane (Tamassit), Fadma Bou-Aghriv, ne sont même pas reconnues. Plusieurs autres sont décédées sans avoir jamais bénéficié de quoi que ce soit, ni, encore moins, avoir le statut de moudjahida ou moussebila», déplore-t-il. Il ajoutera qu’il faut, «au moins, ne pas oublier ces martyrs dont certains n’ont même pas de tombes, car tombés hors de la région».

L’orateur citera «Mohand Ou-Idir El Koucha (son frère aîné), Arezki Bouakli (Bouchene), chef de compagnie, très connu dans la zone 3, Rabah Bouakli, frère de ce dernier, M’hand Ouchene (Ikrouberkane), adjudant dans la même zone, Mohand Aït Boudjema, etc.». De son côté, Mme Ikrouberkane, mère de trois enfants, qui a connu le veuvage à moins de 30 ans, retient notamment certains poèmes «glorifiant les épopées du colonel Amirouche» et d’autres dénonçant «les violences et traitrises des harkis vis-à-vis des populations» durant la Révolution.

Nna Fadhma se souvient que même avant le début de la guerre, la famille de M’hand Ouchene (son époux) et sa fratrie, recevaient fréquemment chez eux Ouamrane, Krim, ainsi que d’autres nationalistes de la région, tel Si Seddik Chikhi.

Cette résistante nous dira qu’à chaque fois que son mari sortait de la maison, «il me priait de prendre soin de ses enfants, mais il ne me disait jamais où il s’en allait». En 1958, il tombe à Abizar, les armes à la main, en compagnie de ses deux compagnons d’armes. Les trois seront enterrés sur place.

En revanche, Meziane, un de ses deux jeunes frères qu’il avait entraînés avec lui dans le maquis, de son état de commissaire politique, est tombé en 1959 dans une bataille à Mekla et est sans sépulture, laissant une jeune veuve et son unique fille. Son autre frère, dit Mouh Titoh, qui a un grade d’aspirant, se rendra jusqu’à Tunis et est blessé gravement en cours de route.

La Djebha lui assurera des soins dans ce pays frère, où il sera retenu d’ailleurs jusqu’à l’indépendance. Il est décédé en 1999. Nna Fadma nous raconte aussi une anecdote, comment, vers 1959-1960, elle avait échappé de justesse, avec ses deux compagnonnes aux soldats français, en embuscade à proximité du dense maquis de Bouhlalou, alors qu’elles étaient chargées de partir à Fréha (15 km) pour apporter du blé à moudre et préparer la nourriture pour le djeich. «A peine sommes-nous sorties du sentier emprunté pour déboucher sur une clairière, nous entendîmes des "Halte là !", suivies de rafales d’armes automatiques nous sommant de nous arrêter. Nous rebroussâmes chemin, chacune de son côté, en nous engouffrant tête baissée dans la forêt de Bouhlalou aux buissons hauts et fermes.

Fuyant avec l’angoissante peur d’être rattrapées, nous ne fîmes aucune attention aux cris de sommation, ni, juste après, aux rafales qui nous arrosaient. Au bout d’une quinzaine de minutes je me retrouve, haletante, au village Timilouzt, ma robe en lambeaux, les pieds et les jambes ensanglantés, lardées par des ronces. Salut et soulagement, certes, mais pas de ravitaillement pour les moudjahidine», se rappelle encore l’épouse du redoutable "M’hand Ouchene".
 

Salah Yermèche
 
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