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Reportage

Biskra : Une nuit d’hiver avec les sdf

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le 22.02.18 | 12h00 Réagissez

Il est 19 h. La nuit est tombée depuis longtemps. Un vent polaire souffle sur la Reine des Ziban.

Il ne fait pas bon mettre un chat dehors. Mobilisant plusieurs véhicules dont une ambulance, des officiers, des agents masculin et féminin et des médecins et des paramédicaux, le convoi reconnaissable entre tous du fait que les gyrophares multicolores sont allumés, s’ébranle à partir du siège de la sûreté de wilaya, sis à Sidi Zarzour, pour rejoindre le centre-ville. Là, deux femmes d’âge moyen qui squattent un coin de la Maison de la culture, sont repérées.

L’une a le visage cramoisi par le froid et l’autre bien que portant un hidjab et un ‘Ajar, se cache le visage. «Je ne veux pas être photographiée.

Laissez-moi tranquille. Que se passe-t-il ? Que nous voulez-vous ? Je ne veux pas que mes enfants me voient à la télévision et dans les journaux.», crie-t-elle, au bord de l’hystérie.

Il faudra tout le tact et une approche en douceur des policières pour rasséréner ces femmes en guenilles vivant dehors, à même le sol, sur quelques couvertures élimées. On leur prodigue des soins médicaux de base.

On leur offre un repas chaud et des couvertures neuves. L’une est connue à Biskra. Elle est simple d’esprit, vous dira-t-on. L’autre est une quadragénaire arrivée depuis quelque temps d’une ville côtière. Elle aurait été abandonnée par ses enfants. Toutes deux subsistent d’expédients et de la charité des passants. Le talkie-walkie du commissaire principal, Saïd Mouas, grésille. On signale la présence d’un SDF à la place de Haï Beni Morah.

À la vue des véhicules de police, Bahi, un homme d’une trentaine d’années qui vit dehors depuis des années, prend la poudre d’escampette en laissant ses affaires ; un tas de chiffons lui servant de lit et un balai. Les riverains qui le calment et le ramènent vers l’équipe de secouristes lui donnent à manger et le protègent de la cruauté des enfants.

Il n’est pas agressif. Quand un frénétique et inexpugnable besoin le prend, il se met à balayer la route de long en large inlassablement et sans faire attention aux véhicules. Il sourit béatement. On le taxe de maboul. «Bahi aime dormir dehors.

Des membres de sa famille du vieux Biskra ont tenté à maintes reprises de le ramener à la maison, mais à chaque fois, il s’enfuit et revient ici.», raconte un jeune du quartier. Il est heureux de recevoir un repas chaud, une couverture, des médicaments et des soins à un pied blessé sous les applaudissements d’une foule de jeunes agglutinés pour assister au spectacle.  

Solidarité populaire

L’autre SDF secouru, ce soir-là, est un vieil homme à la barbe et aux cheveux blancs, occupant un coin de rue près de la trémie. C’est à peine s’il peut lever la tête pour comprendre l’origine de ce remue-ménage. Les infirmiers lui prennent le pouls.

On lui donne une couverture, un repas chaud. Il ne veut pas être transporté à l’hôpital. Il répond en hochant la tête, relève ses couvertures et se recouche. On dit que cet homme est tombé dans la déchéance, a perdu sa famille et sa fortune à cause de la malchance. «À Biskra, il y a plus de SDF en hiver qu’en été. Ils arrivent généralement des villes du Nord où le climat hivernal est moins clément.

Certains sont considérés comme des déficients mentaux, d’autres comme étant des gens valides, mais désargentés ou abandonnés à leur triste sort. Nous pouvons les recenser et discrètement les surveiller, mais nous ne pouvons pas les obliger à aller vers le refuge communal ou vers une structure hospitalière.

Tout ce que nous pouvons faire, en vertu de la réglementation en vigueur, est de transmettre des rapports aux services municipaux chargés de trouver des solutions d’hébergement aux personnes seules.», précise notre accompagnateur. La route de Sidi Okba, à la sortie est de Biskra, est la prochaine étape de ce périple humanitaire.

On y aborde un sans-abri. Adossé à un mur sous les arcades, près des magasins et des fast-foods aux lampions encore allumés, il est accroupi et son regard est hagard. Une barbe noire lui mange le visage. «Il ne parle pas et ne fait jamais rien de mal. Nous lui donnons à manger et parfois quand il le veut bien on l’emmène chez le coiffeur après un passage par les douches. Depuis que ses frères l’ont spolié de ses droits de succession, il erre sans domicile fixe et vient dormir la nuit près des magasins.», croit savoir un commerçant du coin.

DES VIES BRISÉES

Ammi Tahar, un septuagénaire occupant un espace en face de l’Hôtel de ville «des Lions» est euphorique. Pendant que le médecin l’ausculte et que les agents de la police déposent près de son abri de fortune une couverture neuve et un repas chaud, il fredonne des chansons de Dahmane El Harrachi sous le regard bienveillant d’un chien qui ne le quitte jamais. Serait-il sous l’effet de quelques boissons alcoolisées ? «Pas du tout. Il a perdu la tête depuis des années. Un jour, il est arrivé d’une ville de l’Ouest et les habitants du quartier en prennent soin.

Les gardiens du parking lui donnent de temps en temps de quoi acheter du pain et du lait. Il paraît que c’était un grand artiste qui n’a pas eu de chance.», précise un habitant de Haï la gare.

Chose émouvante, le vieil homme donne d’abord à manger à l’animal avant de mettre une bouchée de nourriture dans sa bouche édentée. Pour dénicher des SDF, la sortie dure jusqu’à une heure tardive de la nuit. Une vingtaine d’entre eux, hommes et femmes, ont été approchés et aidés par les policiers.

Mais combien ont-ils échappé à cette opération, certainement rebutés qu’ils sont par le képi réprobateur et la peur du gendarme ancrée dans les esprits.

«Ce genre d’action vise aussi à modifier l’image que se font les Algériens de leur police laquelle est appelée à se moderniser et à s’impliquer dans toutes les opérations d’intérêt public.», souligne un officier visiblement ulcéré de constater que dans l’Algérie du XXIe siècle des gens vivent encore dehors en proie à tous les périls.

Qu’est-ce qui a mené ces gens-là vers cette situation? Quels événements tragiques ont brisé leurs vies et les ont poussés à habiter la rue ?

Les pouvoirs publics ne sont-ils pas aptes à les diriger vers des structures d’accueil et d’hébergement ou vers des hôpitaux psychiatriques ou gérontologiques ?  

Mais cela est un autre débat à ouvrir afin de garantir une existence digne à tous les habitants de ce pays. Exténués, mais heureux d’être allés à la rencontre de ces Algériens à qui la vie ne sourit pas, nous nous quittons avec le sentiment d’avoir découvert, à travers cette opération de bienfaisance menée par les agents de la sûreté de la wilaya de Biskra, une frange de la société algérienne empêtrée dans une situation pour le moins inconfortable nécessitant une profonde réflexion pour que chaque personne puisse avoir un abri décent et que la scène ou la vision d’un Algérien ou d’une Algérienne affalé à même le sol endurant les morsures du froid soit à jamais éradiquée de notre mémoire collective. 

Hafedh Moussaoui
 
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