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Un si long combat au service de la démocratie

Mário Soares, l’homme du Portugal libre

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le 12.01.17 | 10h00 Réagissez

En juillet 1998, il séjournait en Algérie à la tête d’un panel onusien pour une mission d’information sur la situation qui prévalait alors dans un pays broyé par une violence massive.

Si les nations existent au-delà des personnes qui les composent, il est des hommes et des femmes qui les symbolisent au mieux et dans tout ce qu’elles incarnent de meilleur. Pour la petite nation ibérique, Mário Soares était de cette stature. Un leader politique par qui la démocratie a pu forger son destin dans un Portugal écrasé par Salazar et son régime dictatorial.

Né au lendemain de la Première guerre mondiale, le natif de Lisbonne était l’un des acteurs du succès de la Révolution des Œillets qui avait mis un terme à l’une des dictatures les plus cruelles de l’Europe qui a régenté pendant plus de quarante années. Le rôle central de Soares dans ce processus politique a fait de lui l’artisan et l’architecte de la transition, puis de la consolidation de la démocratie. Il était aussi et surtout l’homme de la décolonisation, puis de l’intégration européenne. Trois immenses combats que seuls des hommes de l’envergure de Mario Soares peuvent en assumer la charge et en assurer la victoire.

C’est la grande histoire d’un pays coincé dans la péninsule ibérique. C’est également celle d’un grand homme entré dans la légende avant même sa disparition survenue le 7 janvier passé à l’âge de 92 ans. Son engagement politique résolument inscrit dans l’antifascisme dominant l’Europe avant et après la seconde guerre mondiale l’avait propulsé au-devant de l’opposition au régime de Salazar. Une confrontation à haut risque entre une dictature brutale et des militants qui n’ont pour arme que la puissance de leurs convictions.

Etudiant, il s’affirme comme leader au sein d’une organisation de la jeunesse universitaire proche du parti communiste portugais, le jeune Soares se frotte à la dictature et signe le début d’un long et périlleux combat. Une année après la fin de la Guerre, il est emprisonné pour la première fois. Commence alors le cycle infernal de l’enfermement carcéral. Il sera emprisonné douze fois pour ses activités politiques.

La Police Internationale et de Défense de l’Etat — police politique de Salazar — le poursuit, le traque et l’incarcère, mais sans parvenir à le briser. Animateur de premier plan au sein du Mouvement pour l’unité démocratique contre le fascisme, il prend ses distances avec le parti communiste et fonde en 1964 l’Action socialiste portugaise, ancêtre du parti socialiste qu’il crée en Allemagne de l’Ouest en 1973 et dont il est secrétaire général jusqu’en 1986. A quarante ans, Mario Soares est un homme politique abouti et son influence se fait ressentir au sein de l’opinion.

Ce qui va amener, en 1968, le tribunal militaire de Lisbonne à le condamner au bannissement dans le Golfe de la Guinée, colonie portugaise, avant d’être exilé trois ans après en France, terre des exilés des opposants européens et latino-américains. A Paris où il poursuit ses activités politiques, il devient chargé de cours à la Sorbonne, à Vincennes, puis à Rennes. En 1974, le mouvement d’opposition arrive à sa maturité alors que la dictature instaurée par Salazar vacille.

Le 25 avril de la même année, des jeunes capitaines de l’armée s’insurgent et renversent un régime tyrannique pour instaurer un régime démocratique. C’était l’incroyable «Revolução dos Cravos» qui ne fait couler aucune goutte de sang. Dans la même semaine, Soares retrouve son pays en même temps que le chef historique du parti communiste, l’antifasciste Álvaro Cunhal, mort en 2005. A l’épreuve de l’exercice du pouvoir, les divergences apparaissent entre légitimité historique du PCP et celle électorale du PSP. Et c’est Mário Soares sui l’emporte.

«Pour Soares, qui était un patriote démocratique, les droits de l’homme sont une valeur supérieure à la nation. Il avait une conscience aiguë de la catastrophe provoquée par le nationalisme idéologique en Europe, mais aussi au Portugal. Mário Soares a estimé que les partis politiques étaient essentiels à l’unité de la nation, conçue comme une communauté de citoyens, dans la pluralité des intérêts et des options idéologiques. Aux conflits fratricides, il oppose le dialogue et le consensus nécessaires à la coexistence dans la démocratie», nous confie le chercheur portugais de l’université de Coimbra, Alvaro Vasconcelos.

Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire, c’est en tant que tel qu’il va conduire le difficile processus de décolonisation de la Guinée Bissau suite aux accords d’Alger, du Cap Vert, de Sao Tomé et Principe, d’Angola et du Mozambique. Soares signe la fin de l’empire colonial. En 1976, il remporte les élections législatives et devient chef du gouvernement qu’il quitte deux après. Il le redeviendra cinq ans après. Mais, c’est l’année 1986 qui va le consacrer premier homme du Portugal en le portant à la présidence de la République. Il est réélu triomphalement pour un second mandat en 1991.

Mission algérienne

En quittant le pouvoir en 1996, Mário Soares achève un parcours national d’exception en remettant définitivement le Portugal sur la voie démocratique. Riche d’une expérience politique nationale pleine de rebondissements, l’homme du Portugal libre se met au service d’autres missions internationales.

En juin 1998, il est nommé par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan à la tête d’un panel onusien pour  mandat de recueillir des éléments d’information sur la situation en Algérie broyée par une violence massive. Alors que l’opposition réclamait une commission d’enquête internationale sur les massacres collectifs, le gouvernement Zeroual adresse une invitation au secrétaire général de l’ONU pour l’envoi d’une mission d’information.

La nomination de Mario Soares a été unanimement saluée par tous les acteurs politiques algériens. Composée de I. K. Gujral, ancien Premier ministre de l’Inde, Abdel Karim Kabariti, ancien Premier ministre de la Jordanie, Donald McHenry, ancien Représentant permanent des Etats-Unis auprès de l’Organisation des Nations unies, Simone Veil, ancienne présidente du Parlement européen, et Amos Wako, ministre de la Justice du Kenya ; la mission séjourne en Algérie du 22 juillet au 4 août 1998 en rencontrant tous les acteurs de la vie politique, sociale, économique, religieuse, médiatique et des responsables civils et militaires. Elle s’est rendue dans plusieurs régions du pays.

A Béjaïa, Mário Soares avait fait une «rencontre» particulière, celle de l’histoire d’un autre homme politique portugais, le républicain Manuel Teixeira Gomes, qui a gouverné le pays de 1923 à 1925 avant de s’exiler à Bougie où il vécut jusqu’à sa mort en 1941. Un moment de forte émotion sur la place de Gueydon, bras ouvert sur la Méditerranée qui sait accueillir tous ceux qui sollicient refuge. C’était alors la séquence algérienne de Mario Soares.

«Sa mort est un moment de grande tristesse pour tous ceux qui ont partagé avec lui les valeurs de liberté, de justice sociale et de dépassement du nationalisme pour lesquels il a combattu toute sa vie. Mário Soares oppose irréductiblement l’idéologie ultraconservatrice, nationaliste et anti-démocratique d’ancien régime pour qui la patrie était un absolu», c’est ainsi qu’Alvaro Vasconcelos résume le long combat du leader portugais au service de la démocratie.        

Hacen Ouali
 
 
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