Le pouvoir de persuasion du poulpe

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le 24.06.17 | 07h00 Réagissez

zoom | © Garth Cripps | Blue Ventures

Il fut un temps où les eaux au large de Madagascar grouillaient de vie. C’était avant que des flottes étrangères ne se livrent à la surpêche, que le changement climatique n’engendre des conditions extrêmes et que la déforestation n’érode la côte, réduisant sévèrement cette abondance marine, tout autant que les moyens de subsistance de la population.

Sans mesures drastiques autour de Madagascar et bien au-delà, ces réserves déjà bien appauvries continueront de diminuer, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour les centaines de millions de familles dans le monde qui comptent sur la pêche pour se nourrir et gagner de l’argent.

« Le déclin des stocks de poisson dans le monde est un problème critique pour le maintien des moyens d’existence et la sécurité alimentaire », constate Alasdair Harris, directeur général du groupe londonien de protection de l’environnement Blue Ventures. « Environ 97 % des poissons vivent dans les eaux des pays en développement. Ces stocks s’effondrent en raison de la surexploitation. Avec le changement climatique, ces problèmes empirent, et ce n’est que le début », ajoute-t-il.

Alasdair Harris a bien une solution – peu chère, simple et efficace. Une approche tout en douceur qui implique pléthore de pieuvres et un certain sens du récit.

Les zones de protection marine sont d’ordinaire imposées aux communautés vivant de la pêche. Il ne leur est ni expliqué les raisons justifiant ce changement, ni offert une compensation d’aucune sorte. Ces mesures génèrent pourtant bien souvent des coûts auxquels les villageois, qui ont peu d’argent de côté, ne peuvent tout simplement pas faire face.

Trop souvent, cela conduit à une impasse, avec d’un côté des protecteurs de l’environnement bien intentionnés, de l’autre les communautés locales qu’ils essaient d’aider.

A l’inverse, Alasdair Harris et son équipe travaillent étroitement avec les villageois. Ils viennent à bout de leur méfiance en leur démontrant rapidement et à peu de frais, à l’aide de pieuvres, le pouvoir des mesures de protection.

Ces créatures à tentacules sont idéales car elles se développent rapidement. Lorsqu’une zone est fermée à la pêche pendant une courte période, afin que les pieuvres puissent se reproduire, les communautés peuvent vite voir les effets, et en bénéficier.

« Ce n’est pas la préservation des poulpes en elle-même qui nous intéresse. Nous l’utilisons comme catalyseur, dans le but de protéger tout l’écosystème. Leur croissance rapide permet d’entamer la conversation avec les populations locales qui s’étaient montrées totalement opposées à l’établissement d’une réserve marine permanente, par exemple. Au final, c’est elles qui mettent en place la réserve », raconte Alasdair Harris.

En condamnant un quart des eaux de pêche des pieuvres pendant trois mois à peine, les prises des villageois doublent à la réouverture et restent élevées pendant deux mois, avant de retrouver leur niveau initial.

Le plus réjouissant dans ce procédé est que le volume total de pieuvres attrapées reste stable, puisque les pêcheurs peuvent intensifier leurs prises dans les trois autres quarts de la zone, précise Alasdair Harris. En interdisant l’accès à une zone deux fois par an, les villageois garantissent le renouvèlement continu des stocks de pêche.

« Tout le monde connaît la taille d’une pieuvre moyenne, et l’on se souvient tous de la plus grande pieuvre que l’on ait jamais vue. Si, soudain, apparaît une pieuvre dix fois plus grosse que la plus énorme jamais vue, juste parce qu’une partie de la zone de pêche a été isolée pendant trois mois, cela fait l’effet d’un tsunami », assure Alasdair Harris.

Blue Ventures s’est également servi des bénitiers et des crabes bleus comme espèces-passerelles pour convertir des communautés réticentes à la protection de l’environnement. Le groupe, qui reçoit 70 % de ses fonds de donateurs tels que le gouvernement et complète son financement avec les bénéfices de vacances de plongées, applique également sa méthode de catalyseur à un grand nombre de projets environnementaux au Mozambique, en Indonésie et au Timor oriental.

Mais c’est à Madagascar que l’effet a été le plus spectaculaire. Il y a dix ans, aucune zone marine protégée n’existait dans le pays, malgré son extrême dépendance aux ressources halieutiques, rappelle Alasdair Harris.

« Nous avons utilisé la méthode du poulpe pour montrer à une communauté ce qui pourrait se passer. Cela a marché, et ils en ont parlé à leurs voisins, qui ont également tenté l’expérience. Cela s’est propagé ainsi sur toute la côte », dit-il.

Velvetine, de l’ethnie Vezo, est bénéficiaire du programme, sur la côte sud de Madagascar. « Le ramassage des pieuvres est pour moi la seule manière de gagner de l’argent », explique-t-il. « Il y a longtemps, nous trouvions aussi des concombres de mer, mais il n’en reste plus. Avant de constituer des réserves, nous n’attrapions que deux ou trois pieuvres par jour, parfois aucune. Avec les réserves, nous faisons un petit sacrifice, mais la prise est bonne à la réouverture. J’ai plus d’argent pour ma famille, pour acheter de la nourriture ».

Ce modèle a été répliqué des centaines de fois sur les rivages de Madagascar. Il existe aujourd’hui plus d’une centaine de zones marines protégées gérées localement, dont l’ambition dépasse de loin la protection des poulpes, dit Alasdair Harris.

Cela inclut des réserves marines permanentes autour des sites essentiels que sont les récifs coralliens, les mangroves et les herbiers marins. Elles couvrent 14,5 % de l’un des plus vastes fonds marins d’Afrique.

« Cela s’est fait avec un budget négligeable, à une époque de paralysie du gouvernement et, la plupart du temps, de coup d’Etat militaire », dit Alasdair Harris.

L’an dernier, Blue Ventures a organisé un programme d’échange et un groupe de Mexicains s’est déplacé à Madagascar. « Ils n’avaient rien en commun – ni langue, ni culture, ni référence communes – à part l’utilisation des pieuvres. Les Mexicains ont vu ce à quoi sont arrivés les Malgaches. Du bon boulot ! », reconnaîtAlasdair Harris.


https://blueventures.org/

 

 

 

par Tom Bawden pour The i