Des brownies à la peau de banane : la recette des favelas de Rio contre le gaspillage alimentaire

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le 24.06.17 | 00h00 Réagissez

zoom | © Alan Miguel Gonçalves

« A une époque, j’étais terriblement difficile avec la nourriture », avoue Regina Tchelly, 35 ans. Cette cuisinière - entrepreneuse vit à Morro da Babilônia, une favela de Rio de Janeiro.

« J’aurais refusé de m’approcher de tout ce qui ressemble à une céréale complète ». Depuis six ans, pourtant, c’est exactement ce qu’elle fait – et bien plus encore. A la tête du projet Favela Orgânica, Regina a appris à plus de 30 000 personnes à faire pousser des légumes dans peu d’espace et à transformer peaux de bananes, tiges de brocolis, peaux de citrouilles et autres matières premières improbables en mets de choix. Ce qui ne peut être utilisé en cuisine – une liste relativement courte, si l’on applique ses conseils – devient du compost pour les potagers de maison.

Le gaspillage de nourriture est loin d’être un problème négligeable, au Brésil et dans le monde. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), jusqu’à un tiers des aliments produits dans le monde sont gâtés ou gaspillés avant d’être consommés. Le Brésil fait partie des dix pays qui gaspillent le plus de nourriture, estime le World Resources Institute : près de 40 000 tonnes par an.

Pour Regina, créer Favela Orgânica revenait à boucler la boucle. Née dans le Nordeste à Serraria, une petite ville de 6 000 habitants de l’Etat de Paraíba, à des milliers de kilomètres de Rio, elle a été élevée dans un environnement où rien ne se perd dans un légume. « Des choses comme les graines n’étaient pas utilisées dans les repas mais comme snack, ingrédient de médecine traditionnelle ou alimentation animale. C’est pourquoi je n’ai pas vraiment l’impression de faire quoi que ce soit d’innovant. Je donne une vie nouvelle à des pratiques qui ont toujours fait partie de la cuisine brésilienne traditionnelle, comme la feijoada », explique Regina. Dans ce célèbre plat de haricots noirs et viande de porc inventé par les esclaves africains, même les oreilles et la queue du cochon étaient utilisées.

La fondatrice de Favela Orgânica est arrivée adolescente à Rio. Elle a d’abord travaillé comme employée de maison pendant des années, avant de se décider à demander un financement d’amorçage à l’Agência de Redes Para Juventude car un programme gouvernemental de cette agence fédérant les réseaux pour la jeunesse soutient le petit entrepreneuriat social. En 2011, Regina ouvre son premier atelier, chez elle.

« La première semaine, nous avions six participants. La quatrième, 40. Des gens de tous horizons, des habitants des favelas de Rio comme des touristes du Japon, d’Italie et de France », se souvient-elle. C’est en échangeant avec les participants étrangers qu’elle fait le lien avec le mouvement Slow Food et d’autres initiatives similaires dans le monde.  

Comme tous les quartiers pauvres de la planète, les favelas du Brésil sont devenues des déserts alimentaires. Une grande partie des efforts de Regina consiste à attirer l’attention des habitants sur la vraie nourriture. « C’est surréaliste : dans les favelas, les gens peuvent dépenser jusqu’à 12 réaux [plus de 3 euros] pour une bouteille de Coca-Cola, mais ils refusent de débourser 2 réaux [50 centimes] pour une salade bio. Il faut changer cela », déclare-t-elle.

Comment s’y prendre ? Selon Regina, avec « beaucoup d’amour, de patience et de détermination à faire bouger les choses. Mon plus grand souci est de créer une gastronomie qui ne soit pas élitiste. Mes recettes essaient d’élaborer une nourriture à la fois abondante, mais aussi riche en émotions, en souvenirs affectifs – des plats que votre grand-mère aurait pu cuisiner pour vous », explique-t-elle.

Bien sûr, peu de grand-mères seraient assez audacieuses pour cuisiner un brownie à la peau de banane ou des lasagnes aux tiges de brocoli. Pour Regina, il importe également de montrer aux gens qu’ils peuvent cultiver ne serait-ce qu’une partie des ingrédients. Ce qui peut paraître le plus grand défi vue l’exiguïté de la plupart des maisons des favelas. « Mais en fait, n’importe quel endroit avec un peu de soleil fait l’affaire. Vous pouvez même remplir un grand coquillage de terre, le poser sur votre mur et y faire pousser des légumes, des épices, des tomates même ».

Anita de Oliveira Santos, une aide-soignante de 42 ans originaire de Morro da Babilônia, dit que les ateliers de Regina lui ont ouvert les yeux en grand. « C’était la première fois que je participais à des activités communautaires dans ma favela. J’ai d’abord été sceptique », reconnaît-elle. Les recettes qui lui ont immédiatement plu sont le brigadeiro (une confiserie typiquement brésilienne, généralement à base de lait concentré sucré et de chocolat en poudre) à la peau de banane et le risotto à l’écorce de melon. « On l’appelle le Viagra naturel », s’exclame-t-elle.

« Mon fil et mon mari répétaient qu’ils ne mangeraient jamais de plat à base de pelures ou d’écorces. J’ai quand même préparé le brigadeiroet je l’ai laissé dans le frigo. Quand je suis rentrée du travail, il n’en restait plus un gramme ! Mon mari ne m’a pas cru lorsque je lui ai dit qu’il avait mangé un brigadeirode peau de banane », s’amuse-t-elle.

Regina va bientôt mettre ses recettes et ses conseils à portée d’une audience bien plus large. En août, elle fera ses débuts à la télévision en présentant sa propre émission sur Futura, une chaîne éducative comparable à France 5.« Dès qu’il s’agit de lutte contre le gaspillage alimentaire, je suis convaincue qu’il n’y a pas de retour possible », dit-elle.« Le monde entier réclame cette nouvelle approche. Un pays comme le Brésil, avec son immense biodiversité, n’a aucune excuse pour ne pas l’adopter ».

 

http://www.favelaorganica.com/english/

 

par REINALDO JOSÉ LOPES pour FOLHA DE S.PAULO