Des médicaments en eaux troubles : les poissons digèrent mal la pilule

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le 20.06.15 | 10h00

Quel est l’impact des résidus de Prozac ou de Viagra sur le comportement sexuel de la truite dans les rivières de Wallonie? Présenté de la sorte, la question prend des tournures concrètes qui sont pourtant peu probables.


 

N’empêche, des résidus d’aspirine dans les eaux de surface n’assurent en aucun cas une amélioration de la santé globale, ni des poissons, ni du milieu naturel. Devenus des résidus chimiques parmi d’autres, les restes de médicaments deviennent potentiellement aussi nuisibles que les poisons qu’ils sont censés combattre.

Traditionnellement, l’analyse des eaux de surface permet de mesurer leur degré de pollution à une série de substances avant tout dangereuses pour l’homme (métaux lourds, pesticides) et la nature (faune et flore). « Les résidus médicamenteux relèvent de concentration beaucoup moins élevées, de l’ordre du nanogramme alors que des substances bien plus dangereuses , comme les sous-produits liés à la chloration, se trouvent de l’ordre du microgramme. Leurs effets sur l’homme sont donc peu probable, nuance le toxicologue Alfred Bernard (Université Catholique de Louvain). Par contre, ils peuvent en avoir sur l’environnement ou par le biais de l’épandage de boues de station d’épuration. »

Depuis des années, le contrôle des eaux de surfaces et de consommation laisse en effet apparaître la trace de substances variées. L’analyse techniquement de plus en plus fine, permet de localiser des traces en quantités infimes, voire surprenantes, comme la cocaïne en aval de grandes villes, par exemple. Différentes études, notamment le fruit d’une recherche française, ont aussi souligné l’importance des traces d’au moins 80 résidus médicamenteux provenant des déjections humaines et animales mais aussi des eaux usées issues des hôpitaux ou de l’industrie pharmaceutique. Des résidus logiquement présents puisque c’est en milieu hospitalier qu’ont lieu principalement les chimiothérapies, l’utilisation de produits de contrastes dans l’imagerie médicale, etc.

La communauté scientifique semble donc s’accorder sur l’impact que ces résidus ont sur l’environnement. Principalement pour certains médicaments issus de la famille des antibiotiques, anti-cholestérol, anti-inflammatoires, antidépresseurs, bêtabloquants du côté des médicaments pour humains, hormones et anti-parasitaires, entre autre, pour les produits vétérinaires et le côté animal.

Ainsi, il apparaît que des résidus d’oestrogènes, provenant de pilules contraceptives peuvent avoir un effet de démasculinisation ou de féminisation de certains poissons mâles ainsi qu’une perturbation de la sexualité de coquillages. La revue Nature a fait état de la responsabilité d’un anti-inflammatoire (diclofénac), accumulé dans l’organisme du bétail, intimement lié à la quasi disparition du vautour Pakistanais. Des effets des antibiotiques ont également été constatés sur le développement d’algues vertes et bleues…

Pour l’éventuel effet des résidus de Prozac ou de Viagra sur les truites wallonnes, il faudra encore attendre. La société wallonne de distribution des eaux (SWDE) vient de lancer une étude de quantification de ces résidus dans les eaux wallonnes (programme étonnement appelé Imhotep, du nom du fondateur de la médecine égyptienne). Ses résultats ne sont pas attendus avant plusieurs mois.

Qu’importe, une des principales inconnues liées à ce délicat dossier, c’est que personne ne semble maîtriser les effets potentiels indirects de ces résidus cumulés entre eux ou avec d’autres substances/polluants contenus dans les eaux, avant ou après traitement. Ce qu’on nomme généralement l’effet « cocktail ». Sans attendre d’en connaître l’immense potentiel de déclinaisons, certains se sont dits qu’il était déjà possible, utile, d’intervenir, en éliminant en amont la présence de ces résidus.

C’est ainsi qu’en Belgique est né le projet Medix, soutenu par la Région wallonne et son pôle de compétitivité Greenwin (développement durable) et en partenariat avec certains services universitaires (Cebedeau à l’ULg…). Ce projet, récent, vise à développer un système de traitement des résidus médicamenteux dans les eaux usées. Son concepteur, l’entreprise Balteau (Groupe CMI), entre autres spécialisé dans le traitement des eaux, a reçu un subside de 1,1 million d’euros et un délais de 30 mois pour mettre au point des unités de traitement exploitables, compactes (« grands comme un garage »), pour les hôpitaux, l’industrie ou des laboratoires pharmaceutiques. L’entreprise estime le projet trop concurrentiel pour être détaillé !

La fiche officielle défendue et retenue par le pouvoir subsidiant précise juste « qu’il s’agit d’un concept de traitement novateur, peu énergivore, peu consommateur d’espace, basé sur des procédés biologiques.» L’inverse eut été étonnant.


 

Eric RENETTE, Le Soir (Belgique)