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Pascal De Sutter. Professeur de sexologie et de psychologie à l’Université de Louvain (Belgique)

Nous formons les premières générations de médecins algériens sexologues

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le 06.10.17 | 12h00 Réagissez

Des médecins algériens venus des différentes wilayas du pays se sont donné rendez-vous à Tipasa pour bénéficier, 4 jours durant, d’une formation spécialisée dans la prise en charge des troubles sexuels. Initiée par le psychiatre, le Dr Cheikh Salah Kacem installé à Bou Ismail (Tipasa) et soutenue par des partenaires, cette seconde édition a été encadrée par Pascal De Sutter, professeur de sexologie et de psychologie à l’Université de Louvain (Belgique) et par Guillaume Van der Meersch, universitaire, chercheur et formateur en sexologie clinique. Pascal De Sutter nous parle de cette spécialité aux connotations taboues (en Algérie), mais ô combien source de souffrances.

- Nous sommes curieux sur l’objet de votre présence ici à Tipasa...

D’abord, je vous dirai que c’est la deuxième fois que je me trouve en Algérie, un pays que j’apprécie et je dois dire que je me sens beaucoup à l’aise et en sécurité. Pour répondre à votre question, ma présence consiste à prodiguer un enseignement sexologique clinique. D’abord, la sexologie est l’étude de la sexualité humaine, elle porte sur le traitement des dysfonctionnements sexuels.

Il s’agit des problématiques qui peuvent affecter aussi bien les femmes que les hommes, la souffrance pour la personne ou pour son partenaire, mais aussi son environnement. Notre objectif consiste à aider les personnes en souffrance dans leur sexualité.

- Ce cycle de formation spécialisée s’adresse à qui exactement ?

Il s’adresse à tous les professionnels de la santé. Je vous citerai les médecins, les psychiatres, les psychologues, les urologues, les gynécologues,…

- Comment évolue à travers le monde ce thème relatif à la sexologie ?

Les universités qui sont les plus avancées sur la sexologie sont celles du Canada, notamment celles du Québec et ensuite viennent celles du Royaume belge. D’ailleurs, dans les universités belges, nous avons développé des départements au niveau des universités qui travaillent sur ces questions. Donc, aujourd’hui, on est en mesure d’apporter des traitements sur les problématiques de la sexualité avec beaucoup plus d’efficacité. A titre d’exemple, je peux citer les problèmes d’érection que les hommes rencontrent. C’est un problème très répandu dans le monde.

Pratiquement un homme sur deux âgé de plus de 40 ans a ce problème. Il y a aussi celui de l’éjaculation prématurée, c’est-à-dire les hommes qui jouissent très vite sans pouvoir apporter la satisfaction à leur partenaire, ce problème concerne, selon les statistiques des recherches scientifiques, un homme sur trois.

Enfin, il y a ce problème de désir sexuel hypoactif, c’est-à-dire les femmes qui n’ont plus envie de leur partenaire. Elles n’arrivent pas à faire l’amour, même si elles sont forcées de le faire ; pour cet exemple, cela concerne une femme sur deux. Voyez-vous, il s’agit de problématiques très répandues.

Souvent, les gens pensent qu’on ne peut rien faire face à ces problèmes. Ces personnes sont très gênées par rapport à ces sujets-là. A présent, il y a des médecins qui peuvent aider ces personnes en souffrance. Nous formons les premières générations de médecins algériens sexologues afin qu’ils puissent aider leurs compatriotes qui souffrent. Pour ma part, j’estime que cela représente un grand progrès.

- Soyez plus clair pour ceux qui confondent entre la sexologie et la sexualité...

En fait, la sexologie est l’étude scientifique de la sexualité. Dans son ensemble, la sexualité a une définition très large. Il y a la sexualité pour les humains et pour les animaux. C’est de la reproduction pour d’autres espèces. Mais chez les humains, cela dépasse largement le sens que l’on retrouve chez l’animal.

La sexualité chez l’être humain renforce les liens entre les deux partenaires, renforce les relations amoureuses chez le couple, mais d’un autre côté, cela peut poser des problèmes qui seront à l’origine des violences au sein du couple, dans la famille. Je pense que la sexologie représente plus qu’une spécialité dans la médecine, car elle a aussi une fonction sociale importante.

On peut dire, et d’ailleurs cela été prouvé dans certaines études, que plus on apporte la sexologie dans un pays, plus on apporte la paix. Il y a des études internationales anthropologiques qui montrent que lorsque les hommes et les femmes sont épanouis dans leur sexualité, ils ne sont pas violents. Inversement, quand il y a des frustrations sexuelles, il y a beaucoup de violence.

Je peux citer le cas des soldats frustrés sexuellement qui affichent des violences inexpliquées. J’estime que les pays démocratiques ont cette ouverture d’esprit pour la sexologie, c’est-à-dire qu’il ne doit pas y avoir une honte lorsqu’on parle de ce problème de sexualité. Beaucoup de gens inquiets ne veulent pas évoquer leurs cas. Ils ont peur. Or, il faut dire la chose suivante : grâce à l’outil informatique et internet, tous les Algériens ont accès aux sites pornographiques.

C’est la seule information qu’ils obtiennent à travers ce canal. Notre mission est d’apporter une autre information que celle diffusée par internet, nous donnons une information plus respectueuse de l’homme, plus respectueuse de la femme, notre information se plie au respect des traditions et des coutumes du pays. J’insiste, la pornographie est nocive, pour toutes les personnes jeunes et âgées.

- Vous venez de terminer le 2e stage de formation à Tipasa après celui d’Alger...

J’ai eu l’honneur d’être invité par des éminents professeurs algériens pour encadrer la 1re édition à Chéraga (Alger), avec un thème qui porte sur l’enseignement en sexologie clinique. A ma connaissance, c’est la première fois en Algérie que des médecins, des psychiatres, des psychologues, des généralistes, des urologues, des gynécologues de plusieurs wilayas participent à cette formation sur la sexologie.

Ce personnel, après cette formation, sera en mesure d’aider les personnes en souffrance. Mais je dois vous préciser que ma mission ne consiste pas à vouloir changer la sexualité des gens.

Il s’agit d’aider uniquement les personnes en souffrance. Nous apprenons aussi aux médecins d’aider les abuseurs sexuels, ou bien d’aider les personnes qui risquent d’attaquer sexuellement les enfants. Il faut être vigilant avant qu’il ne soit trop tard. Nous enseignons afin de permettre aux médecins d’agir dans la prévention d’abord, mais surtout de diminuer les violences en matière de sexualité.

- Est-ce que c’est la première fois qu’on étudie la sexologie dans un pays arabo-africain ?

Rares sont les pays africains où on étudie la sexologie. Mais je peux dire que l’Algérie a pris une longueur d’avance. Il n’y a aucun pays en Afrique du Nord ou dans les pays arabes qui a abordé ce volet dans la formation. L’Algérie a cette opportunité, il est temps de développer un enseignement sur la sexologie à l’université.

D’ailleurs, parmi les médecins algériens que j’ai eu le plaisir de rencontrer, il y a énormément de médecins compétents qui ont beaucoup de connaissances et qui peuvent prendre le relais en Algérie. Je pense que les gynécologues peuvent aider les femmes qui ont un problème sexuel après leur accouchement, ou bien un problème de fertilité à cause du vaginisme, c’est-à-dire ces femmes qui restent vierges après leur mariage, ces femmes qui ne veulent pas avoir des rapports sexuels. Je suis certain que les gynécologues peuvent soutenir ces femmes à résoudre leurs problèmes. Les médecins gynécologues peuvent donc intervenir pour aider efficacement les femmes en souffrance.

- Y aura-t-il une suite à ce cycle de formation spécialisée ?

Je l’espère, mais je souhaite surtout la présence d’autres médecins spécialistes qui veulent se former en sexologie afin de pouvoir aider les populations à surmonter les difficultés sexuelles, qui sont les causes de divorces, de séparations, de conflits conjugaux, de dépression mentale et parfois de suicide. Quand on intervient en respectant le patient, tout en tenant compte des traditions locales, on agit pour permettre à ces personnes d’être en harmonie avec la vie du couple, avec leur quotidien.

- Evoquer la sexologie dans un pays musulman, vous ne trouvez pas que c’est un sujet tabou qui risque de provoquer des troubles ; la société a du mal à s’exprimer publiquement sur le sujet..

Alors là pas du tout. Je connais très bien le Coran. J’ai discuté longuement avec de nombreux imams qui m’avaient dit que le Livre Saint, le Coran, est ouvert à la sexualité du couple. Les interdits dans le Coran sont très précis. Il y a l’interdit de l’adultère, de l’homosexualité et de la bestialité. Selon le Coran, au sein du couple, il y a une grande liberté dans la sexualité. Malheureusement, il y a des croyances importées de l’étranger, notamment celles qui sont exportées par le wahhabisme et le salafisme qui font croire que la sexualité est contraire aux orientations du Coran.

Il y a une très large tradition ottomane de l’érotisme. Je dirai que la sexualité n’est pas incompatible avec le Coran. D’ailleurs, les imams en Algérie le savent très bien. La sexualité ne doit pas être un sujet tabou. Elle est pratiquée au sein du couple le plus naturellement du monde, sans perdre de vue la pudeur et le respect des traditions.

- Je vous laisse le dernier mot pour terminer...

Il faut que les couples algériens le sachent, les problèmes sexuels peuvent être traités sans médicaments, sans être coûteux. Il est possible de guérir grâce à quelques séances. La solution à leurs problèmes ne peut provenir qu’à partir de leur volonté, quand la personne en souffrance aura la chance d’être consultée par un médecin qui connaît l’approche dans le traitement de son problème.

Enfin, je vous dirai que les médecins algériens qui ont participé à ces cycles de formation étaient très intéressés par le thème. Ils ont affiché une volonté pour aider leurs compatriotes en souffrance. Ils ont apporté des témoignages sur les souffrances sexuelles de leurs patients, mais ils n’avaient pas trouvé de solution pour traiter ces derniers.

Grâce à ces formations, ils disposent maintenant de plusieurs approches qui leur facilitent le travail quand ils entament le traitement avec leurs compatriotes. Je quitte votre pays avec l’idée d’avoir proposé aux médecins des démarches scientifiques qui leur permettent d’acquérir les meilleures connaissances pour mieux prendre en charge les patientes et les patients, mais surtout de tenter de résoudre les problèmes sexuels rencontrés par les personnes dans leur vie. Les médecins sont en mesure de s’adapter aux contraintes pour trouver les solutions efficaces.
 

Pascal De Sutter

Il a travaillé au Canada durant 12 années. Il a participé sur le thème relatif à la sexualité humaine diffusé dans plusieurs émissions de télévision et de radio en France et en Belgique.

Il enseigne la sexologie depuis plus de 20 ans au profit des médecins, psychiatres, gynécologues, kinésithérapeutes, infirmières et sages-femmes dans plusieurs pays.

Il est l’auteur de plusieurs livres en sexologie dont La sexualité des gens heureux. C’est à Tipasa, à l’issue du stage de formation, qu’il a bien voulu répondre à nos questions.

M'hamed Houaoura
 
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