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Le pharmacien et le médicament dans la tourmente des conflits…

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le 07.01.18 | 12h00 Réagissez

«Le conflit n’est pas entre un Arabe palestinien et un Juif palestinien. Il n’est pas entre les musulmans et les juifs du monde. Il est entre le sionisme et l’impérialisme britannique, d’une part, et l’islam et les Arabes, d’autre part.» (Ech Chihab Adbelhamid Ben Badis– août 1938)

Le médicament générique, un investissement au service de la paix ou des conflits ?

En 1901, l’année de la création du fonds national juif, qui collecte l’argent de nombreux juifs afin d’acheter des terres qui constitueront «la propriété inaliénable de l’entité sioniste», une entreprise pharmaceutique baptisée initialement Salomon Levin and Elstein Ltd fut fondée pour la distribution de médicaments. Elle a commencé à développer ses propres produits dans les années 1930, puis, après la création de l’Etat d’Israël en 1948, elle fut rebaptisée «Teva», qui veut dire en hébreu «Nature».

Comme la nature a horreur du vide, après la satisfaction de la demande de son marché interne, cette entreprise commença l’exportation de ses produits vers le marché international, vers la fin des années 1970. Au début des années 1980, elle pénétra le marché américain, grâce à la séparation de la production pénicilline /non-pénicilline, requise par les autorités internationales.

En 1997, elle obtient l’approbation de la FDA pour son princeps, le Copaxone, un médicament contre la sclérose en plaques, qui allait constituer 20% de son chiffre d’affaires. Teva entreprend entre l’année 2000 et 2010, grâce à un ambitieux plan d’investissement d’un montant global d’environ 30 milliards dollars, l’acquisition d’ une douzaine de laboratoires à travers l’Europe, le continent américain et l’Asie.

Un empire géographique et financier qui la propulsa à la tête des «génériqueurs» du monde, ce qui lui permet le rachat, en 2010, de Theramex (Monaco), l’américain Cephalon et l’allemand Ratiopharm, trois laboratoires qui commercialisaient leurs produits en Algérie, et de bouleverser ainsi le marché des médicaments génériques en réalisant un chiffre d’affaires de 20 milliards dollars en 2014.

Ce success story fort remarquable dans les milieux pharmaceutiques n’a pas empêché des associations humanitaires et des mouvements de boycott œuvrant pour la cause palestinienne, tels que BDS, dont Roger Waters, leader du groupe mythique Pink Floyd et l’un des activistes les plus convaincus, de mener des campagnes de boycott des médicaments de cette société dans de nombreux pays à travers le monde. Le mot d’ordre était : «Teva est l’un des principaux contributeurs à l’économie israélienne, et pour une part importante, aux forces militaires israéliennes.

En 2014, Teva a payé à l’Etat d’Israël 565 millions de dollars en taxes accumulées depuis 2005. Comment accepter d’acheter des médicaments israéliens, alors qu’Israël bombarde les enfants et les dépôts de médicaments à Ghaza, empêche les Palestiniens de se soigner, d’accéder aux médicaments et aux hôpitaux, et s’attaque même aux ambulances ?»

L’Algérie, qui a toujours apporté un soutien indéfectible à la lutte du peuple palestinien, dans le cadre de la légalité internationale, fidèle à ses principes dictés par son attachement à soutenir tous les mouvements anti- apartheid et libérateurs du colonialisme, n’a pas tardé à interdire la commercialisation en Algérie des médicaments provenant des laboratoires rachetés par Teva.
Pharmaciens et malades, victimes de conflits… ou coupables ?

Au-delà du caractère éminemment politique de cette mesure de boycott des médicaments, conforme à la ligne diplomatique algérienne vis-a-vis de l’occupant et qui s’inscrit naturellement dans le refus inaliénable par la société algérienne du colonialisme et l’oppression des peuples.

Parmi les médicaments en question, figurent des produits de spécialité gynéco-obstétrique, ces produits qui ont toujours existé dans les pharmacies, très familiers à nos médecins qui, il faut le dire, ont acquis un automatisme qui ne date pas d’hier à les prescrire et qui est resté vraisemblablement intact malgré les cinq années ou plus de la disparition de ces produits des étagères des pharmacies. Les gynécologues et les obstétriciens, en particulier, continuent à les prescrire à ce jour.

Ce manque, qui vient s’ajouter aux ruptures de stocks récurrentes des médicaments dans nos pharmacies, a suscité la curiosité et l’intérêt de certains «commerçants», qui se sont livrés à l’importation prohibée de ces produits, non boycottés dans les pays voisins, tels que la Tunisie et le Maroc, et même en Palestine, puisque, selon certaines estimations, sous les obligations du protocole de Paris régissant les relations économiques entre Israël et l’OLP, une part importante des médicaments en Palestine provient d’Israël qui oblige les Palestiniens à se soigner uniquement avec des médicaments israéliens, quel que soit le prix fixé par l’occupant !

Si certaines marques de médicaments des laboratoires en question ont été remplacées par leurs équivalents génériques, grâce à certains laboratoires pharmaceutiques nationaux, d’autres, pour des raisons d’ordre procédurale et réglementaire, notamment ceux de la gamme gynéco-obstétrique, restent toujours indisponibles, au grand dam des prescripteurs et des pharmaciens, qui se trouvent dans l’impossibilité de pouvoir prendre en charge la demande de leurs patients. Ne les trouvant pas dans leur espace naturel, les pharmacies et certains citoyens ont eu recours au réseau informel pour s’en procurer, un réseau qui ne manquera pas d’affecter même les pharmacies, tellement la tension sur ces médicaments est forte.

Subissons-nous les «dommages collatéraux» d’un conflit israélo-palestinien qui n’a que trop duré ? Le «trabendisme» pharmaceutique va sévir à une ampleur jamais connue dans l’histoire de l’exercice officinal algérien. Ce phénomène, s’il n’est pas jugulé, finira par provoquer une catastrophe en ouvrant la voie à un phénomène plus grave : la contrefaçon des médicaments, dont le pays a pu être épargné, depuis l’indépendance jusqu’ici, et ce, grâce à un système de distribution et d’accès aux médicaments des plus réglementés et une organisation assez performante pour une sécurisation maximum du circuit pharmaceutique qui, faut-il le rappeler, n’a rien à envier à ceux des pays les plus nantis dans ce domaine.

Pour juguler ce phénomène, des mesures coercitives ont été prises par les autorités à l’encontre des praticiens contrevenants. Les peines prévues dans cette loi sont extrêmement lourdes : 2 à 10 années d’emprisonnement et jusqu’à 10 millions de dinars d’amende et une éventuelle interdiction d’exercer qui pourrait être définitive.

Le métier de pharmacien, réputé pour son intégrité et la noblesse de sa mission, dont certaines figures historiques ont brillé par leur rôle déterminant dans le mouvement national et la lutte de libération, serait-il enclin aux malversations des dérives comportementales mercantiles, au détriment de la santé du citoyen, au point de faire du pharmacien un vulgaire «trabendiste» passible de prison ? Ou bien, ce praticien de santé, fragilisé par les mutations socioéconomiques qu’a connues notre pays, ne serait- il pas victime de décisions administratives hâtives, d’un système économique et politique incohérent ?

Le système rémunératoire du pharmacien d’officine, qui date des années 1980, les lettres de crédit documentaires appliquées à l’importation de médicaments, les retards dans les signatures des programmes d’importation, les conflits d’intérêt dans le marché du médicament aussi bien local qu’international, l’interdiction d’importer certains médicaments avec une production nationale non encore suffisante et, enfin, le boycott diplomatique de certains médicaments en l’absence de produits de remplacement identiques sont autant d’exemples, pour ne citer que ceux-là, qui illustrent les incohérences de ces politiques successives et qui contribuent inéluctablement à réunir les conditions propices à l’éruption de l’informel et des dérives de comportement dans un domaine aussi réglementé et stratégique que le médicament.

Repenser notre modèle de consommation

Nous avons vu dans une contribution précédente (voir El Watan, édition du 19 janvier 2016) comment sur le plan économique, durant les dix dernières années, les années fastes du prix du pétrole, d’après un recoupement basé sur les chiffres avancés par l’Agex et le CNIS, l’Etat algérien a dépensé environ 58,10 milliards dollars, soit presque 10% de nos ressources pétrolières, pour financer deux rubriques :

• L’importation des produits de consommation secondaires, voire inutiles, tels que tabac, carcasses de bovins, légumes et fruits d’importation, biscuits, confiserie, chips, etc. (29,75 milliards de dollars).

• Subvention des prix à la consommation des produits de large consommation : pain, lait, huile et sucre (28,49 milliards de dollars).
Pour le médicament, l’Etat a dépensé durant les dix dernières années 15,8 milliards de dollars, cette dépense en valeur brute, exprimée en rente pétrolière nette, n’est en réalité que de 5 milliards de dollars pour le secteur officinal, car la différence, soit 10 milliards de dollars, a été remboursée dans une large mesure, par la Sécurité sociale, dont des cotisations des travailleurs et la fiscalité sur l’activité pharmaceutique.

A contrario, des deux rubriques d’importation citées en haut, tout s’est passé comme si l’importation des médicaments a été subventionnée à 60%, non pas par la rente pétrolière mais par les fonds de la caisse de Sécurité sociale et la fiscalité sur l’activité pharmaceutique, qui sont en réalité le véritable moteur de la consommation des médicaments. Sur la base de la rente pétrolière nette, la moyenne des dépenses des médicaments par habitant par an durant ces dix dernières années est d’environ 14, 5 dollars.

A titre comparatif, selon une étude de l’OCDE Health Data Base, en 2013 les chiffres par habitant par an pour les pays de l’OCDE suivants sont : Etats-Unis (716 dollars) ; France (461 dollars) ; Espagne (385 dollars) ; Corée du Sud (320 dollars), avec une évolution annuelle selon les pays de 2 à 5% de 2005 à 2011. Les estimations moyennes pour le Maroc et la Tunisie, selon certaines sources, sont respectivement de 16,6 dollars et 27,5 dollars par habitant et par an.

Ces chiffres démontrent que le niveau des dépenses étatiques pour le médicament, par habitant, dans notre pays, est le plus bas de la région méditerranéenne.

Ce bas niveau de dépenses s’explique partiellement par l’indéniable performance de la politique du médicament générique fabriqué localement couplée à l’exploit du système tarifaire appliqué par la Sécurité sociale, qui a fait dégringoler les prix des médicaments, une chute des prix inversement proportionnelle à une inflation générale des prix des autres biens de consommation et des services, soutenue par des cours baissiers du pétrole et un dinar de plus en plus faible, il n’en demeure pas moins qu’il pourrait signifier une gestion sclérosée et un manque de vision stratégique, qui expliquerait, en partie, les irrégularités que connaît ce secteur en matière d’approvisionnement et de disponibilité.

Selon les chiffres de la Banque mondiale, en 2011, à PIB presque similaire à celui de l’Algérie (210 milliards de dollars), Israël (290 milliards de dollars), les dépenses de santé globales par habitant du pays, dont nous boycottons certaines marques de médicaments, ont été de 2426 dollars, ceux de l’Algérie 271 dollars, soit dix fois plus. Par ailleurs, en termes de stratégie économique, cet Etat a dépensé en 10 ans 30 milliards de dollars pour acquérir une dizaine de laboratoires pharmaceutiques d’envergure mondiale pour en faire un des piliers de leur économie avec 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires/an.

D’un point de vue compétences et moyens financiers, l’Algérie aurait pu faire mieux, mais nous avons préféré dépenser en 10 ans la même somme pour importer des produits inutiles, voire nuisibles, tels que chips, biscuits, tabac… et autres, qui contribuent, non seulement, au gaspillage de nos ressources économiques, mais également à l’émergence de maladies lourdes, telles que le cancer.

Dans le contexte actuel de rationalisation des dépenses, il n’aurait pas été plus raisonnable et plus prudent pour notre système de santé et l’économie de notre pays, avant de boycotter des médicaments, en faisant souvent l’amalgame — dans notre parler populaire- entre judaïsme et sionisme impérialiste, de boycotter les produits qui nous ont coûté 29,75 milliards de dollars, en adoptant dans nos programmes politiques, d’éducation et économiques, dans nos gestes de consommation de tous les jours, les attitudes nécessaires au discernement entre les produits qui préservent notre santé et l’économie de notre pays, et les produits nuisibles qui ne servent in fine qu’à financer les ramifications de la machine économique de l’impérialisme politico-commercial mondial ?

Repenser notre modèle de consommation alimentaire en nous appuyant sur l’évolution des données scientifiques que connaît ce domaine stratégique, qui met en avant de nouveaux concepts tels que la notion de calories vides et la densité nutritionnelle de certains aliments, dont regorge notre pays, pourrait constituer une des voies économiquement viables et potentiellement accessibles pour amorcer un décollage de notre économie et s’affranchir du joug de l’importation alimentaire dont la facture augmente d’une façon constante, en l’absence de mesures aussi restrictives que celles appliquées au médicament .

Les économies substantielles que nous pourrions dégager de ce réajustement «structurel» serviront à financer l’ambitieux programme auquel aspire l’Algérie de l’autosuffisance dans le domaine du médicament, et ce, dans des conditions financières beaucoup plus favorables à l’émergence d’un pôle mondial d’exportation, qui serait fondé non pas sur les règles financières dictées par les lobbies des forces impérialistes, mais sur la vision de la diplomatie algérienne et ses positions en faveur de la coopération entre les peuples afin de faire du médicament un investissement économique et humain au service de la paix et du développement durable, et non au service de l’hégémonie et de l’oppression des peuples.

Samir Kebour
 
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